RELEVEZ-VOUS, RECEVEZ LA PUISSANCE DE VIE!

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 + 13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième dimanche du temps ordinaire – année B (30 juin 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, j'espère que vous n'êtes pas venus chercher aujourd'hui des consignes de vote, ce serait totalement illégal que j'abuse de ce pouvoir spirituel sur le temporel. Cependant, il y en a un qui s'est permis de nous remettre devant la responsabilité du vote dans un régime démocratique, c'est notre évêque. Il a écrit un petit texte d'une page qui est très bien et qui pourrait être intitulé "Consigne de vote en période de détresse politique". Donc si vous ne voulez pas écouter le sermon mais que vous lisez et méditez la parole de l'évêque, j'en serai extrêmement flatté et fier car c'est un texte qui mérite d'être lu avant d'aller dans l'isoloir. Pour l'instant, je pense que ce qui est le plus important dans l'eucharistie, c'est de méditer sur la parole qui nous est proclamée, la parole de l'évangile. C'est intéressant car cela s'inscrit toujours dans la même ligne que ce que nous avons vu les dimanches précédents.

L'évangile de Marc présente Jésus comme celui dont la parole va transformer le monde. Au début, Jésus a donné des paraboles, ces petites histoires qui font réfléchir l'auditoire en l'invitant à voir exactement quelle est son attitude, sa liberté. C'est la parole de Jésus qui vient et dévoile petit à petit dans le cœur de ceux qui l'entendent des ressources insoupçonnées concernant leur propre manière de voir les choses. Nous lisons toujours les paraboles comme des histoires tranquilles ; or elles sont là pour toucher le cœur même des humains et leur faire percevoir autre chose. Nous avons vu dimanche dernier à travers l'histoire de la tempête apaisée, comment Jésus voulait montrer la puissance de cette parole. Les gens pourraient considérer que les paraboles sont des histoires sympathiques qui ne changent rien du tout. À travers le miracle de la tempête apaisée, Jésus montre que sa parole, qui fait calmer la tempête, est toute puissante. C'est une deuxième étape pour essayer de comprendre ce qu'est la parole, quelque chose qui vient toucher le destin même de toute la création. Mais alors, calmer la tempête et parler aux vents, aux orages et à la mer déchaînée, ça paraît bien gentil et magnifique mais aujourd'hui on n'a plus besoin de ça, c'est complètement ringard. C'est pour cela qu'il y a une troisième étape pour essayer de comprendre comment fonctionne la parole de Jésus. C'est précisément l'histoire que nous venons d'entendre dans la proclamation de l'évangile. C'est là-dessus que j'aimerais vous aider à réfléchir.

De quoi s'agit-il ? Ce sont deux miracles que l'évangéliste a voulu souder l'un à l'autre en les imbriquant l'un dans l'autre. Jésus est harcelé par la foule, une foule qui veut écouter la parole et tout à coup un homme, un dignitaire juif – chef de synagogue, c'est une autorité – au lieu d'aller lire les prescriptions de la Bible pour guérir les enfants et les adultes, va vers Jésus. C'est déjà un geste tout à fait étonnant. Normalement, quand on est une autorité juive, on ne va pas demander à Jésus de guérir un enfant. C'est très rare que des autorités demandent à Jésus de faire un geste. Ici Jaïre – c'est sans doute pour ça qu'on a retenu son nom parce qu'il a eu une démarche très originale – va voir Jésus et Lui dit : « Maintenant ma petite fille est à la dernière extrémité. Je Te demande de faire quelque chose pour elle. »

Jésus se met en route pour aller rencontrer la petite fille mourante et alors dans la foule une femme mûre, une femme adulte, se dit : « J'ai dépensé tout mon argent auprès des médecins, par conséquent je suis ruinée, alors que puis-je faire pour essayer de guérir ? » Et il se passe le miracle dont vous avez entendu le détail. Deux femmes qui ont respectivement des âges tout à fait significatifs : la femme qui a le flux de sang, malade depuis douze ans, douze années de gynécologie de l'époque qui n'avait sûrement pas toute la profondeur et toute la précision technique des médecins aujourd'hui. Pour elle, ça veut dire qu'elle ne peut plus donner la vie. Quant à la petite, la fille de Jaïre, elle a douze ans et, dans la mentalité de l'époque et physiologiquement ça correspond à peu près, elle est au moment où elle peut commencer à être féconde. C'est curieux mais ce n'est pas du tout un hasard. Il s'agit de deux femmes, douze ans et trente-quarante ans, et toutes les deux sont atteintes dans leur féminité même. L'une risque de mourir, c'est la petite et on croit même qu'elle va mourir, l'autre risque de ne plus pouvoir être féconde, de ne plus pouvoir donner la vie. Il se passe alors deux choses, deux miracles, mais quels miracles ?

