POUR MOI, TU ES CELUI QUE J'AIME

Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 juin 1995)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


"Pour la foule, Qui suis-Je ?, ... et pour vous, Qui suis-Je ?" La question, les deux questions du Christ sont assez étonnantes. A quoi veut-Il mener ses disciples ? A quoi correspondent-elles dans le langage humain et dans la relation ?

Je prends un exemple, je vais prendre le mien parce que c'est peut-être plus facile. Si je vous avais demandé : "pour la foule qui suis-je ?" . Vous êtes telle ou telle personne, vous êtes comme ci, vous êtes comme ça, il y a telle ou telle chose qui vous est arri­vée. Hier soir vous avez dansé avec une telle et pas avec telle autre. On dit telle chose sur vous. "Pour vous qui suis-je ?" Si je vous avais posé cette deuxième question, vous m'auriez répondu peut-être : "un saint prêtre de Dieu" ou au contraire "un prêtre qui n'est pas à la hauteur" ou bien "vous êtes un homme qui essaie de se consacrer à Dieu", ou des choses comme ça. Quelqu'un m'aurait-il dit : "eh bien pour moi tu es celui que j'aime" ? En fait je crois que c'est cela que le Christ demande aux hommes.

"Qu'est-ce qu'a dit la foule de Moi ?" Quelle connaissance a-t-elle de Jésus ? de Celui qui annonce une certaine nouvelle, un message, qui fait des guéri­sons, qui passe parmi les gens, qui semble un peu les bouleverser. Alors comme cela existe souvent pour les personnes sur lesquelles l'intérêt se focalise, il y a un éventail de réponses. Ces réponses d'ailleurs sont souvent fonctions de ce que nous vivons avec la per­sonne. Elles sont fonctions aussi de l'idée préconçue que nous pouvons avoir sur telle ou telle personne. Et Jésus n'y échappe pas."Eh bien Tu es, pour certains, le prophète Elie. Pour d'autres, telle ou telle personne ". "Mais pour vous qui suis-Je ?" Cette question en fait à laquelle va répondre Pierre, sert à manifester qu'il y a plus que le "qu'en dira-t-on", il y a plus que l'idée toute faite sur la personne, il y a plus que l'image ou les illusions que l'on peut avoir non seule­ment sur Jésus, mais sur celui qui pourrait poser cette question.

"Tu es le Messie". Qu'est-ce que cela signifie? Eh bien cela signifie une chose étonnante. Le Messie, c'est le Christ, c'est l'Oint, Celui qui est choisi et consacré, mais pour quelque chose de tout à fait parti­culier, pour sauver. Le Messie, c'est Celui qui apporte le Salut. Cela signifie que, si Pierre dit cette réponse : "Tu es pour moi le Salut", c'est donc qu'il a besoin d'être sauvé, c'est que, comme il l'a déjà fait, il s'est reconnu pécheur. Il a besoin d'être amené à autre chose que ce qu'il vit. Il a besoin d'un plus dans sa vie, d'être quelqu'un qui va au-delà et plus loin dans son quotidien. Il a réellement besoin du salut.

