LA MAIN SUR LA CHARRUE, AVANCE!

1 R 19, 16b + 19-21 ; Ga 5, 1 + 13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – année C (26 juin 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Je vous propose quelques réflexions sur cet évangile qui nous paraît composé de scènes diverses. Cela en constitue l’intérêt. En effet habituellement, on découpe l’évangile, par commodité et souci pédagogique, en scènes uniques : la guérison d’un aveugle, le pardon accordé à la pécheresse etc. Bref, c’est toujours un moment bien arrêté, bien défini, bien cadré, ce qui fait d’ailleurs la joie de tous les spécialistes de l’évangile qui étudient la forme, la structure de ce récit.

Ici, c’est une des rares fois où nous avons la présentation de Jésus en chemin. C’est très intéressant car au lieu de découper la vie, l’œuvre et le ministère de Jésus en petits morceaux comme on le fait de coutume, on nous montre ici un moment décisif puisque c’est le moment où Il quitte sa région natale, la Galilée, où les choses ne se sont pas mal passées d’ailleurs, pour se tourner vers Jérusalem, « Il durcit son visage vers Jérusalem ». Que veut dire ce durcissement ? Jésus n’est pas sévère, mais Il maintient bien le cap. Il est comme un navigateur qui sait qu’on ne doit pas dévier par rapport à la direction donnée.

Par conséquent, c’est un chemin certes, mais dans lequel Il a voulu librement s’orienter. Or, que rencontre-t-Il sur ce chemin ? Beaucoup de gens qui s’intéressent à Lui, Lui posent des questions. Jésus leur répond que s’ils veulent venir et cheminer avec Lui, ils le peuvent. Mais à chaque fois, ils opposent un prétexte pour ne pas s’engager. Ainsi, c’est une situation très réaliste : ce passage nous montre l’échec de Jésus dans un certain nombre de contacts, de dialogues et d’appels qu’Il aurait pu susciter.

Nous sommes très intéressés la plupart du temps pour prêcher la ressemblance avec les apôtres qui Le suivent après avoir tout lâché, considérant que nous ne sommes pas à la hauteur de l’enjeu. Mais certains ont aussi refusé et Jésus ne les a pas condamnés. Il leur dit qu’ils peuvent refuser. Il y a ainsi une liberté fondamentale dans le fait de se mettre à la suite de Jésus. C’est pour cela que c’est un peu trompeur pour nous, parce que nous ne voyons qu’une scène, alors que nous, chrétiens depuis plus ou moins longtemps, avons eu beaucoup de scènes d’appel, des moments graves et importants dans notre vie où il a fallu répondre à l’appel du Seigneur, pour une responsabilité, une mission, pas nécessairement religieuse, et pour laquelle nous avons calé devant la difficulté. C’est la réalité.

Autrement dit, la réalité de la vie chrétienne n’est pas une collection de succès où tout irait toujours très bien. Quand on raconte cela, c’est pour se remonter le moral, mais ce n’est pas toujours la vérité. La vie chrétienne consiste à être sur le chemin avec le Christ, avec le continuel besoin d’être interpellés et appelés. Que nous demande-t-Il ? A un de ceux qui veut Le suivre, Il dit simplement : « Celui qui a mis la main à la charrue et qui a regardé en arrière, n’est pas apte, préparé ou convenable pour le Royaume de Dieu ».

Cela signifie une chose fondamentale : les hommes ont un système de marche qui ne va que dans un sens, vers l’avant. L’avez-vous déjà remarqué ? Nous sommes très maladroits quand nous voulons marcher en arrière. Seuls les bébés à quatre pattes essaient cette manœuvre, soit en avant, soit en arrière. Quand on est debout, c’est en avant. Le secret est là. Nous ne pouvons pas considérer notre vie comme quelque chose où on pourrait faire des zigzags, avancer, reculer, marcher dans un sens ou dans un autre, non, il y a une direction. Jésus dit alors : « Quand tu as mis la main à la charrue – c’est-à-dire quand tu as voulu répondre à l’appel de Dieu –, tu t’y tiens, sinon tu commences à reculer ». Cela signifie que notre vie avec Dieu ne contient pas des moments positifs ou négatifs, on a mis la main à la charrue : dès lors, on avance.

Frères et sœurs, nous sommes dans une Eglise où à certains moments on a l’impression que ça avance, deux pas en avant, trois pas en arrière. Ce n’est pas vrai. En réalité, la seule chose que le Christ nous demande, c’est qu’à partir du moment où l’on a posé la main sur le guide de la charrue, on ne va pas en arrière, on avance.

Frères et sœurs, ça suppose une constance, une détermination et une lucidité. Aujourd’hui, quand on baptise Olivia, c’est aussi l’occasion pour nous de nous poser la question. Nous aussi avons été baptisés, on nous a demandé de poser la main pour conduire la charrue. Il est vrai que parfois, nous n’avons pas été tout à fait à la hauteur de l’appel qui nous était adressé. Il n’empêche que si on a mis la main à la charrue, on sait au moins dans quelle direction il faut regarder. Si nous croyons que d’avoir mis la main à la charrue nous donne des pouvoirs, des privilèges pour nous réclamer de notre passé, on risque fort de se tromper.

Ce n’est pas ce qui est en cause, mais plutôt la manière même dont nous pouvons modestement, simplement, sans prétention, essayer petit à petit de garder toujours la même direction. C’est ce que l’on souhaite à Olivia aujourd’hui, même si elle ne peut pas s’en rendre compte, bien qu’elle soit au point pour la marche en avant : nous prions pour elle et pour nous tous, afin que nous retrouvions ce dynamisme profond de notre baptême. La vie chrétienne ne consiste pas à se cantonner dans une direction figée, ce ne sont pas des rails, c’est un chemin dans lequel nous avançons, avec des hauts et des bas, des moments où l’on accueille, d’autres où on refuse, mais il y a toujours la possibilité de retrouver la direction profonde, le Royaume de Dieu.

Olivia, que tu découvres au fur et à mesure que tu grandiras, avec tous ceux qui t’accompagneront, la joie du Royaume de Dieu. Amen.