PROGRESSION LENTE DE LA RÉVÉLATION
Ez 14, 12-20
(25 juin 2005???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, je vous rappelle qu'Ézéchiel nous dit que si un pays, une contrée, une population était infidèle, péchait, il étendrait sa main contre ce pays pour le punir, que ce soit par la famine, par les bêtes sauvages, par l'épée (il énumère toutes sortes de punitions possibles), et si dans ce pays il se trouvait trois justes, il ne pourrait pas sauver le pays, mais il sauverait leur propre vie. C'est intéressant parce que Ézéchiel affirme à la fois quelque chose de très important, et en même temps, n'a pas encore découvert une dimension que nous apportera le Nouveau Testament. Ce qu'il affirme et qui est très important, c'est la responsabilité personnelle. Dans les civilisations anciennes, y compris celle d'Israël, le sentiment de la collectivité, de la communauté, qu'il s'agisse d'une communauté familiale, sociale, politique d'un pays, d'une race, était si forte, que l'on avait un peu l'impression que l'individu était noyé dans la masse, et que dans une communauté donnée le péché rejaillissait sur tous les membres de cette communauté. De ce fait, Ézéchiel veut, contre cette façon de voir où l'individu est noyé dans la masse, affirmer la responsabilité personnelle de chacun.
C'est une des thèmes qui revient souvent dans le prophète Ézéchiel, il dit par exemple :ce n'est pas parce que les parents ont mangé des raisins verts que les dents des enfants en sont agacées. Cela veut dire : si les parents sont fautifs, ils porteront leur faute, mais ne la transmettront pas automatiquement à leurs enfants. C'est donc bien dire que chacun est maître librement de sa vie, chacun dispose de son cœur, se situe par rapport à Dieu et qu'il n'est pas pris dans la masse de ceux qui l'entourent. C'est pourquoi dit-il, s'il y a trois justes dans un pays, ces justes sauveront leur vie, mais cela ne veut pas dire pour autant qu'ils sauveront la vie des autres. Vous voyez à la fois l'importance de ce que dit Ézéchiel : chacun est responsable, libre, maître de sa vie, c'est très important car c'est le fondement de toute morale personnelle, et en même temps, la limite de cette affirmation d'Ézéchiel, c'est que cela a l'air de nier ce que nous appelons la communion des saints, c'est-à-dire la possibilité d'intercéder les uns pour les autres. Depuis le Nouveau Testament, depuis l'évangile, et nous l'affirmons dans notre Credo : je crois à la communion des saints, formule antique que nous ne comprenons peut-être pas toujours très bien, mais qui veut dire que chaque action que nous posons vaut non seulement pour nous, mais aussi peut valoir pour les autres. C'est le contraire de ce que dit Ézéchiel. Les deux vérités sont vraies, nous sommes responsables, libres, autonomes et vraiment indépendants, et cependant, nous pouvons aussi intercéder les uns pour les autres, de telle sorte que nos actions d'amour puissent répandre un surcroît d'amour sur ceux qui en ont besoin et nous entourent.
Là, nous voyons bien avec Ézéchiel, comment se passe la révélation. La révélation part d'un sentiment général, commun qui fait partie des idées reçues dans l'humanité en général. A partir de là, elle va petit à petit essayer d'affiner notre pensée et cela se fera pas étapes, et on découvrira successivement des éléments nouveaux de la vérité et de la foi. Ici, Ézéchiel veut aider ses contemporains, et il veut nous aider nous à travers ce déploiement de la révélation à comprendre qu'il y a une autonomie, une véritable liberté de chacun d'entre nous. Mais, ce qu'il n'a pas encore compris, parce que la révélation est progressive et parce qu'Ézéchiel c'est un moment donné de l'histoire du salut, mais il y a d'autres moments dans la suite, ne serait-ce que la venue du Christ sur la terre et la découverte de l'Église, donc de la communauté ecclésiale, et nous découvrirons cette autre vérité qui est la communion des saints qui ne contredit pas ce que dit Ézéchiel, mais le précise.
Je vous fais une autre remarque encore sur ce texte d'Ézéchiel, c'est un petit détail qui n'a peut-être pas retenu votre attention, c'est qu'à propos de ce pays qui aurait péché et dans lequel il y aurait trois justes, Ézéchiel donne des noms à ces justes. Il parle de Noé, celui de l'arche, de Job, et il y a un livre de Job dans l'Ancien Testament qui est un livre sur la souffrance de l'innocent, et puis, Daniel. Attention, ce n'est pas Daniel, le prophète que nous lisons dans la Bible, Daniel, c'est le nom d'un sage païen. Ce qui est remarquable et qu'un théologien important qui s'appelle le Père Daniélou a relevé que ces trois justes étaient des païens : Noé parce qu'il est avant Abraham et qu'il n'y a pas encore de peuple d'Israël, il n'y a pas encore d'élection du peuple choisi, c'est l'humanité encore dans son indistinction, Job, qui dans son livre n'est jamais présenté comme un membre du peuple élu, et Daniel qui est un sage païen. Donc, le Père Daniélou dit : il est remarquable que dans ce passage d'Ézéchiel, quand on veut parler de trois justes, Ézéchiel ait justement choisi trois païens, il a écrit tout un livre sur ce sujet et il l'a intitulé : "Les saints païens de l'Ancien Testament". Il y montre que dans l'Ancien Testament, qui certes ne cesse d'affirmer le choix d'Israël par Dieu, il y a aussi toute une série de textes qui manifestent que la sainteté n'est pas réservée à Israël seul, mais qu'il y a aussi des saints en-dehors d'Israël, en-dehors du peuple élu, soit parce que ces saints ont vécu avant Israël, c'est le cas de Noé, soit parce qu'ils ont vécu en marge, en-dehors d'Israël, et outre ce prophète obscur, Daniel, qui est un païen, outre Job, on aurait pu citer encore Melchisédech, ce roi païen qui vient après une bataille gagnée par Abraham, offrir un sacrifice pour célébrer cette victoire d'Abraham, et recevoir de lui la dîme, c'est-à-dire une sorte d'impôt par lequel Abraham reconnaît la supériorité de ce roi pourtant païen. Il y a ainsi toute une série de petits textes dans l'Ancien Testament qui préparent le Nouveau, car dans le Nouveau Testament, c'est aussi un développement de la révélation, il n'y a pas simplement un peuple choisi par Dieu, mais ce peuple a été choisi pour que tous les peuples comprennent qu'ils sont appelés. Dès le départ, quand Dieu choisit Israël, Il le choisit pour être le signe le symbole du salut adressé à toutes les nations.
Que ce petit passage d'Ézéchiel nous aide à comprendre qu'ainsi la révélation d'approfondit peu à peu et qu'elle nous ouvre page après page, de nouvelles perspectives qui nous permettent de pénétrer dans le mystère de Dieu et dans la révélation qu'Il veut nous en donner.
AMEN