AU TEMPS DE LEUR VISITE

Sg 2, 1-10+13+18-20, 3, 1-9

(28 juin 1981???)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

D

ans le texte du Livre de la Sagesse, que nous avons entendu en première lecture, il y avait cette petite parabole prophétique :"Au temps de leur visite, ils resplendiront, et comme l'étincelle à travers le chaume ils courront !" Cette image, agricole, terrestre, s'est réalisée, car ils furent visités ceux sur qui Dieu avait posé sa main, soit qu'ils dorment, soient qu'ils soient éveillés, comme disait le psaume troisième que nous avons chanté tout à l'heure.

       Dieu a posé sa main sur les justes. Et quelle que soit leur vie, s'ils espèrent en Dieu, ils comprendront la vérité. Ils comprendront ce qui est vrai. Ils comprendront qui est vrai. Les simples, nous disait le texte de la Sagesse, ainsi que les psaumes, s'arrangent pour vivre sur la terre, non pas en pensant qu'ils y seront toujours, mais de façon à ce qu'ils puissent profiter totalement de ce que la terre leur donne, de ce que la terre leur procure. Cela, en soi, n'est pas un mal. Ce qui est mauvais, c'est de restreindre son regard et son cœur aux limites de la terre, aux limites du visible, aux limites de ce que nous croyons être l'unique réalité, celle qui tombe chaque jour sous nos sens.

       Or, la réalité, ce n'est pas la terre, ni ce qu'elle contient, même de meilleur. La réalité, c'est Quelqu'un, qui, justement, a posé sa main, son regard, sur cette terre et sur les hommes qui y habitent. Et quand quelqu'un pose sur nous son regard ou sa main, ce n'est pas pour que nous puissions continuer à vivre comme avant, comme si nous étions seuls, mais c'est pour, au moins un instant, nous arrêter et porter attention à Celui qui est là et qui nous regarde, et qui nous attend sûrement avec affection, car vous le savez bien : poser sa main sur quelqu'un c'est un signe visible d'affection, de tendresse et de soutien. C'est cela que l'auteur du livre de la Sagesse avait saisi. C'est cela la Sagesse, la sagesse qui s'harmonise totalement avec cette vérité : quelle que soit la terre, quelque soit ce qu'elle nous donne, notre immortalité, comme le dit le texte lui-même, n'est pas là. Mais notre immortalité repose dans le creux de la main de Celui qui a posé sa main sur nous, et qui, ainsi nous a conduits, qui ainsi a creusé en nous cette source d'espérance. Cette source d'espérance à laquelle nous avons simplement à boire chaque jour.

       "Au temps de leur visite, ils resplendiront". Parfois nous pensons que nous n'avons jamais été visités, parce que nous nous trouvons très peu resplendissants. C'est vrai, mais je crois aussi que c'est faux. C'est vrai parce que nous sommes bien souvent comme le chaume. Et qu'est-ce que le chaume ? C'est une première moisson qui a été coupée. Cette première moisson avait été semée au temps de la création par Dieu Lui-même dans le champ de notre cœur, dans le champ de notre vie. Et avant qu'elle ne mûrisse avant qu'elle porte des fruits cette moisson a été coupée, a été gâchée a été fauchée par notre propre péché. Et des fruits que nous aurions dû donner, il ne reste qu'une tige de chaume sèche et stérile. Et cela, ce n'est pas très resplendissant.

       Mais, au temps de leur visite ils resplendiront. Or, cette visite s'est accomplie dans le texte de l'évangile que nous venons de lire, les apôtres avaient passé cette épreuve de la mort ou leur Seigneur avait été fauché avant même que, dans leur cœur, ils puissent comprendre la véritable fécondité de sa venue, avant même qu'ils puissent saisir pourquoi Lui aussi avait été semé en terre, le Seigneur leur est remis, vivant, mais surtout resplendissant. Et c'est de ce resplendissement de la Résurrection du Seigneur que leur pauvre vie, leur pauvre corps, leur vie de péché, leur cœur de misère va s'enflammer.

