LA FEMME ET L'ENFANT 

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 +13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année B (1er juillet 1979)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Capharnaüm : fouilles du village

 

Je pense que vous avez remarqué, car cela saute aux yeux dans la forme même du récit qui nous est rapporté par saint Marc, à quel point tout le sens de ce passage est dans une sorte de hâte de Jésus. Il vient de traverser le lac. Voici qu'il est noyé dans une foule qui se presse autour de lui. Et Jésus bousculé, happé par cette foule un peu tumultueuse, sous le soleil de Galilée, écrasé par la chaleur, voici que Jésus est tout à coup interpellé par un père qui a perdu son enfant. C'est le premier moment de ce récit. Ce père qui sent que son enfant va mourir n'a plus d'autre secours, n'a plus d'autre recours que le Seigneur Jésus Lui-même et c'est pour cela qu'il s'avance au-devant de lui en disant : "Ma petite fille est à sa dernière extrémité." Perdre son enfant ! Vois cette petite qui va être victime de la mort ! Voici que Jésus, bousculé par la foule, est brutalement mis devant cette réalité de la mort, la mort d'une petite fille innocente. Et dans le cœur de Jésus s'élève le désir brûlant d'aller au-devant de cette petite fille, d'aller la guérir, d'aller la sauver. Mais il est pris, il est happé, il est bousculé.

Et tout à coup, il est encore surpris. il sent qu'une force est sortie de Lui. C'est une femme. Jusqu'ici il était préoccupé par la guérison de cette fillette, et voici que cette femme vient solliciter son pouvoir de guérir. Et c'est alors que s'engage le dialogue : "Qui m'a touché ?" Et les disciples sont surpris. "Mais tout le monde !" Mais Jésus sait qu'une force de guérison, qu'une puissance de guérison est sortie de lui.

Le contraste est saisissant entre cette toute petite fille, victime innocente de la mort, et cette femme qui, elle est une adulte, qui elle aussi a une foi implicite et se confie à son Dieu, mais directement. Cette femme a déjà beaucoup et longtemps vécu. Elle a essayé par tous les moyens de se sortir de cette maladie dans laquelle elle était prise. Elle avait perdu beaucoup de son argent, beaucoup perdu de sa santé, de sa vigueur physique et morale. Elle s'était épuisée à force de chercher dans tous les sens un salut qu'elle pourrait acquérir par elle-même. Alors que cette petite fille, qui repose tout entière dans la foi de ses parents, voici qu'elle est victime plus ou moins imminente de la mort.

Il est très important de comprendre que dans ces deux personnages, cette petite fille près de la mort et cette femme qui se précipite vers Jésus pour le toucher et être guérie, c'est dans l'une et l'autre la réalité de nous-mêmes, cette complexité de notre personne humaine qui est évoquée. Il y a en chacun de nous, et c'est l'aspect le plus évident de nous-mêmes, celui qui est l'adulte, l'homme qui veut prendre sa vie en main, l'homme qui veut se débrouiller tout seul, celui qui a dépensé beaucoup d'argent auprès de beaucoup de médecins, pour trouver des solutions plus ou moins bancales, plus ou moins efficaces, pour essayer d'aménager sa vie, pour essayer de survivre. Il y a en nous ce personnage-là. Il y a celui qui cherche sans arrêt les moyens de se sauver. Il y a en nous cette personne pour qui la vie est un "sauve qui peut", une sorte d'appel lancé tous azimuts pour essayer d'être guéri, de s'en sortir, de se débrouiller dans la vie.

