DIEU DANS LA TEMPÊTE

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (23 juin 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Passons sur l'autre rive". Ce récit du miracle de la tempête apaisée est un miracle tout à fait hors série, guérir des malades, rendre la vue aux aveugles, sont des miracles, des gestes de la bonté de Dieu que nous rencontrons à plusieurs reprises dans les évangiles. Par contre maîtriser les flots de la mer, c'est un épisode tout à fait unique et singulier qui n'a pas manqué de retenir l'attention des disciples. En effet, les disciples ont dû y voir la puissance du Christ qui se manifestait de façon tout à fait extraordinaire, non pas simplement par le côté spectaculaire qui consiste à calmer une tempête, mais parce que, avec le regard qui leur était donné par l'Esprit Saint sur le ministère de Jésus, ils ont dû comprendre à quel point ce miracle rendait compte pour l'essentiel de la situation de l'homme et de l'Église dans l'attente du retour du Christ. Et c'est ce que je voudrais essayer de méditer brièvement avec vous, ce matin.

Dans la mentalité ancienne, nous l'avons en­core entendu tout à l'heure dans le livre de Job, la mer représente quelque chose de terrifiant. C'est une ré­alité qu'on maîtrise mal, qui ne se laisse pas vraiment dominer. Le seul qui ait réussi à tenir à "l'orgueil des flots" c'est Dieu. On pourrait dire que, dans la créa­tion, un des soucis majeurs de Dieu, c'est de mater, de domestiquer la mer qui trop souvent déchaîne la fu­reur de ses flots, c'est ce qu'on dit lorsqu'on est au bord d'un rivage, lorsque la mer est agitée : on dirait qu'elle a sans cesse envie de "mordre" du terrain, qu'elle cherche à avancer vague après vague sous la poussée de la houle.

La mer était donc par définition un élément de révoltée difficile à dompter. Et les anciens disaient, "c'est Dieu qui a posé les limites de la mer en lui di­sant : "Tu ne franchiras jamais plus ces limites" (Psaume 103). Ou encore : "Dieu a tenu la mer en­fermée à deux battants". On voit bien l'image qui était suggérée : la mer est comme une espèce de puissance d'expansion menaçante, qui peut apporter la mort, dangereuse à cause de la violence même dont elle fait preuve dans la tempête. Et il faut précisément un pou­voir surhumain pour arriver à la dominer et à la maî­triser. Dans cette mentalité, la mer représentait le fait que la création, comme telle, est encore livrée à des puissances et des pulsions de mal, que le contrôle n'est pas total puisque nous voyons encore ces mou­vements d'humeur et de colère qui sont les tempêtes. Ainsi donc, être affronté à la tempête, c'était être di­rectement affronté à un moment où Création se ré­voltait contre Dieu, dans la fureur du mal et sous la menace de la mort. C'est pourquoi à plusieurs repri­ses, dans les récits de l'Ancien Testament, qu'il s'agisse de mer Rouge ou de Jonas, la mer prend cette signification négative de mort, de disparition.

Vous comprenez que dans une telle mentalité, le signe de Jésus ait pris une signification tout à fait extraordinaire dans le cœur des disciples. Car le Christ et ses disciples ont embarqués sur la mer dé­chaînée. Et la première chose à remarquer c'est que le Christ dort tout en étant livré à la fureur des flots. Et pour les disciples, je pense, cette image a dû les mar­quer profondément, car cela voulait dire que Celui qu'ils tenaient pour le Sauveur et le Messie, se trou­vait avec eux dans une barque et éprouvait avec eux le danger de la mort qu'ils couraient au milieu de cette tempête, le Christ Lui-même était ainsi livré à la fu­reur des flots. Ainsi, Dieu est tellement dans sa créa­tion qu'Il est directement exposé à la fureur des va­gues.

