POUR VOUS, QUI SUIS-JE ?

Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 juin 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Jésus a donc posé cette question à ses disciples : "Pour vous, qui suis-Je ?" et Pierre, en son nom personnel mais bien plus au nom de l'Église, d'hier, d'aujourd'hui et de demain, a répondu : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant!" Tu es le Messie de Dieu ! tu es Celui que Dieu a envoyé Lui-même pour notre salut ! Et Jésus confirmera Pierre dans cette conviction puisqu'Il dira : "Il faut que le Messie souf­fre, puis entre dans sa mort et ressuscite !" C'est ainsi que ce Messie trace un chemin, un chemin de vie à travers et au-delà d'un chemin de mort.

Mais j'aimerais vous poser, non pas la même question, mais une autre question sur le même sens de celle du Seigneur. Je la formulerai de la façon sui­vante qui est un peu brutal, mais ça ne fait rien : Si Dieu n'existait pas, est-ce que votre vie serait vrai­ment changée ? Si le Christ n'était pas le Messie de Dieu, est-ce que votre vie serait vraiment changée ou pas ? Vous allez me dire : "Bien oui, parce qu'on ne viendrait pas à la messe. On n'aurait pas beaucoup de culture religieuse. On n'aurait pas de consolation quand ça va mal. On n'aurait personne à qui s'adres­ser quand on est en échec, d'une façon ou d'une au­tre." Mais je vous répondrai :"Adressez-vous à quel­qu'un d'autre. Vous trouverez toujours des gens pour vous écouter ou vous aider, d'une façon ou d'une au­tre." Est-ce que si Dieu n'existait pas votre vie serait vraiment changée ? Je pourrais m'arrêter là et à vous de poursuivre l'homélie, c'est-à-dire l'adaptation de l'évangile du Christ à votre vie d'aujourd'hui.

J'ai parfois envie de répondre : Si Dieu n'existait pas, il n'y aurait pas grand-chose de changé dans ma vie. Pourquoi ? Parce que je suis plus préoc­cupé de sauver ma vie que de la perdre à cause de Lui. Ces paroles de Jésus nous heurtent pour deux raisons, mais souvent nous nous arrêtons à la pre­mière parce qu'elle nous sert d'alibi. C'est vrai que dans la formulation, c'est un petit peu cavalier de la part du Christ de nous dire : Ne vous occupez pas de vous-même. Abandonnez votre volonté. Perdez votre vie. Dépouillez-vous de tout ce que vous êtes et vous serez sauvé. On n'a pas du tout envie de ce genre de sport par rapport à nous-mêmes, surtout dans une société ou dans une culture, comme on dit mais qui n'en est pas une, qui n'a d'autre intérêt que de mettre en valeur, jusqu'à l'hypertrophie de la personne hu­maine, sa liberté, son individualité, son épanouisse­ment. Et peut-être que dans une société comme la nôtre, c'est encore plus difficile d'accepter cette parole du Christ puisqu'elle est vraiment a contrario de ce que nous disent tous les messies terrestres d'aujour­d'hui.

Mais il ne faudrait pas s'arrêter à la formula­tion quelque peu incisive, car il y a une autre vérité qui est encore plus choquante. C'est que cette parole est vraie. Non seulement elle est dure dans sa formu­lation, mais elle est vraie dans son contenu, dans son sens. Et elle est vraie parce que le Christ l'a vécue totalement. "Il s'est dépouillé de tout Lui-même" de toute volonté humaine, pour pouvoir accomplir le dessein de Dieu. Et c'est cela qu'Il veut dire lorsqu'Il annonce que le Messie souffrirait et mourrait sur la croix. Et c'est exactement la même chose qu'Il veut nous dire lorsqu'Il nous invite, de façon profondément exigeante, à prendre notre croix, chaque jour, à nous dépouiller de notre volonté sur notre vie, de façon à la gagner, pour Lui. "Celui qui perd sa vie, à cause de Moi", pas à cause d'une idée, pas à cause d'une phi­losophie, pas à cause d'une récompense, fût-ce le Ciel, pas à cause de quelque autre alibi. "A cause de Moi !"

