LE DIEU DES TEMPÊTES

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (23 juin 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Et survint alors une bourrasque et les vagues se jetaient dans la barque au point qu'elle commençait à couler".

Je vous invite ce matin à faire un peu de mé­téorologie de la "météo spirituelle". Quel temps fai­sait-il hier ? Assurément très mauvais : le baromètre était très bas, le vent se déchaînait, la tempête et le cyclone faisaient rage. Quel temps fera-t-il demain ? Assurément aussi assez mauvais, le baromètre encore plus bas et nous n'avons pas fini de voir des tempêtes. En effet, je ne crois pas que les tempêtes du lac de Génésareth soient les plus graves et ce n'est pas cette petite "tempête dans le verre d'eau" qu'est le lac de Tibériade, qui a mérité de nous donner si fort à penser sur le mystère de la présence de Dieu. Car, si nous y réfléchissons, les tempêtes sont partout dans le monde et dans le cœur des hommes, à tel point que l'on pour­rait dire : "à chacun son bateau, à chacun ses tempê­tes".

En quoi consistent ces tempêtes sinon d'abord évidemment en ce qui, de temps à autre, apparaît dans nos journaux : les cataclysmes, les cyclones qui s'abattent sur telle ou telle région du globe, ces phé­nomènes cosmiques qui peuvent, à certains moments, bouleverser et tuer la vie de milliers d'hommes et qui suscitent en nous un peu de compassion mais, il faut le dire, davantage encore, beaucoup de crainte que cela ne nous arrive à nous ! Mais est-ce vraiment là les seules tempêtes que nous connaissons ? person­nellement, je ne le crois pas.

Regardez l'histoire du monde : c'est une tem­pête permanente. Regardez l'histoire des peuples, des sociétés et des civilisations qui se font et qui se dé­font. Regardez l'histoire avec un certain recul, mais c'est un déchaînement de forces, de vagues qui défer­lent dans la barque des uns et des autres, une civilisa­tion qui monte et qui en écrase une autre, qui l'assi­mile, chacun se construisant et se développant sur la ruine des autres. Regardez même l'histoire à l'intérieur d'une période aussi homogène que notre histoire mo­derne : combien de tempêtes il y a-t-il eu depuis cent ans ? Et pourtant il s'agit d'une perspective finalement assez unifiée, avec une conception de l'homme fina­lement assez "balisée", il a fallu passer des années entières à "se taper dessus" de la façon la plus sau­vage ou à s'exterminer les uns les autres. Et si c'était fini ? mais ça n'est pas fini ! Même si on n'en dit rien, l'histoire actuelle du Liban, c'est, qu'on le veuille ou non, une épouvantable tempête dans laquelle, de fa­çon plus habile parce que de nos jours le précédent de Hitler nous a appris qu'on ne pourrait plus faire cela au grand jour, on essaye d'exterminer par génocide les frères chrétiens. C'est exactement le même enjeu. Simplement on ne le dit pas. Les tempêtes de l'his­toire sont des choses atroces. En réalité, on les re­garde avec effroi en se disant : "tant que je suis en marge des zones de turbulence, tant que ma barque ne prend pas l'eau, ça va, je m'en tire".

Mais regardons maintenant nos propres vies : nos existences comment sont-elles ? Vous allez me dire que, même à Aix qui est pourtant "un bien bel endroit pour attendre la fin du monde" (F. Fellini), vous naviguez en eau calme. Chacun de nous a ses tempêtes, chacun de nous connaît l'orage de certaines passions, peut-être pas nécessairement très nobles. Chacun d'entre nous connaît ces moments de déstabi­lisation profonde de son être à travers des échecs, des moments très difficiles, soit en nous, soit autour de nous : des divorces, des périodes de chômage, des moments de crise, un enfant qui n'arrive pas à mûrir, ou qui tombe malade, un deuil, quelqu'un de proche dont tout à coup la vie disparaît de notre propre vie. Tout cela, ce sont des tempêtes. Et d'ailleurs on aurait bien tort de croire qu'il suffit comme certains le pensent, de se blinder de façon féroce et insensible au malheur qui est autour de nous, en se disant : "per­sonnellement, mon hygiène de vie consistera à rester insensible". Car c'est le pire de tout de vouloir atta­cher sa barque avec une ancre au fond et de se dire : "dans la tempête ma barque ne bougera plus." Vous le savez bien, c'est généralement le moyen le plus sûr de couler à pic.

