BAPTISÉS DANS LA MORT ET LA RÉSURRECTION DU CHRIST
2 R 4, 8-11+14-16 ; Rm 6, 3-4+8-11 ; Mt 10, 37-42
(27 juin 1999???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sylvanès : fontaine baptismale
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rères et sœurs, si vous venez habituellement le dimanche à la messe à saint Jean de Malte vous avez vu souvent célébrer au cours de cette messe le baptême d'un certain nombre d'enfants, ou, à Pâques, d'adultes, de notre communauté paroissiale, et en ce qui concerne les enfants, ce baptême est souvent donné par immersion. Or, à l'occasion de ces baptêmes, nous disons souvent que nous sommes baptisés "dans la mort et la résurrection du Christ". Voilà une formule riche, dense, difficile à comprendre. Avons-nous réfléchi à ce que cela signifie ? Avons-nous bien saisi ce que cela implique ?
Je voudrais profiter de ce que le deuxième texte que nous avons lu aujourd'hui tiré de l'épître de saint Paul aux Romains, (Romains 6, 3-11) parle précisément de ce thème, pour essayer de m'y arrêter quelques instants avec vous. Je vous rappelle ce que nous venons d'entendre : "Baptisés dans le Christ Jésus, c'est dans sa mort que nous avons été tous baptisés. Nous avons été ensevelis, mis au tombeau, avec lui par le baptême dans la mort, afin que comme le Christ est ressuscité des morts, par la puissance du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle."
Baptisés dans la mort pour la résurrection, il est évident, il suffit d'ouvrir les yeux pour le constater, et heureusement qu'il en est ainsi, les enfants que l'on plonge dans l'eau du baptême ne meurent pas, ils ne ressuscitent pas non plus puisqu'ils ne sont pas morts et pas d'avantage les adultes. Par conséquent, cette expression de saint Paul cache un mystère.
Le plus souvent, on en donne une interprétation qui est allégorique, en disant que nous sommes baptisés dans la mort du Christ en tant que nous mourons au péché. C'est une façon de parler qui veut dire :nous renonçons au mal. Nous sommes délivrés des tentations, nous avons en nous par le baptême une force qui nous permet de lutter contre le péché, et en nous, la vie de la grâce, la vie positive qui vient de Dieu, la vie morale prend naissance en nous grâce au baptême à la manière d'une résurrection. A vrai dire, cette interprétation pourrait se réclamer de saint Paul lui-même, car la fin du texte que nous avons entendu dit bien cela, en tout cas a l'air de le dire : "Le Christ est mort, ce fut une mort au péché une fois pour toute, et sa vie est une vie à Dieu. Et vous de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus." Remarquez que saint Paul ne dit pas que la mort du Christ c'est la renonciation au péché, il dit qu'il est mort au monde du péché et qu'il est ressuscité pour Dieu. En fait le Christ est réellement mort sur la croix. Quand on parle du Christ, il ne s'agit pas d'une allégorie, ni d'une interprétation morale, il ne s'agit pas de ramener comme nous le faisons trop souvent notre foi à des préceptes à accomplir, à mener une vie droite et bien sous tous les rapports. Le Christ est vraiment mort ! Mort au monde du péché. Soit, mais c'est par la croix ; et il est vraiment ressuscité, il s'est vraiment relevé vivant du tombeau : notre foi n'est pas simplement une manière de parler pour dire que nous essayons d'être bien gentils, bien convenables, et que moyennant cela, tout se passera bien, et nous aurons droit à une récompense adéquate.
Alors qu'est-ce que cela veut dire "être baptisé dans la mort du Christ ?" D'abord, je voudrais attirer votre attention sur la force de ces expressions qui peut-être nous échappent quelquefois. "Baptiser", pour nous c'est un mot courant, et un mot technique, qui a la signification du sacrement du baptême, un point c'est tout. Mais ce mot que les évangiles ont utilisé, que Jean-Baptiste a utilisé que Jésus a utilisé a une antériorité à cet usage. C'est un mot grec qui a une signification. Cette signification veut dire non seulement "plonger" d'où le geste d'immersion du baptême, qui seul répond à la vérité du mot et du signe, non seulement "plonger", mais "plonger totalement, immerger", avec même en grec une nuance dramatique tragique : c'est plonger si totalement qu'au fond, on se noie. Le mot baptiser en grec classique, voulait dire "se noyer", ou pour un navire, "couler". Baptiser dans la mort, c'est donc quelque chose que le mot même de baptême appelle et inclut en lui-même. Il y a un passage par la mort, un passage par le point "zéro", qui est inclus dans l'image même du baptême que saint Paul rapproche d'ailleurs de la mise au tombeau. Il s'agit d'une descente. Descente dans la piscine baptismale, descente qui rappelle celle des Hébreux quand ils sont descendus dans la mer Rouge, au risque de se noyer, descente du Christ dans le tombeau, et dans la mort, et dans les enfers.
