LA RÉCOMPENSE DE L'HOMME JUSTE
2 R 4, 8-11 + 14-16a ; Rm 6, 3-4 + 8-11 ; Mt 10, 37-42
Treizième dimanche du temps ordinaire – année A (2 juillet 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ne croyez pas que Je sois venu apporter la paix sur la terre, non pas la paix mais le glaive » (ou la division, ce qui veut dire la division violente).
Frères et sœurs, au cas où vous n’auriez pas constaté que l’évangile pouvait être directement et violemment projeté sur la situation actuelle de notre pays, il serait peut-être temps de nous en rendre compte. En effet, Jésus ne nous a jamais dit que tout irait comme sur des roulettes, au contraire : Il a dit que ce qu’Il allait apporter au monde, c’était une certaine division.
Évidemment, une explication fondamentaliste à deux francs six sous consiste à dire : « C’est normal, il y a des émeutes, il faut être du côté des émeutiers, surtout lorsqu’ils sont pauvres, lorsqu’ils se sentent diminués, non considérés ». Bref, une certaine exégèse que l’on peut entendre même à l’Assemblée Nationale. Si c’était ça le message de Jésus, nous savons ce que nous aurions à faire, nous aussi irions à notre tour brûler les voitures et piller les magasins de luxe, qui, comme chacun sait, sont assez nombreux à Aix.
Mais précisément, c’est peut-être là où il faudrait se poser la question. Jésus est-Il un apôtre de la violence ? Il n’a pas dit qu’Il était venu apporter la violence. Il n’a pas opposé la paix à la violence. Il l’a opposée à la division. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Dans un contexte où religion, civique, d’État, nationale comme pour les juifs, et conscience civique étaient absolument liées et indissociables, Jésus dit clairement que Lui, quand Il apporte son évangile, n’apporte pas en même temps, avec cet évangile, une sorte de vision sociale et politique de la société universelle. Il dit qu’en apportant son évangile, en demandant aux apôtres de l’annoncer à toutes les nations, Il ne dit pas que tout va se résoudre dans un simple claquement de doigts et que quand tout le monde sera catholique, tout ira bien. Il a inscrit son projet religieux pour son Église dans un contexte, non pas de conquête au sens où nous le comprenons au premier degré, mais au sens où cet évangile pose une question à la société civile et provoque une certaine division.
Cela peut paraître étonnant, déconcertant et pourtant, il a fallu des siècles pour en comprendre exactement la portée. Car il est évident que dans les premiers siècles de l’histoire de l’Église, à certains moments, il y a eu de terribles malentendus dans lesquels on pensait qu’il fallait absolument que la foi chrétienne devienne la religion de l’Empire romain. Même à cette époque-là, ça n’a pas fonctionné : les empereurs n’ont pas pu empêcher des hérésies aussi graves que l’arianisme, le nestorianisme etc., qui ont montré que même à l’intérieur de l’Église et des disciples du Christ, la manifestation du Salut apportait la division.
Donc, ne nous faisons pas d’illusions sur la portée du message évangélique : si Jésus dit qu’Il n’apporte pas la paix, Il ne l’apporte pas maintenant, Il ne l’apporte pas au XXIe siècle, Il ne l’apportera jamais, tant que l’Église existera sur la terre. L’Église, les disciples du Christ, seront toujours un facteur de division. Pourquoi ? Parce que Jésus explique qu’à partir du moment où on devient disciple de son évangile – les serviteurs de son Royaume – on ne peut à aucun moment réduire la réalité de cet évangile et de tout ce qu’il comporte à un programme politique. Jésus est conscient, Il est payé pour cela puisqu’Il sera Lui-même condamné par les pouvoirs romains, par Ponce Pilate, Jésus est parfaitement conscient de la tension qui existe entre la réalité même et la naissance de son Église, et les pouvoirs politiques quels qu’ils soient. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il serait bon que nous nous en souvenions. Même s’il a fallu des siècles pour arriver à des notions qui ne sont pas dans l’évangile, mais qui sont la traduction politico-pastorale d’une certaine manière d’exister, par exemple : la séparation de l’Église et de l’État.
Contrairement au fait qu’elle ait suscité des remous terribles au début du XXe siècle parce qu’on avait l’impression que le petit père Combe, cet ancien séminariste un peu excité, était en train de détruire l’Église, en réalité, il donnait à l’Église de France, et il a été un peu imité, une notion de séparation entre la réalité de la communion ecclésiale et d’autre part la réalité de la vie commune et du bien commun politique, qui ne pouvaient pas être traitées à égalité, ni l’un pour l’autre. Nous en sommes là, nous vivons dans un pays qui considère qu’aucun pouvoir religieux ne peut s’emparer, maîtriser ou guider le pouvoir politique, et en faisant cela nous prônons la séparation, c'est-à-dire qu’ici, ce n’est pas la bru contre sa belle-mère ni le fils contre sa mère, mais c’est quand même un élément dans lequel, on le sait très bien en famille, quand on a la foi, à certains moments, il peut y avoir, dans la famille même, des gens qui ne l’ont pas : c’est une différence, une division dont il faut reconnaître la nécessité absolue.
