LA VICTOIRE DU CHRIST SUR LES EAUX DE LA MORT

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (19 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Cet épisode de la tempête apaisée, passage bien connu de l'évangile, est très souvent interprété comme une exhortation à la foi, à la confiance on la présence de Jésus parmi nous, même si quelquefois Il semble dormir, présence de Jésus qui nous permet de vaincre les bouleversements, les tra­cas, les épreuves de la vie tels qu'ils sont symbolisés par cette tempête déchaînée sur le lac de Tibériade. Quelquefois on précise encore cette interprétation en voyant dans la barque où se trouvent Jésus et les dis­ciples le symbole de l'Église la barque de Pierre. Et la tempête, ce sont toutes les difficultés extérieures ou intérieures qui viennent bouleverser la vie de l'Église, et ces jours-ci nous savons bien à quel point la vie de l'Église peut être ainsi bouleversée par le déferlement des épreuves. Et Jésus se trouve au cœur de l'Église pour la sauver du mal, des tempêtes et de la catastro­phe.

Tout cela est tout à fait exact et fait partie certainement de la signification de cette parabole en action qu'est le miracle de la tempête apaisée. Pour­tant pour mieux comprendre ce texte, il faut peut-être que nous fassions un détour par une réflexion sur la mentalité sémitique, sur les représentations symboli­ques de ce peuple dont Jésus fait partie, l'imaginaire qui sous-tend la représentation de l'univers dans cette culture.

Pour les peuples sémitiques, en effet, la mer et plus globalement les eaux, sont un peu l'équivalent de ce que nous, nous appellerions l'enfer, c'est-à-dire le lieu des puissances du mal. Sans doute parce que les sémites, en particulier les hébreux, n'étaient pas des marins, ils avaient à l'égard de la mer une relation plutôt négative. La mer était un élément inhospitalier qui menaçait l'homme : tempêtes, raz-de-marée, ora­ges, inondations, que sais-je encore ? Toujours est-il, qu'il s'agisse de l'orage, ou de la tempête maritime, l'eau apparaissait comme le symbole des puissances du mal. Et tandis que nous avons l'habitude, dans notre imaginaire, de diviser l'univers en trois parties : le ciel, demeure de Dieu, des anges et des saints, la terre demeure des hommes, les enfers, demeure des démons, pour eux cette division tripartite était le ciel, demeure de Dieu, la terre demeure des hommes, les eaux, demeure des monstres marins, symbole des puissances du mal, des puissances démoniaques. Et, à plusieurs reprises, dans la Bible il est ainsi fait allu­sion à ce caractère néfaste, diabolique, dangereux de la mer et des eaux en général. Vous l'avez entendu tout à l'heure : c'était la première lecture qui nous a été faite, tirée du livre de Job, et qui nous a été propo­sée aujourd'hui précisément pour souligner cette si­gnification de la tempête apaisée. Voici ce qui nous était dit : le Seigneur répondit à Job du sein de la tem­pête et Il lui dit : "Qui a enfermé la mer à deux bat­tants quand elle sortit du sein créateur, bondissante ? Je découpai pour elle sa limite, Je lui plaçai des por­tes et des verrous, afin qu'elle ne les franchisse pas. Ici se brisera l'orgueil de ses flots". On voit bien, à travers ce texte, que la mer apparaît comme quelque chose de menaçant, toujours prêt à transgresser ses limites, à envahir l'univers, à le recouvrir, souvenir sans doute du déluge, ce déluge dans lequel le déchaî­nement des eaux, le déchaînement de la pluie et des abîmes de la mer a mis en péril l'humanité tout en­tière, puisque toute chair, toute vie à la surface de la terre a été détruite par les eaux. Dans son œuvre créatrice, Dieu apparaît comme Celui qui sait mettre une limite que la mer ne franchira pas, au-delà de laquelle elle ne s'avancera pas pour venir recouvrir toute chair et menacer toute vie. Et il y a un événe­ment, dans l'histoire du salut, qui est très important pour comprendre ceci : c'est la sortie d'Égypte et la traversée de la mer rouge. Vous le savez les hébreux, à la sortie d'Égypte, étaient poursuivis par les égyp­tiens, donc par les forces humaines hostiles, les en­nemis qui voulaient les détruire ou en tout cas les asservir. Et voilà que tout à coup, alors que les égyp­tiens derrière eux les pressent, les hébreux voient devant eux la mer, la mer qui n'est pas seulement une barrière infranchissable, mais la mer oui est vraiment les puissances de la mort, les puissances des enfers. Et ainsi le peuple hébreu fait en quelque sorte l'expé­rience de la mort, car il est enserré comme dans un étau entre les puissances humaines de mort que sont les égyptiens qui les poursuivent, et cette puissance cosmique de la mort qu'est la mer dressée devant eux. Et Dieu ouvrira un chemin à travers la mer, un che­min à travers la mort pour conduire ce peuple perdu, ce peuple écrasé, ce peuple enserré dans l'étau de la mort, pour le conduire jusqu'à la vie, à la vie à travers la mort.