Et je reviens à la question que je vous posais. Est-ce que, dans le quotidien de votre vie, est-ce que dans les évènements banals de votre vie, parce qu'il n'y en a pas beaucoup d'extraordinaires, c'est vrai, est-ce que vous perdez votre volonté de vivre comme vous voulez, ou est-ce que vous laissez au Christ de vivre en-vous comme Lui veut y vivre ? Dans une de ses épîtres, saint Paul dit qu'il y a en nous deux hommes. C'est une façon méthodologique de parler. Il y a l'homme psychique et l'homme spirituel. Quand il parle de l'homme psychique, il désigne notre nature humaine, sa psychologie, son intelligence, toutes nos facultés, toutes nos capacités d'aimer, de connaître, tout ce que nous sommes humainement parlant. Quand il parle de l'homme spirituel, il parle de l'Esprit Saint, dans le cœur de l'homme. Et saint Paul de­mande : A quel niveau vivez-vous ? Si vous ne vivez votre foi qu'au niveau psychologique, ce n'est pas la foi chrétienne, c'est la religion naturelle c'est-à-dire cette sorte d'enveloppe religieuse tout à fait réelle, tout à fait honorable et honnête que tout homme porte en lui. Mais ce n'est pas la foi chrétienne. Nous ne vivons pas notre adhésion au Christ au niveau de no­tre psychologie, de notre psychisme. Ou alors si nous en restons là, nous "gagnons" notre vie car, comme dit Jésus "celui qui veut sauver sa vie." Et cette vo­lonté est justement d'ordre psychologique. Nous vou­lons sauver notre vie c'est-à-dire nous voulons faire nous-mêmes notre salut ou en tout cas notre bonheur, notre épanouissement, comme nous disons. Et nous aimerions bien que Dieu se mette à notre école, tant et si bien que parfois nous prêtons à Dieu nos désirs et nos envies, en disant "c'est la Parole de Dieu", sans nous rendre compte que nous prêtons à Dieu ce que nous voulons afin d'avoir la liberté de le faire. Mais le regard de Dieu sur nous n'est pas du tout comme cela. Il vient de l'homme spirituel. Et lorsque le Christ nous dit : vivez votre foi de façon à perdre votre vie, cela veut dire : vivez votre foi dans l'Esprit Saint, pas dans votre volonté. Car c'est l'Esprit Saint qui, en vous, rend quelque chose chrétien. Ce n'est pas vous. Ce n'est pas ce que vous voulez, que vous choisissez, ce que vous faites, ce dont vous avez envie, ce que vous réalisez ou ce à quoi vous échouez qui est chrétien. Non, c'est la présence de l'Esprit Saint qui désigne, en nous, une vérité qui est celle d'un Christ qui continue de mourir et de vivre à condition que nous le laissions mourir en nous à ce qui n'est pas l'évangile, pour qu'Il puisse ressusciter en nous en ce qui est l'évangile. Beaucoup de chrétiens ne sortent pas d'une sorte de nébuleuse chrétienne, d'une sorte de vie qui patauge dans les marécages de la vie humaine parce qu'on s'en tient trop souvent à la surface psychologique. Non pas qu'elle soit mauvaise, mais la foi ne se vit pas à ce niveau-là. La foi ne vit pas au niveau des retentisse­ments que nous avons, de nos sentiments ou de nos humeurs. Si on en reste là, on ne comprend rien et l'on n'avance pas. Beaucoup d'entre nous disons : Je prie, mais je n'avance pas, je fais du bien, mais je n'avance pas. Comment voulez-vous avancer? vous n'êtes pas sur les rails. Et les rails, ce sont les rails de l'Esprit Saint. C'est la vie de l'Esprit Saint. C'est le chemin que le Christ ouvre en nous et non pas celui que nous ouvrons. Celui-là, au plan spirituel, c'est une impasse, même si c'est très gratifiant au plan humain. Il y a là quelque chose de très important à bien saisir. "Sauver sa vie" c'est la vivre au niveau de l'Esprit Saint. "La perdre" au niveau du salut, ce ne serait qu'en rester au niveau psychologique. Mais l'Esprit Saint, la présence du Christ en nous, vient envahir, vient faire germer, vient évangéliser notre vie psychologique, notre na­ture humaine. Et c'est comme cela que nous la rega­gnons, car Jésus le dit : "Il faut sauver sa vie " Il ne s'agit pas de nier, de mépriser, d'abandonner, d'avoir une vision dualiste. Ce qui est de la chair n'est que chair, donc mauvais. Ce qui serait de l'Esprit est es­prit, donc serait bon. Non ! Si l'Esprit nous est donné, c'est pour que le Christ trace dans notre chair un che­min de salut et qu'ainsi Il sauve notre vie. Mail il n'y a que Lui qui puisse le faire, pas nous. C'est cela que veut dire cette parole de l'évangile : "Celui qui veut sauver sa vie la perd" parce qu'il n'y a que le Christ qui peut évangéliser notre vie. Il n'y a que le Christ qui peut imprégner de sa mort et de sa résurrection toutes nos morts qui ne sont jamais des résurrections parce que nous ne sommes que des hommes. Alors il faut bien saisir cette parole. Elle est paradoxale, elle est un petit peu incisive, tant mieux parce qu'elle nous réveille.

