LA QUÊTE

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9+13-15 ; Mc 5, 21-43

(26 juin 1988???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corinthe : bateau

J

 

e voudrais aujourd'hui prêcher sur un sujet qui vous paraîtra peut-être étrange : la quête. Vous me direz que je choisis mal mon jour parce qu'à cause de l'ordination, vous êtes moins nombreux, mais c'est un peu la raison qui m'y pousse car on ne pourra pas dire que c'est un plaidoyer pour ma propre maison, d'autant plus que vous êtes habituellement fort généreux.

Nous venons d'entendre un texte de saint Paul aux Corinthiens qui est "le fondement" scripturaire, le fondement biblique de la quête. Cette institution bien vénérable et que la liturgie de Vatican II n'a pas bouleversée a, en réalité, beaucoup d'importance et de signification dans la vie des chrétiens, d'ailleurs vous le savez chaque dimanche quand vous ouvrez votre porte-monnaie. De quoi s'agit-il ? C'est un épisode intéressant quoique mal connu de l'histoire de la primitive Église.

La première communauté de Jérusalem, dans une sorte d'énorme enthousiasme, avait mis tous les biens en commun. Les gens avaient vendu les propriétés qu'ils possédaient et ils vivaient uniquement avec de l'argent liquide. Or c'est la chose la moins rentable qui soit. Les biens de la communauté avaient été rapidement "liquidés en soupe populaire" en une énorme organisation sociale de bienfaisance pour les pauvres de la communauté. Tout cela s'était passé immédiatement après la mort du Christ. Et il faut bien le dire, ce communisme un peu radical avait été un échec car très vite la communauté de Jérusalem s'était retrouvée quasiment sans ressources. En plus, on se disait que le Seigneur allait bientôt revenir, et par conséquent, ce n'était plus tellement la peine de travailler, donc on prenait la vie du bon côté et l'on puisait dans la caisse. Et ce qui devait arriver arriva : la communauté mère de Jérusalem était devenue extrêmement pauvre, en l'espace d'une dizaine ou quinzaine d'années. Elle était tellement pauvre que ses membres avaient le surnom d'ébionites, les pauvres. Parmi tous les disciples de Jésus-Christ c'était la communauté de Jérusalem qui s'en sortait le moins bien du point de vue financier.

Vers les années 50-55, saint Paul qui faisait toujours très attention à la communion entre les Églises et qui s'occupait des Églises issues du paganisme en Grèce, en Asie Mineure, qui les avait évangélisés et les gouvernait toujours par un système de correspondance dont il nous est resté quelques fragments, saint Paul savait que la communauté de Jérusalem était dans la difficulté. Il le savait d'autant mieux que quelques années, au concile de Jérusalem, il était monté là-haut et saint Jacques qui commençait à se désespérer des finances de l'Église lui avait donné comme recommandation de faire quelque chose pour les pauvres que nous sommes. Saint Paul avait retenu la consigne. Après un assez long séjour à Ephèse il décida de remonter à Jérusalem pour leur apporter de l'aide. Mais quelle aide trouver ? Il écrivit alors à toutes les Églises qu'il avait évangélisé et qui n'avaient pas suivi la même piste économique et il leur dit : "Vous allez mettre de côté le surplus et je passerai d'église en église, je prendrai des délégués de chaque Église, et ensemble nous remonterons à Jérusalem." Et saint Paul explique aux Corinthiens comment il faut faire la quête. "N'attendez pas le dernier moment quand j'arrive car à ce moment-là vous n'aurez pas d'économies, mais chaque dimanche, quand vous vous rassemblez pour le Jour du Seigneur, apportez le surplus de la semaine et capitalisez pour le moment où j'arriverai, ça marchera sûrement mieux." C'est exactement le principe de la quête du dimanche. Il ne faut pas croire que c'est une invention de l'Église au moment où elle avait besoin de finances plus fortes. Le problème s'est fait sentir depuis le début. Et les chrétiens n'ont jamais perdu la coutume de dimanche en dimanche d'apporter le surplus de leurs biens pour les partager avec les frères les plus pauvres.

C'est ainsi que saint Paul, ayant collecté dans les différentes Églises d'origine païenne est monté à Jérusalem pour la Pentecôte 58 où là, tout fier, il a porté à la communauté de Jérusalem l'argent recueilli. Ceci c'est la matérialité des faits. C'est l'aspect auquel on est habituellement le plus sensible, mais il faut bien comprendre, et c'est cela l'intérêt du texte lu tout à l'heure, que saint Paul ne transforme pas l'Église en système international de sécurité et d'assistance sociale et financière. Au contraire, saint Paul veut montrer, à partir de l'organisation de cette collecte, ce que c'est que l'Église. Et c'est pour cela que ce texte est important. Saint Paul prend soin de nous expliquer ce qui justifie l'initiative qu'il a prise. L'initiative qu'il a prise est justifiée par ce qu'est l'Église elle-même. Écoutez ce qu'il dit aux Corinthiens dont le statut financier était bon. Ce qui est déficient chez eux c'est la morale : il se passait des choses un peu drôles, mais du point de vue de la générosité, ils avaient du cœur. Paul leur précise la raison pour laquelle ils doivent être généreux : "puisque vous avez reçu largement tous les dons, la foi la Parole et la connaissance de Dieu, cette ardeur et cet amour que vous tenez de tout, que votre générosité soit large".