Nous nous disons souvent : « Encore un coup de Jésus pour cultiver son image ! » Pas du tout. Pour la femme atteinte du flux de sang, c'est curieux, un détail mérite d'être relevé. D'une part, c'est elle qui prend l'initiative. Jésus théoriquement ne s'aperçoit de rien. « Si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. » Elle est malade dans son corps, au plus intime de sa féminité, dans sa capacité à donner la vie. Elle sent qu'elle est fichue de ce point de vue. En plus, avec sa maladie, elle est comme ostracisée parce qu'elle n'a pas le droit de se laisser toucher ou de toucher les autres. Elle va enfreindre un précepte radical à l'époque en se disant : « Je vais toucher son vêtement », c'est donc un acte de désobéissance formelle à la Loi. Mais en même temps, cet acte est extraordinaire du point de vue de la foi parce qu'elle se dit : « Si je Le touche, peut-être que je serai sauvée. » Quand le miracle s'opère, elle est dans la foule, des centaines de gens autour de Jésus. Elle veut guérir dans le plus intime d'elle-même. Ce n'est pas simplement un miracle qui fait que l'on est guéri de la lèpre. Elle veut être guérie de ce qui, d'une certaine manière, est en train d'accomplir en elle l'impossibilité d'être femme. Donc elle Le touche. Alors Jésus dit : « Je sens quelque chose. » alors que pour la femme « à l'instant, l'hémorragie s'arrêta. Elle ressentit dans son corps qu'elle était guérie. » Voilà la chose la plus intéressante. Cette femme a une maladie dramatique, elle y a dépensé tout son argent, mais elle sent dans son corps qu'elle est guérie. Pas une parole, un geste presque maladroit simplement dans la foule et Jésus reconnaissant aussitôt en Lui-même, dans son être, dans son corps, qu'une puissance était sortie de Lui.

 Autrement dit, qu’est-ce que ce miracle ? Jésus perçoit dans son corps et par son corps qu'Il a guéri quelqu'un. Pas une parole, pas un mot, le silence absolu sinon le brouhaha de la foule. D'autre part, la femme se dit : « Il peut me guérir par delà tous les interdits, tous les comportements de la foule etc. » Elle découvre en son corps qu'elle est guérie.

Frères et sœurs, c’est extraordinaire, il y a très peu de cas où l'on raconte des guérisons comme celle-là. On veut souligner que le Christ, sans parole visible, audible, parce qu'Il est le Verbe de Dieu, la source de la création, la source de la vie, est en train de guérir cette femme. C'est au-delà même du miracle de la tempête apaisée. Jésus, qui se laisse d'une certaine façon toucher par la pression de la foule, sent tout à coup dans son être même, dans son être incarné, dans son être homme, qu'Il est en train de réaliser quelque chose. Que peut-être même sur le moment – la question qu'Il pose le laisse pressentir – Il ne sait pas exactement ce qui s'est passé, une puissance est sortie de Lui. On se retrouve devant une situation tout à fait extraordinaire : la femme connaît dans son corps qu'elle est guérie comme Lui connaît dans le sien et dans tout son être qu'Il a accompli un geste de guérison ou un bienfait.

On voit ici la puissance de la Parole de Dieu. C'est pour ça que Marc place ces miracles-là après toutes les paraboles. C'est pour dire : « Ne croyez pas que la Parole de Dieu soit quelque chose d'étranger. C'est au contraire ce qui nous touche au plus profond de nous-mêmes, elle touche notre corps. » Certes, il n'y a pas beaucoup de miracles qui le racontent de cette façon-là, sans geste, sans parole et de telle sorte qu’au moment même où elle est touchée dans son corps parce qu'elle est guérie, on nous dit que la femme, se sentant dévoilée, se tourne vers Jésus et Lui dit toute la vérité. C'est-à-dire qu'à travers le miracle de guérison, ce qu'elle proclame, c'est la réalité du geste que Jésus a fait pour la faire exister comme femme. Elle a retrouvé sa place de femme et sa fécondité dans la société, pour pouvoir vivre une vie normale avec une dimension conjugale à laquelle elle aspirait peut-être.