La manière de réagir dans ces cas-là, face à une telle réponse et à une telle question, c'est de sa­voir effectivement si nous aussi, quand Jésus aujour­d'hui nous pose cette question : "pour vous qui suis-Je ?" nous aurions répondu : "Tu est le salut, Tu es Celui dont j'ai besoin Tu es Celui dont je pense qu'il me faut être tous les jours avec Toi, Tu es finalement Celui que je recherche tout le temps, Tu es Celui qui, dans toutes mes activités et dans toutes mes pensées, oc­cupe la place la première parce que j'ai besoin de Toi, parce que j'ai envie de Toi, parce que Tu es mon salut et que, sans Toi, je ne peux pas vivre". C'est cela que Jésus instaure comme question, elle n'est pas anodine, Jésus n'en a rien à cirer de ce que dit la foule. Mais par contre de ceux qui l'aiment et qui Le suivent, ça, ça Lui importe beaucoup. Il lui importe de savoir s'ils ne se sont pas trompés en chemin sur la manière d'être l'un à l'autre, s'ils ne se sont pas trom­pés sur le lien qui peut exister entre les disciples et Lui. Et c'est pourquoi ce qui suit n'est pas un à-côté, quand Jésus va dire : "celui qui veut sauver sa vie la perdra et celui qui veut perdre sa vie la sauvera", Il instaure alors un principe inéluctable et que l'on ne peut pas remettre en question, c'est que, pour aller à une telle profondeur, il faut aimer, il faut que :"vous M'aimiez comme Je vous aime. Il faut, pour Me connaître profondément, que vous ayez dans le cœur ce sentiment profond qui fait que vous vous perdiez". Il faut, pour que l'Alliance soit nouvelle et éternelle, que la relation ne soit pas superficielle, qu'elle ne soit pas de celles des relations que l'on a en société entre gens bien pensants. Ou encore que ce ne soit pas les relations que l'on a entre groupes de copains parce qu'on fait un peu les mêmes choses et qu'on a les mê­mes idées. Ce n'est pas les relations que l'on aurait parce qu'on a les mêmes choses à voir ou à faire, à comprendre ou à entendre.

Non, ce pourquoi nous sommes ensemble, c'est pour une aventure qui va nous mener loin."Si pour vous Je suis le Messie, si pour vous Je suis le Salut", cela signifie une manière de s'engager irréver­sible. La foi en Jésus-Christ, la foi en Christ Sauveur, c'est une foi qui s'appuie sur ce renoncement pour accepter Jésus tel qu'Il est et non pas tel que nous Le voudrions. Ainsi lorsque Jésus nous invite à prendre notre croix, Il ne nous invite pas à simplement se dire que, bien oui, il faut souffrir quelquefois, il faut bien prendre sa croix, ce qu'Il nous demande c'est d'aimer. Or quand on aime, pour aimer il faut se donner, si l'on se donne quelque part on se perd et si on se perd on s'anéantit, si on s'anéantit on est tout ou l'on n'est plus rien. C'est l'autre qui nous donne d'être tout dans ce cas-là. Oui c'est l'autre qui vous donne d'être ce que vous êtres, c'est l'autre qui pourra vous redonner votre identité, votre personnalité, c'est l'autre qui pourra à nouveau vous faire exister.

C'est ce à quoi engage Jésus, Jésus ne nous engage pas d'abord à faire des sacrifices, des jeûnes, des prières, Il ne nous engage pas d'abord à aller au-delà de nos forces, Il nous demande de nous perdre en Lui, de nous anéantir, d'avoir une telle confiance que l'amour que l'on puisse apporter soit un réel amour. En celui que j'aime finalement plus rien n'importe que d'être entièrement à Lui, de ne plus voir que par Lui, de ne plus respirer que quand Il existe, de ne plus comprendre les choses que quand Il est là, de ne plus avoir une idée sur le monde que quand on le voit, finalement de ne plus vivre que s'Il vit pour nous, quasiment à notre place. C'est d'abord cela la Croix du Christ, c'est d'abord cela à quoi Jésus nous invite.

Frères et sœurs, ces questions de Jésus ne sont jamais anodines. Si Jésus vous pose la question : "Que dit la foule de Moi ?", ne tombez pas dans le piège, ne soyez pas la foule, n'essayez pas de répon­dre comme tout le monde, n'ayez pas un discours tout fait sur Jésus, Jésus ne vous demande pas cela, Il ne vous demande même pas de réciter le catéchisme, Il va vous demander : "pour vous, qui suis-Je ?" Si vous Lui dites : "Tu es Celui que j'aime", vous avez la réponse à ce que vous êtes vous-mêmes. Car en définitive, Jésus n'a pas besoin de connaître son iden­tité, Il le sait : Il est Fils de Dieu.