C'est une chose que nous oublions fort sou­vent. Nous pensons toujours que nous sommes livrés à la tempête et que de l'autre côté, très loin, bien au-dessus de la mer agitée, il y a Dieu qui regarde cela d'un œil un peu placide en se demandant : "comment vont-ils s'en sortir," et la plupart du temps, nous traitons Dieu comme un étranger au problème de la souffrance et du mal. Or les disciples ont pu voir ce jour-là que leur maître subissait exactement la même épreuve qu'eux. Ce miracle a dû aider les disciples à comprendre le sens de la Passion du Christ, car, est-ce que c'est que la Passion du Christ sinon le Christ em­barqué sur le vaisseau de la souffrance humaine, le Christ livré à la puissance de la violence de l'homme, le Christ livré à la souffrance et au pouvoir de la mort ? Mais en même temps, curieusement, les disciples semblent ne pas comprendre : ils n'acceptent pas que Jésus dans la barque soit exposé au mystère de la mort. Ils sont surtout choqués par le fait que Dieu dort. Et que signifie ce sommeil de Dieu ? Lorsque le Christ est affronté au mal, Il y est totalement et plei­nement affronté, mais Il dort, car Lui sait en qui Il a mis sa confiance. Quand le Christ dort au milieu de la tempête, cela ne veut pas dire que la situation lui est indifférente ou étrangère, qu'Il est inaccessible à la souffrance et à la peine des hommes. Il est ballotté comme nous, Il est malmené comme nous, mais Il dort. Et c'est là une situation tout à fait paradoxale, car au milieu des pires souffrances et au milieu de la mort, Il s'est remis à son Père dans la confiance. Jésus sait en qui Il a mis sa foi. Lui, le Fils éternel, sait qu'Il est totalement tonné à son Père que tout ce qu'Il vit, tout ce qu'Il souffre, la mort qu'Il endure au milieu de nous, sur terre, Il le porte avec toute la profondeur et toute l'horreur de la souffrance et de la mort humai­nes, mais en même temps Il dort, c'est-à-dire qu'Il est totalement abandonné à l'amour de son Père.

Nous aussi, nous avons toujours l'impression que Dieu dort, mais nous ne savons pas pourquoi. Nous avons toujours l'impression que Dieu ne s'oc­cupe pas de nous, et nous voudrions Lui dire : "mais si Tu sentais par quelle épreuve je passe, Tu inter­viendrais immédiatement." En réalité nous voudrions contraindre le Christ à agir de la manière dont nous le voulons, dont nous le pensons. Or le Christ ne nous demande qu'une seule chose : de même que Lui est totalement confiant dans son Père, de même aussi nous devons nous tourner vers Lui dans un véritable acte de foi : "Au secours, Seigneur, nous périssons !" Le disciple n'est pas au-dessus du maître. Si le Christ a affronté pour nous la souffrance et la mort, ce n'est pas pour nous dispenser de la souffrance et de la mort, mais c'est pour qu'au milieu de cette souffrance et de cette mort, nous sachions exactement en qui nous avons mis notre foi, en qui nous mettons notre appui. Et tel est le mystère de notre existence. La foi n'est pas un refuge loin de la souffrance ou hors de la mort, la foi, c'est le fait d'être dans la barque, mais d'y être avec Christ, et de savoir qu'à partir du moment où nous y sommes avec Lui, nous avons le point d'an­crage, la référence inébranlable qui nous permettra véritablement d'affronter la fureur des flots.

Le chrétien n'est pas quelqu'un qui vit de fa­çon aseptisée par rapport au mal, comme s'il se créait une sorte de petit univers renfermé, une vie anesthé­siée par la drogue ou les tranquillisants qui l'empê­chent de faire face aux tempêtes qui agitent sans cesse la vie tes hommes. Le chrétien n'utilise pas sa foi et sa religion comme un produit pour oublier le monde. Mais les chrétiens savent que, dans leur relation même au Christ, parce que le Christ a dormi au milieu de la tempête et a manifesté sa confiance totale dans l'amour de son Père, eux aussi peuvent manifester totalement leur confiance en Lui. Et c'est seulement au moment où nous aurons manifesté la plénitude de notre foi, c'est seulement au moment où nous aurons trouvé véritablement la référence et le point d'appui de notre vie que nous pourrons découvrir la puissante de Résurrection du Christ. Au moment où tous les hommes se seront définitivement et totalement accro­chés à Lui en criant : "au secours, Seigneur, nous périssons", à ce moment-là, nous dit Matthieu, le Christ se levant, et c'est le mot même de la Résurrec­tion, calmera la mer et l'eau manifestera la puissance de sa Résurrection pour tous les hommes.

Tel est le paradoxe de notre foi et de notre vie chrétienne : plus nous nous enfonçons dans la profon­deur des flots, plus nous sommes appelés à crier vers le Seigneur. Et au jour même où, comme Lui, nous crierons notre mort, à ce moment-là nous sera mani­festé personnellement la plénitude de sa Résurrection. Alors, au jour même de notre mort, le Christ se li­vrera, Il nous saisira. Il nous fera passer sur l'autre rive. Et alors nous comprendrons le mystère même qu'actuellement nous ne pouvons pas comprendre : pourquoi nous sommes ainsi confrontés à la fureur des flots. Et le Christ, nous tenant et nous saisissant par la main, nous dira à notre tour : "Lève-toi".

Et alors "ce seront les cieux nouveaux et la terre nouvelle : de mort, il n'y en aura plus" (Apoca­lypse 21). Nous serons nous-mêmes des créatures nouvelles, non pas parce que nous aurons évité de nous affronter à la souffrance et à la mort, mais préci­sément parce que, face notre souffrance et face à notre mort, nous aurons reconnu que notre seul point d'ap­pui, c'était Lui.

 

AMEN