       Et devenus eux-mêmes flamme de la Résurrection de Seigneur, à l'intérieur même de ce qui était destiné à la sécheresse, ils vont se mettre à courir dans le monde comme des étincelles au milieu du chaume. Et tout ce qu'il y aura de sec, tout ce qu'il y aura de stérile, tout ce qu'il y a de pécheur, tout ce qu'il y a d'apparemment mort, car une fois le blé coupé, le moissonneur s'en va, tout cela, par une autre fécondité qui ne vient pas de la terre, mais qui vient de la lumière de la résurrection, tout cela va reprendre vie.

       Et, en cela, frères et sœurs, nous sommes resplendissants, même si nous ne le savons pas très bien dans notre conscience psychologique. Nous sommes resplendissants, parce que baptisés dans la mort et la résurrection. Nous sommes resplendissants parce que nous avons été, j'allais dire, contactés, touchés par la parole de Dieu que nous ont transmise ces étincelles que sont les apôtres qui courent, aujourd'hui encore et depuis la Résurrection du Seigneur, à travers ce monde de chaume, de tristesse, de péché, de mort et d'inutilité.

       Et ainsi, notre vie, marquée par le péché autant que celle des autres, notre vie souvent stérile, notre vie souvent abîmée, notre vie avec laquelle nous faisons bon ménage, parce qu'il vaut mieux être d'accord souvent, avec ce péché, avec cette faiblesse, que nous savons bien cultiver, cette vie a, en elle-même, cette brillance, cette lumière, ce resplendissement que lui donne la parole de Dieu que nous écoutons, que nous ne cessons d'écouter, que nous ne cessons de méditer. Cela, c'est une étincelle de la Résurrection du Seigneur Jésus, qui vient directement de Lui, de ses apparitions aux disciples. Étincelle qui a été transmise dans les yeux des disciples qui ont touché le Seigneur, étincelle qui nous est maintenant retransmise, comme un immense feu, par la Parole, par les sacrements, par la vie de l'Esprit qui nous est donné par le ministère de l'Église.

       Et si nous ne sommes pas encore totalement flambants, totalement enflammés par la Parole de Dieu, c'est que nous sommes encore dans ce monde, partagés entre l'impiété et la vérité, partagés entre l'injustice et la vérité. Et tout à l'heure, l'auteur de Livre de la Sagesse faisait deux portraits bien typés, bien façonnés, et étrangers l'un à l'autre de l'impie et du juste. Or, notre réalité c'est que, en nous, cela est mélangé. Nous avons un cœur abîmé d'impiété, et cependant un cœur qui a été, qui est encore façonné par Dieu. Nous avons un cœur enténébré de péché, et ce même cœur est déjà illuminé par Dieu. Et nous passons continuellement des ténèbres à la lumière. Nous vivons dans une espèce de clair obscur de la grâce et de la misère. Il ne faut pas nous en plaindre. Simplement il ne faut pas s'y installer. Il ne faut pas s'installer dans cette impiété, dans ce péché, même quand il nous arrive, même quand il nous accable, car nous savons déjà que, au cœur même de cette branche de chaume, brille déjà, brille encore, et si nous le voulons brillera toujours cette étincelle de la Résurrection, de la Parole, du feu de l'Esprit qui nous a été donné. Et c'est cela qui est le plus important.

       Quelle que soit notre vie, quel que soit notre péché, quelle que soit notre misère, qu'elle soit subie, qu'elle soit acceptée, désirée ou volontaire, il y a en nous, quelque chose de bien plus important qui est aussi le fruit d'un désir, qui est aussi le fruit d'une volonté et qui est cette main que Dieu a posée sur nous, qui est cette main par laquelle Il nous protège, il continue d'intensifier ce feu de la Résurrection.

       Alors, si nous continuons, chaque jour, dans nos ténèbres ou nos lumières, dans nos péchés ou notre foi, à croire que Dieu garde toujours sa main posée sur nous, que l'étincelle de sa Parole court toujours dans le monde terrestre et dans le monde de notre cœur. Alors vraiment, un jour, au temps de sa visite, nous resplendirons et nous aussi, entièrement purifiés par la mort, ce creuset de la Résurrection du Christ, nous pourrons comme les apôtres, continuer de courir dans cet immense champ de l'amour de Dieu qui ne cesse de s'étendre, qui ne cesse se s'enflammer pour que tous ensemble nous puissions un jour resplendir éternellement dans la résurrection du Christ.

 

       AMEN