Jésus n’a pas voulu fonder un royaume qui fasse advenir tout de suite sur la terre le bonheur universel. Beaucoup d’utopies, en premier lieu d’ailleurs l’utopie marxiste, ont cru pouvoir remplir ce devoir dont elles reprochaient à l’Église de l’avoir mal servi ou desservi, mais là-dessus l’Église n’a pas bougé. L’Église a toujours dit que si le Christ était venu sur la terre, c’était parce que sa venue dans le temps présent, dans les circonstances concrètes présentes et politiques – il ne fallait pas céder sur ce point – n’entraînerait pas que le pape ait le pouvoir sur les démocraties, sur les royaumes, sur les formes de pouvoir. D’ailleurs, si on avait continué à le défendre comme certains l’avaient défendu à certaines époques, on serait dans de beaux draps.
Cela veut dire que la réalité même du pouvoir politique est chargée d’un but, d’une mission et d’un devoir qui, au niveau de la société telle qu’elle est, ont pour objectif de défendre le bien commun, non pas de privilégier l’un contre l’autre ou d’attiser les conflits. Nous sommes dans une situation où il faut que les structures de la vie politico-sociale de notre pays défendent le bien commun et le défendent parce que c’est le bien commun. Or le bien commun ne peut pas être "entamé" par des prétentions politico-religieuses. C’est précisément là-dessus que repose tout le malentendu actuel : dans certains milieux, on a décidé que dans un pays, dans une région, dans un quartier, tout à coup, il y avait une sorte d’appropriation d’un territoire qui n’a rien à voir avec le bien commun d’un pays, et on veut et on doit pouvoir imposer, que ce soit au nom du trafic de la drogue ou au nom de l’idéologie salafiste… que ce soit une région qui doit échapper à la nécessité de chercher ensemble le bien commun.
Nous chrétiens, avons dans ce contexte une sorte de devoir absolument radical, c’est celui de défendre le bien commun. Or, par définition, c’est Jésus qui le dit, la foi chrétienne ne peut pas être le bien commun, il y aura toujours de la division, il y aura toujours des tensions, il faut s’y faire et nous, chrétiens, les premiers : il faut accepter que le bien commun soit défini, non pas à partir de ce que nous pensons, nous, mais qu’il soit défini par ceux qui constituent ce bien commun, le bien commun d’une nation étant d’abord sa population.
Et donc, c’est ce que nous avons à essayer de redécouvrir, de mettre en œuvre, et je conclurai simplement par une autre phrase de Jésus : Il dit qu’il faut accueillir et Il dit que quand on accueille un prophète, on recevra une récompense de prophète. C’est une sorte de développement de la politique de l’hospitalité entre nous. Non, parce qu’Il ajoute juste après, « qui recevra un juste en qualité d’homme juste, recevra une récompense d’homme juste ». L’homme juste n’est pas quelqu’un qui fait des choses extraordinaires, ce n’est pas quelqu’un qui gouverne la vie de son quartier au nom de je ne sais quelle illumination. L’homme juste est celui qui cherche la justice humaine, et par conséquent, c’est un homme qui accueille l’homme juste dans la mesure où il est juste.
Et donc, cela veut dire que Jésus a fort bien perçu qu’Il n’était pas venu pour faire le réajustement d’une conscience politique à une conscience religieuse, mais au contraire, de laisser au cœur même de l’humanité, le souci, la charge et la responsabilité du bien commun, tels que cette société les entend, et que l’Église gère et accomplit sa nécessité de prophète, sans rien renier de ce qu’elle a à dire, mais qu’elle dise clairement que ce n’est pas pour vouloir donner les critères absolus du bien commun, mais au contraire de nous amener à être les témoins qu’au cœur même de ces tensions, au cœur même des divisions que nous pouvons nous-mêmes susciter à certains moments, nous avons le devoir de reconnaître chaque fois ce que Jésus appelle, dans cet évangile, la récompense de l’homme juste.
Frères et sœurs, vous le voyez, nous sommes ici devant une réalité de la vie politique absolument incontournable. Vu la tournure que ça prend, on ne peut pas dire que les choses risquent de s’arranger simplement en augmentant les effectifs de police. Dans la mesure où c’est en train de s’enraciner de façon terrible dans une jeunesse qui n’a plus aucun critère de discernement, ni religieux ni politique, nous avons le devoir de demander et notamment, nous avons le devoir d’attendre de nos évêques qu’ils nous disent ce qu’est l’attitude de l’Église vis-à-vis du bien commun. C’est une chose qui, jusqu’à maintenant ne paraît pas nécessaire, mais j’espère que cela pourra apparaître de la façon la plus rapide et la plus vraie possible, que l’on puisse redire, dans les termes mêmes que l’Église a toujours défendus, que la réalité du bien commun est une réalité de chaque constitution de société, mais que ce bien commun puisse être reconnu, encouragé et servi par tous et non pas simplement par des prédateurs.