Frères et sœurs, le récit de la guérison de cette femme est extrêmement important. Jésus comprend véritablement que si Lui est dans la chair, dans la condition de chair et de sang qui est la nôtre, jusque-là Il peut nous atteindre. Ça relève de l’interprétation du miracle. Le miracle n'est pas simplement Jésus qui fait des tours de passe-passe. C'est Jésus, parce qu'Il est notre créateur, qui nous atteint au plus intime de ce qu'on est. C'est le miracle de la parole, parole apparemment muette puisqu'ils ne se sont rien dit l'un à l'autre avant de constater le changement. Mais c'est un miracle qui touche la réalité même de ce qu'est cette femme et la puissance même du Christ qui guérit, même s’Il ne sait pas à qui Il adresse son bienfait. C'est ce qui va se répéter dans l'histoire de la petite fille en train de mourir.

Au moment même où Jésus vient d'accomplir le miracle pour la femme, des émissaires envoyés de la maison de Jaïre disent à celui-ci : « Ce n'est pas la peine que tu déranges le Maître, c'est fini, elle est morte. » Jésus entendant cela lui dit : « Non, Je t'ai promis d'y aller, J'y vais avec toi. » Là, il y a du dialogue mais qu’est-ce qu’un dialogue dans lequel Jésus ne dit rien, ne promet rien ? Il a dit : « Je vais voir la jeune fille. »

Le deuxième grand geste, c'est Jésus d'abord obligé de faire taire toute l'assemblée des gens qui crient, qui pleurent, qui se lamentent. On sait ce que sont les liturgies de la mort au Moyen-Orient. Jésus fait taire tout le monde, chasse tout le monde, endure la moquerie de ceux qui disent : « Pour qui se prend-Il celui-là ? » Il entre avec les parents et avec Pierre, Jacques et Jean pour l'empoigner simplement par la main : « Jeune fille, lève-toi. » Cela veut dire quand même quelque chose d'important, c'est qu'au moment même où Jésus ressuscite cette petite fille, Il pose un geste ou un acte qui n'est pas simplement de la guérison mais qui touche de façon encore plus radicale son corps de jeune fille confronté et, somme toute aux yeux de tout le monde, voué à la mort. La parole qui jaillit de la mort de la petite fille, c'est la parole des condoléances, bref tout ce que l'on écrit dans les lettres de condoléances qui sont parfois un peu artificielles, en tout cas bien maîtrisées. Là Jésus dit : « Je viens, Je lui prends la main, Je la tiens par la main. » C'est extraordinaire, car c'est le geste de Jésus, de son corps, de sa main charnelle qui touche la main de la petite fille sur son lit de mort et qui lui dit : « Talitha koum. » Lève-toi, c'est le mot de la résurrection.

Frères et sœurs, c'est quand même extraordinaire que Marc ait su présenter la puissance de la parole, car au fond toute cette partie de l'évangile que nous avons médité durant ces trois dimanches, renvoie à la puissance de la parole de Dieu. Si la parole de Dieu consistait à raconter des histoires, nous serions devenus une religion parmi d'autres comme il y en avait alors des dizaines. Ici, ce n'est pas de cet ordre, c'est un acte de la présence de Dieu qui par sa propre chair, Lui, Jésus Fils de l'homme, Fils de Dieu incarné, va rejoindre cette jeune femme et lui dit : « Je te donne la puissance de vie parce que tu es jeune et que Je veux que tu puisses découvrir toute la beauté et la grandeur de la vie. Non seulement celle que Je te donne maintenant, mais celle que tu auras un jour quand tu Me rencontreras dans mon Royaume. »

Frères et sœurs, la question "pourquoi Jésus est-Il Fils de Dieu ?" a généralement tué l'apologétique et les discussions sur Jésus. Ses miracles seraient des coups de pub extraordinaires… Mais le problème est de voir comment Il les a faits. Il n'a pas fait ces démarches simplement pour épater la galerie. Il a voulu montrer que la puissance même de Dieu passait par la chair de l'homme, c'est-à-dire sa condition corporelle la plus fragile qui le caractérise. Et Il a voulu qu'ainsi nous découvrions la puissance du salut de Dieu.

Que ce petit épisode, qui n'est pas si petit que ça car c'est l'annonce de la résurrection de chacun d'entre nous, nous apprenne à découvrir la beauté et la grandeur de la relation que Dieu a voulue avec nous. Il n'a pas voulu être avec nous par sa puissance ou en nous imposant un certain nombre de rituels. Il nous a dit simplement : « Je veux être avec vous parce que Je veux partager votre condition humaine et Je veux que dans cette condition humaine Je puisse soit Me laisser toucher par la foule, soit tendre la main à l'enfant qui est là sur son lit et dire simplement : Maintenant relevez-vous, recevez la puissance de vie que Je suis venu vous apporter. »

Législatives : Message de Mgr Christian Delarbre

Publié le 26 juin 2024

Pourquoi l’évêque « ne prendra pas position » dans les élections.