Si nous envisageons notre vie, notre propre histoire dans son déroulement temporel, nous devons constater ce ballottement permanent de la tempête : car être dans le temps, c'est sortir d'un abîme pour s'avancer vers un autre abîme, c'est sortir d'un passé sur lequel nous n'avons plus aucune prise (le passé est ce qu'il est, on ne peut pas le transformer), et c'est laisser s'ouvrir un avenir dont on est absolument sûr qu'il ne soit pas lui aussi une tempête, une remise en cause de nous-mêmes. Autrement dit, la barque de notre personnalité, la barque de notre existence est toujours en mouvement sur les flots tumultueux du temps, de l'avenir, du passé et d'un présent qui ne tient pas tout seul. C'est la raison pour laquelle il y a tant de gens qui éprouvent à l'intérieur d'eux-mêmes le sentiment que "le bateau coule".

Frères et sœurs, la tempête c'est l'image de notre existence. Je sais combien on dépense des éner­gies, et là aussi, c'est encore une certaine manière d'agiter les flots, on dépense des énergies considéra­bles à essayer de calmer les tempêtes. Mais il ne faut pas se leurrer, dans ces moments-là, on n'arrive ja­mais à une situation d'équilibre, à ce vieil idéal du sage qui prétend ne se laisser entamer par rien. Ce n'est pas la vérité de notre existence que ce calme plat apparent. Alors comment nous situer dans ces tempê­tes ? Est-ce que nous allons essayer de jeter l'ancre, d'arrimer notre barque en la faisant tenir par des bouées, par des cordages, pour empêcher qu'elle ne bouge ? Est-ce que nous allons vivre crispés, sur la défensive et dans un refus permanent du mouvement ?

A y regarder de plus près, il nous est donné de vivre dans les tempêtes d'une autre manière que celle qui consiste à accepter passivement que le fait d'être ballottés soit pour nous pratiquement un destin et une fatalité dont nous ne sortirons jamais. Vous avez en­tendu ce que nous raconte l'évangile : Jésus se trouve dans la barque et les disciples sont tout à fait repré­sentatifs de ce que nous sommes. Quand ils commen­cent à mesurer l'ampleur des dégâts et la menace du danger, ils crient : "Au secours, Seigneur, nous péris­sons". C'est une des épreuves que nous faisons le plus couramment, l'épreuve dans laquelle nous nous tour­nons vers Dieu pour Lui demander des secours. Ca va du fait de mettre un cierge juste avant l'examen parce que "ça peut toujours servir" jusqu'à une prière qui soit une véritable supplication adressée à Dieu et dans laquelle on a mesuré effectivement la détresse où l'on se trouve : ce type de prière a quand même un autre poids et une autre portée dans le cœur de Dieu !

Mais avez-vous compris le sens de l'attitude de Jésus ? Il dort. Comprenez bien : ce n'est pas qu'Il "s'en fiche", Il est quand même dans la barque. Et si la barque avait coulé, Il risquait, d'une certaine manière de couler avec ! Vous me direz : "Il marchait sur les flots". Certes, mais en l'occurrence rien ne nous dit qu'Il ait eu l'intention, ce jour-là, de faire un miracle encore plus palpitant. Donc Il est engagé avec ses disciples dans la tempête. Mais Il est dans la barque et Il dort. Or, je crois qu'il faut comprendre ce sommeil de Jésus comme le sommeil de la mort et du tombeau. Le Christ, par le fait qu'Il dort au fond de la barque, nous donne le signe prophétique de sa mort. Au cœur même des tempêtes, il y a toujours un Dieu qui som­meille, un Dieu qui dort, un Dieu qui est mort et qui, dans cette situation a déjà, comme par anticipation, partagé le danger et la menace de mort qui pèse sur les disciples qui sont avec lui dans la barque.