Nous sommes au cœur du problème. Paul n'y va pas par quatre chemins. "Le don que vous avez reçu par moi, Paul, la foi, la Parole et la connaissance de Dieu, vous l'avez reçu gratuitement et ce don est inestimable et précieux. Or par qui avez-vous reçu cela ? Par une autre Église qui est celle de Jérusalem." C'est dire qu'il y a une communion de fait entre toutes les Églises parce qu'on reçoit toujours d'une autre Église le bienfait de Dieu. Du point de vue de circulation de la connaissance de Dieu, du point de vue de la circulation de l'amour, de la foi, de la Parole de Dieu, de l'ardeur à aimer Dieu, rien n'est notre propre propriété privée. Tout cela nous l'avons reçu, cela nous a été donné, cela nous a été donné par Dieu, mais par d'autres Églises. Si l'Église de Jérusalem n'avait pas reçu la première la Parole de Dieu, il n'y aurait pas eu de missionnaires qui seraient partis ensuite de côté et d'autre, comme Paul et d'autres annoncer aux Athéniens, aux Philippiens, aux Macédoniens, aux Corinthiens la Parole de Dieu. Donc, immédiatement Paul place l'Église de Corinthe dans cette immense circulation de vie, d'amour de Dieu dont ils sont les bénéficiaires.

Par conséquent c'est l'Église comme ce corps vivant où chaque cellule reçoit la vie d'une autre cellule, comme dans notre corps à nous les globules rouges apportent partout les matériaux dont nous avons besoin. Paul leur dit :" Vous êtes insérés dans un énorme circuit de vie qui est l'amour, la connaissance de Dieu, la foi, la Parole de Dieu.! C'est pourquoi votre geste de générosité doit être large" Cela veut dire que tous les gestes que vous faites doivent s'insérer dans cette circulation d'amour qui passe à travers les Églises. L'Église c'est cette immense circulation de vie, de bonheur de Dieu, de paix de Dieu, de charité, de communication de Dieu, Vous ne pouvez pas rester comme de purs parasites dans le circuit. Il faut que, à votre tour, vous soyez communicatifs de l'amour de Dieu : si vous commencez à capitaliser ce que vous avez reçu en le gardant dans votre cœur, la circulation de l'amour de Dieu ne se fera pas, l'Église ne se construira pas à travers le monde.

Il y a un principe fondamental de cette générosité. D'où vient le principe de communication de la vie ? C'est la générosité de Jésus-Christ, Lui qui est riche est devenu pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté. C'est le fondement ultime de la quête. Le Christ a manifesté aux hommes l'infinie générosité de son amour en se donnant, à travers un geste humble et pauvre, celui de devenir un homme parmi nous, de quitter momentanément sa richesse de Dieu pour entrer dans notre pauvre condition humaine.L'origine de l'Église comme circulation d'amour, de générosité et de service mutuel c'est le Christ Lui-même. Il ne reste plus à saint Paul qu'à tirer les conclusions. Cette circulation d'amour doit toucher tous les registres de notre existence.Il ne faut pas se croire dédouané quand on a fait don de ses richesses matérielles, il faut au contraire que le don de nous-mêmes soit total : richesses, temps, accueil et générosité du cœur, service de la Parole, service de la communauté, etc …Mais dans tous ces gestes, de ceux qui touchent le plus intime de nous-mêmes aux plus indifférents ou à ceux qui ne nous coûtent pas beaucoup, il faut que la même communication de vie soit réalisée, que le partage soit effectif.

Saint Paul ajoute : "il s'agit d'égalité." On pourrait traduire immédiatement en termes d'impôt sur les grandes fortunes ou d'égalitarisme du niveau social. Le mot grec ne signifie pas tant égalité que "juste proportion". Il s'agit de proportionner nos actes à la générosité de Dieu. Voilà ce que Paul veut nous dire. Le problème n'est donc pas de pur égalitarisme de ressources financières, mais celui d'ajuster tous nos comportements à la juste proportion, mais à la juste proportion dans la tête de Dieu et non dans la nôtre. Et c'est pour cela que Paul prend l'exemple de la manne. Dieu a donné la manne en juste proportion à chacun de sorte qu'il y ait à manger pour toute la tribu. C'est la proportion voulue par Dieu pour que chacune des Églises vive à la mesure de ce courant de charité que Dieu veut dans le cœur de chacun d'entre nous pour les autres, dans le cœur de chaque Eglise pour chacune des autres Églises.

Ceci n'est pas un élément fondamental de notre foi, mais nous avons besoin de situer exactement les gestes de notre vie de croyants dans leur véritable perspective. L'Église n'est pas un immense système de bienfaisance sociale. Mais notre existence, dans ses moindres gestes, doit être signe de la générosité de l'amour de Dieu qui s'est communiqué en Jésus-Christ. Nous devons trouver, par tout notre comportement, la mesure propre, la juste proportion de notre générosité pour que circule la vie de Dieu. Il faut adapter notre comportement, notre attitude de chrétien pour que circule la richesse de Dieu qui, la plupart du temps, se donne à travers des moyens très pauvres, puisque Jésus-Christ a réussi à nous donner Dieu à travers la pauvreté de son humanité.

Réfléchissez à cela au fond de la générosité et de la pauvreté de votre cœur afin de découvrir le juste manière de proportionner votre amour, vos gestes, votre comportement à la générosité de Dieu. Et je crois que ce sera vraiment l'œuvre de la grâce.

 

AMEN