LE CHRIST VAINQUEUR DES FORCES DU MAL

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (22 juin 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le récit qui nous est proposé aujourd'hui est, à première lecture, assez évi­dent et simple, le miracle opéré par Jésus est clair, s'il n'est pas banal, loin de là. Pourtant quelques réflexions vont peut-être nous permettre d'approfondir notre lecture.

Tout d'abord il est remarquable que la plupart du temps les miracles du Christ s'adressent à des êtres humains. Ou bien ce sont des guérisons ou bien Il nourrit la foule, en tout cas ces miracles sont généra­lement motivés par un mouvement de miséricorde, de tendresse, de bienveillance du Christ à l'égard de ceux qui souffrent, qui sont abandonnés, qui sont malades. Ici au contraire, le miracle n'a pas pour objet des êtres humains dans leur détresse, mais c'est un miracle cosmique qui s'adresse au vent et à la mer.

Immédiatement une nouvelle remarque peut se présenter à notre esprit, c'est que ce miracle est décrit d'une manière tout à fait grandiose. Si vous avez bien écouté : "survint une forte tempête, les va­gues se jetaient dans la barque, déjà elles la remplis­saient". "Nous périssons !" Et le vent et la mer sont menacés par Jésus. Nous avons l'impression d'un af­frontement aux dimensions de l'univers. Or même si vous n'êtes pas allés en Palestine, vous savez que, si le lac de Tibériade a de temps en temps quelques tempêtes même assez violentes, ce n'est après tout qu'un lac. Le qualifier du nom de mer se faisait à l'époque, car en hébreu les mots qui désignent un lac et une mer sont semblables, il n'empêche qu'il y a là comme une sorte de grossissement de l'événement, ceci nous invite peut-être par delà le côté anecdotique de l'événement à pressentir que saint Marc lui donne une dimension symbolique plus profonde et plus vaste que la simple petite tempête ou bourrasque qui a eu lieu sur le lac.

Pour mieux comprendre cela, peut-être faut-il, en nous aidant du passage du livre de Job que nous avons entendu auparavant, comprendre ce que signifie la mer pour les hébreux et généralement pour les peu­ples sémites. Vous avez entendu ce passage du Livre de Job où il est dit : Qui a enfermé la mer à deux battants quand elle sortit du sein en bondissant? Quand J'ai mis sur elle la nuée pour vêtement, quand J'ai posé une limite, placé des portes et des verrous, lui intimant : tu n'iras pas plus loin, ici se brisera l'orgueil de tes flots". C'est comme si la mer était per­sonnifiée comme une réalité dangereuse. Sans doute les Sémites et en particulier les hébreux n'étaient-ils pas marins et avaient-ils devant la mer une sorte de terreur sacrée, toujours est-il que dans leur représen­tation symbolique de l'univers, la mer était à peu près l'équivalent de ce que nous, nous appelons symboli­quement aussi les enfers, les lieux souterrains, le lieu de la mort. Souvenez-vous du passage de la Mer Rouge, quand les hébreux sont pris en étau entre les égyptiens, c'est-à-dire les ennemis terrestres d'une part et d'autre part la mer, c'est-à-dire le lieu de la mort. La mer, c'était non seulement le lieu de la tempête et des raz de marée, mais aussi celui des monstres marins. Et nous avons là une image qui revient très souvent dans la Bible, image symbolique des puissances hostiles qui sont comme résumées dans ces vagues et ces tem­pêtes de la mer.

Par conséquent, qualifier déjà le lac de Tibé­riade de mer et puis représenter l'événement de cette tempête d'une façon aussi grossie et violente, c'est peut-être nous laisser entendre qu'il s'agit, à travers l'anecdote, d'un affrontement de Jésus avec les puis­sances du mal. A vrai dire si nous revenons au pas­sage de l'évangile, plusieurs indices vont nous induire dans le même sens. Tout d'abord dès le début de ce récit, Jésus dit aux disciples une phrase mystérieuse, ou plus exactement une phrase en soi compréhensible, mais qui peut avoir des résonances : "passons sur l'autre rive". Bien ! il s'agit de traverser le lac, mais il s'agit aussi d'un voyage vers un ailleurs, vers un autre lieu. Je ne veux pas exagérer la signification de cette phrase, mais vous voyez qu'elle peut signifier le pas­sage de ce monde vers autre chose. Il y a là comme une dimension eschatologique, le pressentiment d'un autre monde. Et d'ailleurs quand Jésus se trouve dans la barque, il dort, ce qui peut simplement vouloir dire qu'Il n'avait pas spécialement peur, qu'Il était sans crainte devant les éléments déchaînés, mais cela aussi, par le vocabulaire employé : "Il dormait" et puis "Il s'éveille" et "Il se lève", tous ces mots sont des mots qui, dans la Bible, servent à parler de la mort, souvent présentée comme un sommeil, et de la Résurrection qui consiste à se réveiller du sommeil de la mort, à se lever du tombeau. Par conséquent Jésus nous est pré­senté ici à la fois comme absent de la crainte, de l'épreuve des disciples, apparemment absent puisqu'Il dort, Il n'a pas l'air d'intervenir ni de s'occuper d'eux, et c'est d'ailleurs ce que les disciples Lui disent : "Tu ne Te soucies pas de ce que nous périssons, nous sommes en train de mourir et Tu ne fais rien". Et puis en même temps Jésus nous apparaît peut-être déjà dans le mystère de sa Pâque où Il s'endormira sur la croix pour se réveiller par la Résurrection et se lever afin d'être a vainqueur, précisément des puissances du mal, des puissances du péché, des puissances de l'en­fer.