Et c'est encore la même situation pour nous. Lorsque nous-mêmes nous éprouvons le poids et la souffrance et que nous essuyons des tempêtes, nous éprouvons en même temps cette impression que Dieu dort, que d'une certaine manière Il est absent et qu'Il est mort. Or, que se passe-t-il au moment où les disci­ples crient vers Lui ? Il se lève, c'est le mot qui signi­fie la Résurrection, Il se lève et Il ordonne à la tem­pête de cesser. Ici encore, c'est le fait que le Christ signifie l'au-delà de la tempête, c'est-à-dire le Royaume. Par le fait de son sommeil et de sa mort, Il signifie l'en deçà des tempêtes, la condition de l'homme voué à la mort, Il anticipe d'une certaine manière la logique des tempêtes qui est d'engloutir le Christ dans la dévastation de la mort. Mais en même temps, à la prière des disciples, Il anticipe la Résur­rection, le signe de la victoire de Celui qui commande au monde entier voué à la mort de se relever avec Lui.

Autrement dit, nous avons, à travers ce récit de miracle, l'évocation de l'ampleur que peut prendre le mystère de notre vie chrétienne. Nous, nous ne voyons que la tempête : nous sommes livrés à l'agita­tion du temps, du devenir, de notre histoire person­nelle qu'aucun d'entre nous ne maîtrise totalement. Nous sommes, chacun, livrés à la fureur des flots de notre vie et de la vie du monde. Et nous ne voyons que les vagues qui viennent s'abattre et sur notre bar­que et menacer notre vie. Et pourtant, nous croyons, nous croyons que Dieu enserre de part et d'autre, à la fois par la mystérieuse présence d'un Dieu qui dort et assume en Lui le mystère de la mort de l'homme, et par la présence anticipée d'un Dieu qui Se lève et pré­figure prophétiquement la maîtrise de Dieu sur ce monde bouleversé et travaillé par la fureur des flots et par le devenir qui le mène à la mort, nous croyons que Jésus est déjà le Seigneur, le Seigneur qui vit avec nous au cœur des tempêtes, mais le Seigneur qui en même temps préfigure le Royaume comme la fin de toute tempête.

Frères et sœurs, ce récit a pour nous beaucoup d'importance : n'essayons pas de sortir trop des tem­pêtes. N'essayons pas de nous fabriquer des "aires de repos" dans lesquelles nous nous imaginons avoir enfin maîtrisé les mystères de notre propre histoire, de notre existence et de notre vie dans le temps. N'es­sayons pas d'échapper au mystère de cette tempête à laquelle, d'une manière ou d'une autre, nous sommes livrés ! Et ne nous fabriquons pas de fausses sagesses ! C'est actuellement la tentation réelle d'une sagesse qui voudrait aérer un ordre qui finalement ressemble souvent à un désordre, comme le disait Goya : "le songe de la raison engendre des monstres"... N'es­sayons pas de nous fabriquer des aires de repos qui, en réalité, ne nous donneraient qu'un faux repos, une sorte d'impression de souffler. Mais au contraire, au cœur même de la tempête, sachons que de part et d'autre ce mystère de notre existence est déjà saisi par le mystère de la mort de Jésus qui s'est assimilé à notre condition mortelle, qui a accepté d'entrer dans notre mort, et d'y commencer dans le même mouve­ment notre résurrection avec Lui et en Lui par la­quelle Il a maîtrisé la tempête.

Etre chrétien aujourd'hui, ce n'est pas néces­sairement se mettre en dehors de la tempête. Etre chrétien aujourd'hui, c'est accepter que notre manière de vivre la tempête soit traversée de mort et de résur­rection, que nous soyons saisis par le Christ, Lui qui nous a saisis jusque dans notre mort pour nous laisser emmener au-delà des tempêtes, là où est la véritable paix, la paix que, seul, le Christ peut donner par sa Résurrection, la paix qui est au-delà de toute tempête.

 

 

AMEN