MERCI MON DIEU POUR VOTRE SILENCE

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (19 juin 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN


Une tempête sur le lac, un bateau prenant l'eau. Des hommes effrayés pourtant marins. Jésus, le Fils de Dieu, de façon absolument inso­lente dans une telle situation, se permet de dormir tranquillement sur quelques coussins. Ces trois traits de l'évangile se retrouvent exactement dans notre vie d'aujourd'hui. Un monde en tempête, une société en bouleversement, un monde intime parfois fortement perturbé. Une Église terriblement secouée, (du moins c'est ce qu'on lit dans la presse). Des hommes qui crient : "nous périssons, nous nous perdons, nous nous tuons". Un Dieu scandaleusement silencieux qui dort paisiblement sur le coussin de sa divinité. L'évangile des apôtres et le nôtre, c'est le même. Dans la foi, il n'y a pas de distance historique ni de différence géographique. Cette tempête apaisée par Jésus n'est pas celle d'hier sur le lac de Tibériade, mais celle d'aujourd'hui. Réfléchissons un instant à ces quelques éléments.

Une première approche de cet évangile nous est assez familière, il y a les vagues qui emportent la barque, pénètrent à l'intérieur même du bateau. De­vant cet accident, quelques hommes sont pris de pani­que, saisis d'effroi et crient devant le péril prochain. Jésus, silencieux, tout d'un coup se lève comme par un ressort, d'une parole très simple et puissante, Il fait que les eaux se calment comme par enchantement et que tout rentre dans l'ordre, puis pose cette question : "Pourquoi n'avez-vous donc pas de foi?" Les apôtres sont renvoyés à leur doute : "Qui est-il celui-là ?" Jésus se manifeste ici, et la première lecture nous le laissait entendre comme le maître transcendant, le Tout-Puissant, capable comme nous le disons, de faire des miracles du moins nous le croyons pour le temps où Il a vécu sur la terre, nous n'y croyons plus beau­coup aujourd'hui. C'est le premier niveau de lecture : un Christ calmant les eaux déchaînées vient redonner à l'homme une certaine confiance.

Il y a un deuxième niveau de compréhension auquel je voudrais vous inviter. Je ne suis pas du tout sûr que Jésus dormait. Je ne suis pas du tout certain que les apôtres étaient vraiment éveillés. Je crois même qu'il faudrait inverser les situations. Les apô­tres ont peur de quoi ? de la mer qui se déchaîne, de ce lac dont les vagues viennent heurter leur fragile embarcation. Mais je viens de le suggérer, ils étaient pécheurs, connaissaient le lac, et la météorologie. Ils étaient des hommes robustes ayant l'habitude d'af­fronter les coups de chien. A mon sens, ce n'est pas de la mer démontée qu'ils ont eu peur, ils ont eu peur du silence du Christ, du sommeil de Dieu, de l'apparente indifférence de Jésus au milieu d'eux. Et de plus cette peur est encore travaillée par un scandale intérieur. "Seigneur, nous périssons. Cela Te fait rien?" Il me semble que ce reproche violent, et dur des apôtres pour leur Maître contient, au moins pour mon propos d'aujourd'hui, la leçon de cet évangile.

"Seigneur, le monde va mal, les guerres se déchaînent et les hommes s'entre-tuent, cela ne te fait rien ? Seigneur, l'économie se désagrège, nos conforts et nos illusions s'évanouissent, Seigneur, nos sécurités disparaissent, Seigneur nos projets s'écrou­lent. Cela ne te fait rien ? Seigneur, nous nous divi­sons, nous sommes accablés de maux et de maladies du corps ou du cœur, cela ne te fait rien ? Dieu du ciel, cela ne Te fait rien ? Cela ne Te fait vraiment rien ?"

Frères et sœurs, ce sont nos propos quoti­diens. Qui d'entre nous ne se reconnaît pas dans ce genre de cris et de reproche fait à Dieu ? Remarquez, c'est au moins une preuve de foi. Nous croyons qu'Il existe et qu'éventuellement Il pourrait faire quelque chose. Oui, nous sommes une humanité collective et personnelle, une Église communautaire et personnelle dont la parole et les cris sont bien souvent de ce genre-là.

Le silence de Dieu, l'indifférence de Dieu de­vant le malheur de l'humanité ou, plus exactement, devant mon malheur à moi, puisqu'à celui-ci j'y suis beaucoup plus sensible. Ce silence d'un Dieu qui se dit Tout-Puissant, Créateur du monde, maître de l'histoire des temps, maître de la vie et de la mort, ce Dieu qui vient parler de bonheur, d'amour, de vie, de communion, de paix, et cela ne Lui fait rien.