Et en même temps, il y a aussi, au creux de nous-mêmes, cette petite fille qui est menacée de mort. Comme le disait le texte de la Sagesse, c'est vrai que Dieu nous a faits "à son image". Et cette petite fille mise à l'épreuve de la mort, c'est aussi nous-mêmes. C'est aussi ce secret du cœur que nous savons vouloir ; c'est cette enfant que nous avons mise à mort au fond de nous-mêmes, parce que nous avons grandi, parce que nous ayons voulu reprendre la vie trop au sérieux, c'est-à-dire aux dimensions de notre propre souci, de nos propres angoisses, de nos propres préoccupations. Cette attitude fondamentale de l'enfant qui s'en remet totalement à son père, cette attitude de nous-mêmes, par laquelle nous savons secrètement que nous sommes faits à l'image de Dieu, nous ne voulons pas la savoir, nous la nions, nous la taisons. Cela aussi, c'est la réalité de nous-mêmes.

Ce qui est bouleversant dans cet évangile, c'est que Jésus guérit l'une et l'autre, et d'une certaine manière l'une par l'autre. C'est parce que Jésus était très pressé de rencontrer cette petite fille pour la guérir, que, tout à coup, cette femme a obtenu sa guérison. Comme à l'insu de Jésus, elle a arraché sa guérison, alors que pour la petite fille Jésus voulait donner ce qu'Il était, voulait donner le premier témoignage de sa résurrection, de la vie éternelle qu'Il voulait donner. C'est parce que Jésus vient sans cesse au fond de nous-mêmes, chercher le plus profond de nous, ce qui est endormi en nous, ce qui est sommeillant, ce que nous avons peut-être mis à mort par notre péché, par notre négligence, par notre complicité avec le mal, qu'en même temps, Jésus pressé de venir rencontrer cela en nous, rencontre aussi ce nous-mêmes qui est agitation, ce nous-mêmes qui va chercher les solutions les plus extrêmes et les plus atroces, ce nous-mêmes qui cherche d'un côté et de l'autre.

En méditant cette page, je pensais à un conte de fées de notre enfance, celui de la Belle au bois dormant. Ce prince qui arrive à vaincre tous les obstacles pour retrouver cette femme jeune encore, mais qui sommeille depuis plusieurs dizaines d'années. Et pendant son sommeil elle n'a pas vieilli, mais elle est restée enfant attendant le prince charmant. C'est exactement la même chose que Dieu veut nous dire dans cette page. C'est cet enfant, c'est parce qu'elle avait gardé ce cœur d'enfant que Jésus est venu au-devant d'elle. Parce que c'est cela que Jésus veut sauver, au fond de nous-mêmes, il s'avance au-devant de nous. Et même s'il rencontre, on peut dire jusqu'à cette profondeur, s'il rencontre ces couches extrêmement superficielles de notre être par lesquelles nous nous faisons mouler maintes fois pour nous occuper, nous distraire ou nous étourdir il n'empêche que Dieu a soif de rencontrer au plus secret de nous-mêmes, cet enfant qui est mort parce que nous avons été pécheurs.

Aujourd'hui encore un petit d'homme va recevoir la grâce du baptême, dans cet état d'enfant. Que ce soit pour nous l'occasion de nous souvenir que nous avons reçu cette grâce alors que nous étions enfants, c'est parce que nous étions appelés à rester enfant de Dieu et à vivre comme enfant de Dieu. Deux autres enfants vont recevoir le corps et le sang du Christ. Souvenons-nous qu'il y a en nous cette puissance de la grâce qui fait véritablement de nous des enfants c'est-à-dire des hommes capables de reconnaître cette splendeur de Dieu, ce regard innocent qu'Il a mis en nous. Que tout cela reste en nous par sa grâce. Que nous sachions le retrouver par-delà tous ces aspects de nous-mêmes que nous nous sommes façonnés. Cette femme qui a dépensé tout son argent à chercher le salut a quelque chose de bouleversant mais il n'empêche que ce n'était pas un salut qui demeure. Si Jésus a donné à cette femme la guérison, c'est pour que, elle aussi, retrouve cette grâce de l'enfance, cette grâce de l'enfant, cette grâce du don plénier du Fils totalement confiant dans l'amour du Père.

 

AMEN