Cette expérience de la traversée de la mer rouge qui est fondatrice pour toute la confiance et toute la foi d'Israël, est reprise à plusieurs moments dans la Bible pour souligner ce caractère dangereux des eaux. Voici ce qui est écrit dans le psaume 73 : "Pourtant, ô Dieu, c'est toi qui est l'auteur des déli­vrances. Toi qui as fendu la mer par ta Puissance. Toi qui as brisé les têtes des monstres sur les eaux, toi qui as fracassé les têtes de Léviathan, toi qui as ouvert la source et le torrent qui as desséché le fleuve intaris­sable". Et encore dans le prophète Isaïe, il est écrit : "Eveille-toi éveille-toi, éveille-toi comme aux jours d'autrefois, n'est-ce pas toi qui as desséché la mer, transpercé le dragon ? n'est-ce pas toi qui as fait du fond de la mer un chemin pour que passent les ra­chetés ?" Ainsi, vous le voyez, c'est d'une manière constante que la mer et les eaux sont ce symbole des puissances du mal.

Nous comprenons donc que quand Jésus dort dans la barque et vous venez d'entendre que le pro­phète Isaïe s'adressait à Dieu en Lui disant : "Éveille-toi", "éveille-toi" comme l'ont fait les disciples auprès de Jésus qui dormait dans la barque, nous devons interpréter cette tempête déchaînée comme la tempête du déchaînement des forces du mal. Il s'agit en fait d'une prophétie, d'une annonce de la Passion du Christ. Quand le Christ dort, c'est qu'Il s'est endormi dans la mort sur la croix. Et le Christ dort au milieu du déchaînement des forces du mal, au milieu du dé­chaînement de la mer, du dragon, de Satan car la Pas­sion du Christ, la mort du Christ sur la croix, c'est l'heure des ténèbres, l'heure du prince de ce monde, l'heure du déchaînement du mal. Et le Christ s'endort dans la mort. Mais Il se réveille, Il se lève et Il com­mande à la mer, Il commande aux puissances du mal, Il écrase ces forces du mal par sa Résurrection. Et il se fait un grand calme et la vie est rendue par le corps ressuscité du Christ à l'univers qui était ainsi opprimé par les forces néfastes.

C'est donc à travers ce miracle une annonce, une prophétie de la Passion du Christ. Mais précisé­ment le fait que cette Passion du Christ et sa Résur­rection, cette Pâque du Christ nous soit présentée à travers le signe, le symbole de l'affrontement avec les forces des eaux, les forces déchaînées de la mer, nous éclaire sur le symbolisme du baptême. Le baptême consiste, comme nous allons le faire tout à l'heure pour Xavier, à plonger un enfant, un être humain, dans l'eau. Et habituellement nous sommes sensibles à plusieurs aspects symboliques de ce geste. Plonger dans l'eau, c'est d'abord laver, c'est donc purifier, en­lever toute trace de péché de celui qui est ainsi plongé dans l'eau. En même temps, plonger dans l'eau, c'est donner la vie, car l'eau est symbole de vie, l'eau est ce qui étanche la soif, l'eau est ce qui fait pousser les plantes, c'est aussi cet élément qui court comme un animal vivant, on dit bien, une eau vive. Donc par l'eau du baptême, nous sommes vivifiés, nous som­mes remplis de cette vie frémissante de Dieu, de l'Es­prit de Dieu.