Mais, cela ne te fait rien, Seigneur ? A qui nous adressons-nous ? Je crois que nous nous adressons à nous-mêmes, et pas au Christ. Comme le disait saint Paul : "Il est mort et ressuscité pour que notre vie soit décentrée de nous et centrée sur Lui". Je crois que ces peurs, ces craintes, ces frayeurs, ce scandale du silence de Dieu, son insupportable sommeil à la poupe du bateau, il est à l'intérieur de nos cris, il signifie notre panique sur nous-mêmes et pas sur le silence ou le sommeil de Dieu. Pourquoi ? Je crois que nos peurs, nos frayeurs, les périls qui nous menacent, les bouleversements du monde ou de notre vie, nos échecs collectifs ou personnels ont cette extraordinaire puissance de nous endormir, de nous engourdir, de nous fermer sur nous-mêmes. C'est cela à l'intérieur de ce cri que nous exprimons, non pas "Seigneur, cela ne Te fait rien ?" mais notre fermeture sur nous-mêmes, sur notre bateau, nous avons fermé les écoutilles, et les hublots, et dans cette solitude nous n'avons plus rien à faire d'autre qu'à reprocher à Dieu de n'être pas à la hauteur. Mais n'est-ce pas nous qui Lui imposons l'absence, qui l'accusons d'indifférence. C'est l'homme qui dort et sommeille dans ses peurs car, je ne suis pas compétent en la matière, mais si nos sécurités nous enferment sur nous-mêmes, les psychologues disent qu'on peut aussi se sécuriser en cultivant ses frayeurs et ses peurs. L'homme dort, l'homme enfermé sur lui-même, ayant clôturé toutes les ouvertures vers le monde, il se retrouve dans une tempête intérieure. Dieu n'est pas silencieux, en tout cas pas comme nous le pensons, Dieu n'est pas indifférent, si nous le croyons c'est parce que nous manquons de foi. Dieu ne sommeille pas à la poupe de la barque de l'histoire. Le psaume nous le dit : "Il ne dort ni ne sommeille, le gardien d'Israël".

Qu'est-ce que le silence de Dieu, alors ? Qu'est cet apparent sommeil, cette absence ? C'est la manière que Dieu a choisie pour nous signifier qu'Il est Dieu et non pas homme, c'est le style infiniment délicat et respectueux de nous par lequel Dieu est présent et nous parle, par lequel Dieu nous délivre de nos tempêtes de paroles et de discours extérieurs ou intérieurs. Le silence de Dieu n'est pas le problème de son absence, c'est la signature de sa présence. Car imaginez-vous que Dieu prenne les mœurs des hom­mes quand il s'agit de parler. Où irions-nous ? Si Dieu était comme nous, à quel saint nous vouer ? quelle parole croire ? quel chemin suivre ? Nous savons dans notre vie, à certains moments que le silence est la seule façon de dire ce qu'il y a de plus profond en nous-mêmes dans notre présence près de l'autre. Lorsque nous traversons la tempête d'un deuil, d'une grande souffrance, d'une grande peur, vous et moi, comment signifions-nous à ceux que nous aimons et qui nous sont proches notre présence ? en faisant des discours, non, en silence, en silence, nous posons nos mains sur le visage de l'autre, nous l'entourons de nos bras, nous ne lui disons rien d'autre que notre silence. D'ailleurs aucune autre parole ne serait supportable ou acceptable parce qu'elle serait fausse et déplacée. Pourquoi ne laisserions-nous pas à Dieu la liberté et la délicatesse de son silence pour nous signifier son in­finie présence au moment même des tempêtes et des peurs ? Alors son silence n'est plus objet de scandale ni de reproche, il devient consolation, confiance, es­pérance. Alors Dieu nous décentre de nous-mêmes pour nous centrer sur Lui. Il nous décentre de nos mots et de nos discours, de nos explications, de nos illusions pour nous centrer sur Lui dans le silence de sa présence au plus profond du cœur de chacun et donc au plus profond du cœur de l'humanité.

Oui, passons sur l'autre rive, quittons nos ri­ves humaines, lâchons les bastingages où nous nous accrochons, abandonnons nos reproches et nos cris trop humains, sortons de notre propre tempête et nous découvrirons sur l'autre rive qu'Il est là et qu'Il n'est pas un fantôme, Lui le grand absent des mondes, mais Celui, comme l'écrivait Rilke, qui "créa le monde dans le silence".

 

 

AMEN