La lecture pascale de ce texte qui se prolonge en lecture eschatologique, c'est-à-dire qui nous en­traîne jusqu'au monde à venir, cette autre rive mysté­rieuse vers laquelle il faut passer en étant conduit par le Christ à travers sa Pâque, sa mort et sa Résurrec­tion, cette lecture est certainement intentionnelle chez saint Marc. Et le développement qu'il donne à ce petit événement signifie précisément cela.

Alors, frères et sœurs, qu'en est-il de nous en face de cette page d'évangile, en face de cet événe­ment ? Il ne s'agit pas seulement de la mort du Christ qui s'est passée, il y a quelques siècles, il ne s'agit pas seulement du monde nouveau auquel nous atteindrons à la fin des temps, il s'agit déjà aujourd'hui de notre confrontation avec les puissances du mal, avec les puissances de la mort, avec les puissances des enfers et du péché. Car, on l'a même redit souvent, cette barque représente en quelque sorte l'Église, c'est-à-dire nous-mêmes, notre communauté, chacun d'entre nous, nous sommes jour après jour confrontés au mal, soit dans les épreuves, soit dans les maladies, la mort, nous sommes confrontés au mal dans notre volonté mauvaise, dans notre perversion, dans notre péché. Nous sommes confrontés sans cesse au mal et nous avons l'impression d'une certaine manière que nous sommes seuls dans ce combat. C'est une expérience universellement faite par tous les hommes et tous les chrétiens aussi bien que les autres. Nous sommes seuls à nous débattre dans nos difficultés, seuls à nous débattre contre les tentations, contre ce péché qui sans cesse revient nous harceler, seuls à nous débattre contre ces souffrances qui nous minent, qui nous dégradent intérieurement, qui à certains moments nous font perdre pied. Nous avons l'impression que nous sommes embarqués dans une aventure sans issue et que la barque sur laquelle nous sommes, qui est tout aussi bien la barque de notre vie que celle de l'histoire ou celle de l'Église, que cette barque est dérisoire en face de ces puissances déchaînées du mal et qu'elle va se briser, qu'elle va s'effondrer que nous allons périr, non seulement physiquement, mais mo­ralement quant au sens même de notre existence. Et nous avons l'impression que Dieu dort, que Dieu est loin, que Dieu est sourd, que Dieu n'entend pas nos appels au secours. Alors la pointe du récit, c'est : "Comment se fait-il que vous n'ayez pas la foi ?"

Jésus dit aux disciples : "vous n'avez donc pas de foi", c'est-à-dire : "vous n'êtes pas capables, au-delà de cette apparence, de lire la signification pro­fonde de ce qui se passe". Si le Christ dort, ce n'est pas parce qu'Il est absent, c'est parce qu'Il est Lui-même sur la croix de torture et de souffrance, c'est que cette solitude que nous vivons et qui fait partie de notre épreuve est sa Solitude, elle est sa mort, elle est sa Passion. Le Christ n'est pas loin de nous, Il est à l'intérieur même de notre expérience de déréliction, de notre expérience d'abandon. Le Christ a voulu partager aussi cet abandon qui est le nôtre, et nous devons comprendre par la foi que cette impression de solitude qui est la nôtre n'est pas une impression qui nous sépare de Dieu, mais que Dieu est à l'intérieur même de cette expérience que nous vivons. Et c'est de l'intérieur de cette expérience d'abandon, d'épreuve qui semble inéluctable et contre laquelle, humaine­ment, nous avons l'impression de n'avoir aucune so­lution, aucun moyen de nous en sortir, c'est du cœur de cette épreuve que le Christ va se lever, que le Christ va s'éveiller, s'éveiller par sa Résurrection. La Résurrection du Christ n'est pas un événement qui annule, contredit sa mort comme s'il y avait deux temps, un temps où Il souffre et meurt, et puis un autre de récupération, c'est du fond même de sa parti­cipation à notre solitude, à notre abandon, à notre épreuve, à notre mort, c'est du fond de cette expé­rience-là que le Christ ressuscite et qu'Il nous invite à ressusciter.

Il faut donc que la foi soit pour nous une sorte de certitude dépassant l'expérience, dépassant le légi­time sentiment qui nous déchire et nous taraude, il faut qu'au cœur de l'épreuve qui est réellement terrible à certains moments dans notre vie, et qui nous appa­raît destructrice, il faut qu'au cœur de cette épreuve nous sachions que l'Amour de Dieu est là, que l'Amour de Dieu nous accompagne, et que précisé­ment il nous accompagne jusqu'au plus terrible de notre épreuve, jusqu'au plus noir, jusqu'au cœur de cette tempête. Et c'est là qu'Il va nous faire nous lever avec Lui, nous réveiller à une vie que nous ne pou­vons pas encore imaginer, qui ne sera pas simplement le contraire de l'épreuve, mais qui inattendue et ines­pérée à ce que nous vivons et qui, à certains moments, nous déchire et nous écrase.

Frères et sœurs, que nous essayions d'entrer dans ce mystère de la foi tel que l'évangile de Marc aujourd'hui nous le propose, non pas une foi en une sorte de grand manitou qui arrangerait les affaires, non pas une foi en quelqu'un qui opérerait des mer­veilles tangibles et contrôlables, mais une foi qui nous conduit jusqu'au mystère, jusqu'à la porte du mystère, c'est-à-dire d'un au-delà qui nous dépasse, mais au­quel nous adhérons parce que Celui qui nous y conduit nous aime et que cet Amour, nous le croyons, est plus fort que notre péché, est plus fort que la mort.

 

 

AMEN