Mais il y a un autre aspect encore du baptême qui est souligné par ce troisième symbolique de l'eau, l'eau qui n'est pas seulement ce qui lave, qui n'est pas seulement ce qui donne la vie, mais l'eau qui est aussi le symbole des forces de la mort. Quand Jésus a Lui-même été baptisé au Jourdain, plusieurs manuscrits de l'évangile de saint Matthieu nous disent qu'il y a eu comme un feu dans les eaux du Jourdain et que Jésus a affronté dans ces eaux le dragon. C'est dire que, dans le baptême de Jésus, ces manuscrits voient un affrontement du Christ avec les puissances de la mort, un prélude à la Passion. Par son baptême, Jésus entre en lutte avec le démon, avec les forces du mal pour en être victorieux. Quand un enfant est plongé dans les eaux du baptême, il participe à cette lutte et à cette victoire du Christ sur les forces du mal, sur les forces de la mort.

L'eau est tout à la fois symbole de la mort et symbole de la vie. Et seule une image symbolique peut nous permettre cette richesse apparemment contradictoire, mais d'une immense profondeur et intensité. L'eau, c'est la mort et c'est la vie, c'est la vie dans la mort, c'est la vie par la mort. L'eau, c'est pré­cisément ce qui se prête à être le symbole de la Pâque du Christ. Et saint Paul nous dira que, dans le bap­tême, nous sommes ensevelis dans les eaux comme Jésus dans la mort, comme Jésus a été enseveli dans le tombeau, dans la mort pour en ressusciter, de la même manière cet enfant qui va être plongé dans les eaux est comme plongé dans la mort du Christ pour ressusciter avec le Christ en sortant de cette piscine baptismale, en jaillissant vivant de cette piscine bap­tismale. C'est dire qu'il est participant, cet enfant comme chacun d'entre nous, par son baptême, du mystère de la victoire du Christ sur le mal et sur la mort. Il est baptisé pour être en quelque sorte fortifié, pour être transformé intérieurement afin de pouvoir être victorieux du mal, victorieux du mal en lui et victorieux du mal autour de lui. Car notre vie est un affrontement perpétuel avec cette tentation, avec ce péché, avec ces forces négatives qui nous entourent de partout, il faut que nous soyons lucides sur ce qu'est notre vie, elle n'est pas une idylle, c'est une lutte, c'est un combat. C'est ce combat dans lequel cet enfant va être plongé. Et ce combat, il n'est pas seul à le mener, c'est justement le combat du Christ. Il est enseveli avec le Christ dans la mort pour ressusciter, pour émerger vivant avec le Christ, de la mort par sa Résurrection. Le baptême est germe en nous de vic­toire, germe de résurrection, germe de l'écrasement des forces du mal.

Voilà ce que le Christ veut nous donner par le baptême, telle est la signification de ce miracle de la tempête apaisée, tel est le centre de notre foi, le centre de notre foi c'est que nous sommes, avec le Christ, affrontés au mal et à la mort, mais, avec le Christ, plus forts que le mal et plus forts que la mort, plus forts que le péché, que ces puissances de mort inté­rieure, car il ne s'agit pas seulement de la mort physi­que et corporelle, mais aussi de la mort du cœur, de la mort spirituelle, de la mort de notre âme. Nous som­mes avec le Christ Si nous entrons avec confiance dans le chemin du Christ, il est tracé à travers les eaux de la mort pour nous conduire jusqu'à la vie.

Frères et sœurs, nous allons revivre, avec Xavier, ce mystère de la Pâque du Christ qui est notre Pâque, ce mystère de la victoire de chacun d'entre nous, avec le Christ, sur la mort et sur le mal.

 

AMEN