Je voudrais vous laisser deux exemples, deux images différentes pour que, en les retenant, vous puissiez continuer à méditer sur la question que je vous ai posée tout à l'heure : Si Dieu n'existait pas, est-ce que cela changerait vraiment quelque chose dans votre vie ? ou seulement la surface des choses, la couleur du tableau et rien d'autre.

La première image est du pape saint Léon le Grand. Dans un commentaire sur le Cantique des cantiques, il écrivait ceci : "La lettre tue, l'Esprit vivi­fie". La lettre recouvre l'esprit de la même façon que la paille enveloppe le froment. C'est le propre des bestiaux de se repaître de paille, celui des hommes de se nourrir de froment. Ainsi que celui qui est doté de la raison humaine rejette les enveloppes de la lettre pour que la Sagesse recherchée ait plus de saveur. Qu'ils rejettent la paille des bestiaux et se hâtent de manger le froment de l'Esprit." Est-ce que nous ne passons pas notre temps à consommer de la paille ? Est-ce que nous ne vivons pas au niveau extérieur de l'enveloppe des choses, de l'enveloppe du monde ou de nous-mêmes, c'est-à-dire cette écorce psychologique, humaine qui cache autre chose ? Mais nous n'y descendons jamais parce que nous pensons que toute la paille que nous pouvons manger va nous nourrir. Allons plutôt chercher le froment c'est-à-dire la vie de l'Esprit Saint, la présence du Christ en nous, l'homme spirituel qui nourrira notre cœur et notre esprit qui sera le chemin de la vérité en nous. Alors choisissons, la paille ou le froment.

La deuxième image est de Franz Kafka. Dans une lettre à sa fiancée, en 1913 il évoque un de ses amis d'études. "Il y a toujours eu des époques où mon incompréhension des fleurs me rendait presque mal­heureux. Je ne me serais peut-être pas aperçu que je suis à ce point un étranger parmi les fleurs si je n'avais pas eu, vers la fin de mes études de lycée et pendant mes études à l'université, un bon ami qui avait un tel amour des fleurs que lorsqu'il les regar­dait, les coupait, les arrosait, les tenait à la main ou me les donnait, était positivement transfiguré par cet amour, à tel point qu'ensuite il parlait autrement."

Alors choisissez la paille ou le froment. Vous verrez, à l'expérience, que le froment nourrit plus que la paille. Et puis laissez-vous séduire par les fleurs de l'évangile. C'est gratuit. C'est vrai que si le monde ne connaissait pas les fleurs, il ne serait pas beaucoup changé. Il y aurait autant d'efficacité technique, de production, d'économie ou de politique, mais qu'est-ce qui manquerait comme coloration, comme goût, comme couleurs, comme cadeaux à faire. Les fleurs. Oui, l'évangile c'est des fleurs, c'est la gratuité même de notre vie, c'est la beauté de notre vie. C'est ce qui correspond à ce qu'il y a de plus profond en nous. Ces fleurs ne sont pas à l'extérieur, c'est la grâce de Dieu. Alors, il faut les cultiver, il faut les regarder, il faut les arroser, il faut les donner. Et à ce moment-là, nous serons "positivement transfigurés" par cet amour de l'évangile, à tel point qu'ensuite on vivra autrement. Et vraiment, si Dieu n'existait pas, notre vie serait complètement changée.

 

 

AMEN