Autre considération : l'eau pour nous c'est quelque chose de très quotidien, ça nous sert à prendre notre douche, ça nous sert à boire, ça nous sert à passer des vacances au bord de la mer, c'est l'eau qui coule du robinet c'est quelque chose de tout à fait courant et qui n'a pas une valeur symbolique immense dans notre quotidienneté. Pourtant, nous sommes quand même sensibles quand nous voyons l'eau d'une source jaillir de la terre, quand nous voyons la splendeur d'un fleuve, ou l'immensité de la mer, nous sommes sensibles à cette eau comme symbole de la vie. Car l'eau est l'élément fondamental de la vie, mais nous oublions parfois aussi que l'eau peut devenir symbole de la mort, car l'eau peut être destructrice, il y a aussi l'inondation, le raz-de-marée, il y a le déluge, il y a les eaux mortes des lacs dans lesquels on se noie, et pour les sémites, pour les juifs, pour tous les peuples de cette culture, l'eau était le lieu des monstres, des dragons. Ce n'était pas un peuple marin, le peuple juif. Ils avaient peur de l'eau, peur de la mer, peur de l'eau des lacs ou des fleuves, parce que cela correspondait un petit peu à ce que nous, nous appelons l'enfer, le lieu où il y a des puissances redoutables, des puissances de la mort, et cela explique que le passage de la mer Rouge par les Hébreux soit un affrontement avec les puissances de la mort :ils ont risqué leur vie, ils ont failli se noyer, sur la foi de la Parole de Dieu, ils ont accepté d'entrer dans cette eau dangereuse, dans cette eau redoutable, au risque de leur vie, et ils en sont sortis vivants, pour une vie meilleure que celle qu'ils avaient en Égypte, une vie de liberté, la vie du Peuple de Dieu et non plus une vie d'esclavage et d'asservissement comme ils l'avaient en Égypte. Donc, cette connotation de la mort est un peu partout dans le baptême, et d'ailleurs, Jésus, à plusieurs reprises, a parlé de sa mort comme d'un baptême Il disait à Jacques et Jean qui voulaient être assis à sa droite et à sa gauche dans le Royaume : "Pouvez-vous boire la coupe (il s'agit de sa Passion) que je vais boire, pouvez-vous être plongés dans le baptême de ma mort ?" Et lui-même disait aussi :"Je dois recevoir un baptême (il pensait à sa Passion) et quelle n'est pas mon angoisse jusqu'à ce qu'il soit réalisé !" Donc, que le baptême connote la mort, cela est certain. Alors, qu'est-ce à dire ?
D'abord, il faut comprendre que le baptême est quelque chose qui dure. Nous ne sommes pas baptisés en un instant le baptême ne s'épuise pas dans le moment où l'on plonge l'enfant dans l'eau et on le ressort ruisselant de cette eau de vie, le baptême ne dure pas simplement le temps d'une cérémonie, ce n'est pas seulement un rite, c'est toute la grâce, c'est tout le mystère dans lequel nous entrons à travers ce rite, mais qui le dépasse infiniment, qui nous envahit en profondeur, et qui ne va cesser de prendre toute notre vie en la pénétrant de plus en plus profondément. Si nous avons été baptisés tel jour, ce baptême n'a cessé de vivre en nous, de croître en nous, et toute la vie chrétienne est une vie baptismale qui peu à peu grandit, s'approfondit s'épanouit jusqu'à ce qu'elle aboutisse au moment de notre mort et nous le croyons, de notre résurrection. Le jour de notre mort, le mystère de notre mort et de notre résurrection font partie de notre baptême, ils sont le dernier acte, l'accomplissement, la plénitude de notre baptême. Déjà en ce sens nous sommes baptisés dans la mort du Christ dans la résurrection du Christ, parce que c'est la puissance de la grâce baptismale qui va peu à peu préparer en nous le jour de notre mort et le jour de notre résurrection.