Jésus n'a pas besoin d'un homme pour qu'on Lui dise qui Il est, Il le sait de toute éternité. Jésus n'a pas besoin de savoir ce qu'Il est en tant qu'homme, c'est Lui qui a fait l'homme à son image. Mais par contre Il sait très bien que, nous, nous nous perdons dans les arcanes de notre esprit, dans la folie de notre recherche perpétuelle de notre identité, que nous sommes toujours en train de nous demander ce que nous sommes, pourquoi nous existons. Et Jésus, en nous disant : "Pour vous, qui suis-Je", nous donne de comprendre ce que nous sommes, de répondre à notre identité, d'être finalement nous-mêmes parce que nous ferons face à Lui, et nous serons comme Lui. Vous le comprenez, seule une relation vraie peut permettre cela. Ainsi seul l'amour peut permettre cette transfor­mation, pas l'intelligence, pas le discours, pas l'idée, pas l'image que l'on se fait des gens, mais vraiment l'amour, se donner, se perdre, s'anéantir.

Frères et sœurs, ce que Jésus nous demande aujourd'hui, ce n'est pas que nous ayons une volonté, comme parfois nous l'avons, de vouloir bien réussir. Il nous demande simplement de Lui offrir cette volonté si incapable de vouloir quelque chose. Parfois nous voudrions aller au loin, évangéliser, être charitable, faire de belles œuvres, et puis tout s'écroule comme un château de cartes, tout ce que nous avions rêvé d'être, tout ce que nous avions imaginé, toutes les possibilités que nous avions envisagées dans notre vie, dans ce que nous avons construit en nous mariant, en ayant des enfants, en se consacrant à Dieu, en étant prêtre. Quand tout cela peu à peu s'étiole dans le quo­tidien et s'effrite, et bien c'est cela que Jésus accepte de prendre. C'est ça que Jésus veut que nous Lui of­frions.

Quand nous aurions voulu avoir une foi à dé­placer les montagnes, quand nous aurions voulu de tout notre corps et notre âme participer à l'action et à la vie de Dieu et que nous nous rendons compte au bout de quelque temps qu'il y a comme un grand vide, parfois pas grand-chose et même un non-sens, et bien c'est cela que Dieu veut que nous Lui offrions. Il ne veut pas que nous Lui offrions une sorte de robot par­fait, Il ne veut pas que nous Lui offrions la surface de nous-mêmes, de ce qui paraît aux autres, de ce que les autres vont dire de vous, de la manière dont nous nous affichons. Il veut que nous Lui offrions ce que nous sommes. Il sait que nous ne sommes pas grand-chose, mais c'est ce qu'Il désire. Et quand Il nous dit : "pour vous, qui suis-Je ?", c'est pour nous la planche de salut. "Tu es Celui que j'aime ". Si un jour vous dites cela aussi à une personne : "tu es celui que j'aime, tu es celle que j'aime", vous accomplissez cette œuvre de salut que le Christ veut réaliser en nous, capables d'être à Dieu, capables d'être aux autres dans cette relation vraie. C'est pouvoir éveiller l'autre à tout ce qu'il est réellement sans qu'il puisse vous jouer la comédie, mais qu'il vous ait, dans ce que vous êtes, simplement dans ce que vous êtes parce que l'amour est fait pour vivre, pour exister, pour se perdre entiè­rement sans artifice. C'est cette œuvre que nous avons à réaliser. Si nous passons à côté, nous nous trompons de chemin. Frères et sœurs, dans cette eucharistie c'est ce que Dieu nous propose. Dans le baptême que Carla va recevoir, c'est ce qui lui est proposé, c'est d'être vraiment enfant de Dieu, c'est-à-dire appartenir entièrement à Jésus Christ pour qu'en Lui appartenant, elle puisse revivre de sa Vie, de celui qui lui dit : "Je t'aime".

 

 

AMEN