Message de Mgr Christian Delarbre aux fidèles catholiques du diocèse d’Aix et Arles.

Une tribune de fidèles du Christ, parue voici quelques jours dans La Croix exige fortement que « l’Église prenne position dans les élections ». Enfin, par Église, j’ai cru comprendre « les évêques » ou « l’institution » que l’on convoque chaque fois qu’on les veut voir conforter ses propres opinions.

Je ne prendrai pas position parce que je constate que les catholiques sont aujourd’hui divisés profondément, et que l’évêque, homme de la communion, redoute d’ajouter à la division.

Je ne prendrai pas position parce que les communautés de mon diocèse sont largement composées par endroit de fidèles de toutes nationalités, que les prêtres eux-mêmes sont des « étrangers » pour un bon tiers d’entre eux, et parce qu’ailleurs des fidèles éprouvent un sentiment de relégation, de déclassement, de submersion et que ce n’est pas moi qui vit dans leurs quartiers et éprouve ce qu’ils ressentent.

Je ne prendrai pas position parce qu’à quoi bon, si je ne peux dire ce que je pense, par crainte d’en blesser une partie, ou que nul n’est disposé à écouter ce que je puis dire, satisfait si mes opinions lui conviennent, fâché dans le cas inverse d’un évêque « qui ferait mieux de se taire ».

Quoi qu’il en soit, mes amis, soyez certains que dans quelques temps nous paierons tous ensemble, collectivement, la facture de l’aventure dans laquelle nous sommes embarqués. Il n’y aura pas moyen de sauter en marche. Chaque vote compte et aura des conséquences profondes.

Quoi qu’il en soit, soyez aussi certains qu’aucun des partis présents n’a cure du drame des IVG en France, incroyablement plus haut que dans les autres pays européens, de la décomposition des familles, de la réelle fraternité dues aux personnes âgées et malades, des conséquences délétères de la société de consommation, des graves inégalités internationales.       De ce point de vue, comme catholiques, vous demeurerez orphelins et cela ne pourra guider réellement votre vote. Cela fait un demi-siècle que les évêques, justement, « prennent position » en pure perte, avertissant sans se lasser et toujours plus en vain que tout cela atteint non pas seulement les « choix personnels » et la liberté de chacun de se déterminer, mais le tissu social sans lequel il n’existe pas de personne libre ni de sujet responsable. Nous y sommes : natalité en berne, tissu social déchiré, dictature des individualités, justification de tous les égoïsmes, absence du sens collectif et du bien commun.

Soyez aussi certains que la politique est composée par de vastes courants de fond qui s’étalent sur des décennies, voire sur des siècles, et s’ils s’incarnent dans des étiquettes diverses, des personnalités particulières, face aux défis spécifiques d’un temps donné, ils demeurent peu ou prou similaires depuis au moins la moitié du XIXème siècle. Il y en a de deux sortes. Ceux qui conduisent aux troubles sociaux et aux guerres, et ceux qui rebâtissent après les guerres. J’ai toujours choisi les seconds. Et c’est pourquoi j’irai voter.

Il se trouve que, dans ma circonscription, selon cet unique critère, j’aurai le choix entre plusieurs hommes et femmes de bonne volonté qui se sont engagés de longtemps pour le bien commun. J’invite chacun à reconnaître, dans sa propre circonscription, celles et ceux qui honorent ainsi la vocation politique, et à choisir en conscience la personne concrète qui lui semble la plus digne de le représenter.

Je reprends et vous invite à reprendre souvent ces prochains jours la prière proposée par le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France :

« Dieu de vérité et de bonté, en ces temps de décisions fortes pour notre pays la France, aide-nous à discerner correctement ce qui est juste. Renouvelle en nous, chaque matin, le goût de servir, pour que nous accomplissions nos tâches avec cœur et garde-nous de mépriser quelque être humain que ce soit.

Viens, Esprit Saint, éclairer ceux et celles qui seront choisis comme députés ou auront à gouverner notre pays. Qu’ils puissent ensemble chercher le meilleur pour nous tous. Imprime en eux un grand sens du service du bien commun.

Sainte Vierge Marie, sainte Jeanne d’Arc, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, patronnes de la France, veillez sur notre pays. Qu’il soit une terre de liberté, de justice, de fraternité et se tienne à la hauteur de son rôle dans l’histoire. Aidez-nous à y être, à notre modeste place mais selon toute notre responsabilité, des disciples de l’Évangile. Amen. »

 

En ce moment particulier de notre Histoire, je vous assure tous de ma prière et de ma profonde communion,

Aix, le 25 juin 2024

Mgr Christian Delarbre

Archevêque d’Aix et Arles