Ce qui veut dire que nous ne mourrons pas comme des bêtes ou comme des incroyants comme des gens qui n'ont pas d'espérance, nous mourrons comme le Christ, avec le Christ non pas par hasard, non pas parce que notre vie s'arrête, mais parce que nous donnons notre vie comme le Christ l'a donnée, et que nous recevons une vie nouvelle comme le Christ ressuscité a reçu une vie nouvelle. Par conséquent être baptisé dans la mort et dans la résurrection du Christ c'est, à partir de maintenant et pour tous les jours, entrer progressivement dans le mystère de cette Pâque de Jésus, d'une vie avec lui, suffisamment, profondément configurée identifiée, vivifiée, par sa propre vie, pour que cette vie se termine non pas par une mort de hasard, ou une mort qui est seulement le drame qui met fin à toutes chose, mais une mort qui soit l'accomplissement de cette vie, une mort avec le Christ comme nous avons vécu avec Lui, afin que cette mort soit le total de notre vie, et débouche ainsi sur une vie nouvelle, celle de la résurrection. Je ne dis pas pour autant que la mort devienne un passage aisé, facile, quelque chose de naturel et de normal, la mort reste le passage par le point zéro comme je disais tout à l'heure, et précisément, ce qu'il y a dans ce mystère de la mort et de la résurrection du Christ auquel nous participons par notre baptême, par notre vie baptismale, par notre vie chrétienne, et un jour par notre mort chrétienne et notre résurrection avec le Christ ce qu'il y a dans ce mystère de la Pâque du Christ qui est le nôtre, c'est que la vie nouvelle, la vie de la résurrection, la vie réelle, éternelle, la vie de Dieu communiquée, suppose ce passage par le point "zéro" qu'on appelle la mort. Cela suppose que nous lâchions prise quant à la vie d'ici-bas, pour recevoir de façon parfaitement gratuite, et non pas en vertu de nos mérites, non pas en vertu d'une continuité qui serait tout à fait simple et harmonieuse, mais en vertu de cet abandon total, nous passions d'une vie à une autre par un renoncement. Non pas que la vie d'ici-bas soit mauvaise, il ne s'agit pas de renoncer à la vie de la terre parce que cette vie est nécessairement peccamineuse, mais parce que la vie de la résurrection est une vie tellement nouvelle, que nous ne pouvons la recevoir que si nos mains sont vides que si notre cœur est ouvert que si notre esprit est en attente, que si notre désir est total. Ce qui est notre péché, c'est que nous avons toujours la tentation de nous accrocher, de garder les doigts, en quelque sorte, fixés aux choses qui font partie de notre existence, de notre vie, de notre monde. Nous possédons tout, nous voulons mettre la main sur tout. Nous n'acceptons pas de donner, nous sommes toujours agrippés à ce qui passe à notre portée, que ce soit le plaisir, que ce soit l'argent que ce soit l'intérêt, que ce soient les personnes que nous connaissons et que nous aimons, que ce soit notre propre liberté, quoi que ce soit, tout devient pour nous objet de possession, objet de domination, objet d'une manière de nous accrocher aux choses.
Et précisément, pour recevoir la vie, la vie éternelle qui n'est pas la contradiction de notre vie d'ici-bas, mais qui en est un accomplissement inespéré, au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer, il faut que nous ouvrions les mains, il faut que nous lâchions prise, il faut que nous nous laissions prendre, et c'est cela l'apprentissage baptismal de la vie chrétienne, que nous avons à faire tout au long de notre vie, Car nous ne mourrons pas comme le Christ si nous avons vécu autrement, si nous avons vécu de façon purement humaine, en ne cherchant que notre intérêt, que notre plaisir et que ce qui nous satisfait il ne va pas y avoir un coup de baguette magique qui fera que tout d'un coup au jour de notre mort, nous saurons nous délivrer de tout. Il faut que nous acceptions de "posséder comme ne possédant pas", c'est saint Paul qui le dit aussi, d'être liés comme n'étant pas liés, il faut que nous acceptions que toutes choses de cette terre, même les plus belles même les plus grandes, même les plus comblantes nous les recevions comme un don de Dieu, avec les mains ouvertes pour le rendre en ouvrant nos mains de telle sorte que Dieu puisse nous combler encore gratuitement, au-delà de tout ce que nous avons pu imaginer, attendre et espérer.
Alors, frères et sœurs, je crois que ce qui nous est dit dans ce texte de saint Paul, ce à quoi nous sommes invités par le baptême, ce baptême dans la mort et ta Résurrection du Christ, c'est une manière d'être, une manière de vivre, une manière de vivre nos relations les uns avec les autres, une manière de vivre nos relations avec les choses de ce monde, une manière de vivre avec tous les biens de la terre, une manière de vivre qui est à tout moment, réception gratuite et don sans réticence, afin que nous puissions un jour tout donner pour tout recevoir.
AMEN