TU ES LE CHRIST TRANSPERCÉ POUR NOUS
Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – C
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Dimanche prochain nous célébrerons la fête des apôtres Pierre et Paul et nous lirons comme évangile en saint Matthieu le récit de cette confession de foi de Pierre que nous venons d'entendre aujourd'hui dans la version que nous en donne saint Luc. Je voudrais donc attirer votre attention sur quelques points qui sont davantage propres au récit que saint Luc nous fait de cet événement.
Tout d'abord saint Luc est le seul qui prend soin de noter au tout début de cette page d'évangile que le dialogue entre Jésus et ses disciples, qui va aboutir à l'affirmation par Pierre de la foi en Jésus-Christ Fils de Dieu, ce dialogue a lieu tandis que Jésus était en prière, à l'écart de la foule, seul avec ses disciples.
Etre chrétien, c'est d'abord envers et contre tout, que cela soit facile ou pénible, affirmer hautement, avec fierté, avec courage, avec joie, que nous sommes disciples du Christ, comme Pierre l'a fait dans le jaillissement spontané de son cœur. Quand Jésus demande : "Pour vous, qui suis-je ?" - "Tu es le Christ de Dieu, le Messie". Mais cette confession de foi cette affirmation forte simple, généreuse, de notre adhésion au Christ ne peut naître que dans la prière, elle ne vient pas de nos propres certitudes, de notre propre intelligence de nos idées, de nos réflexions. Si nous affirmons courageusement, simplement que Jésus est pour nous le Christ, le centre de notre vie cela ne vient pas de nous, cela vient de Dieu.
Cela nous est donné par Dieu et nous ne pouvons le dire en vérité et avec force que si nous sommes enracinés dans cette présence de Dieu que nous ne pouvons trouver que dans la prière. C'est alors que Jésus était en prière avec ses disciples à l'écart des bruits du monde et des foules qui l'enserraient, que de ce dialogue, a pu jaillir l'affirmation forte et spontanée de Pierre : "Tu es le Fils de Dieu".
En des temps difficiles, comme sont les nôtres, en des temps plus difficiles encore comme seront, sans doute, ceux que nous vivrons bientôt, il faut d'abord prier. Il faut d'abord être l'intime de Dieu, le proche de Dieu, pour trouver le courage, la force d'affirmer notre foi, de la confesser avec fermeté. Vous le savez peut-être, il y a eu dans des pays pas si lointains, comme l'U.R.S.S., des gens persécutés pour leur foi, la persécution ne consiste pas seulement à les mettre en prison ou à les déporter, mais surtout à les amener par des ruses par des pressions de plus en plus fortes et intolérables, à renier leur foi comme l'ont toujours fait les persécuteurs. Vous avez peut-être lu dans les journaux récemment que le Père Doudko emprisonné en Russie à cause de sa foi a été amené, par une persécution de tous les instants à renier non pas sa foi, mais à renier le témoignage pour lequel il était emprisonné, puisqu'il a fait une déclaration comme quoi ce n'était pas à cause de sa foi mais à cause de menaces anti-soviétiques qu'il était en prison. Il est difficile d'être témoin courageux, de la foi en Jésus-Christ car les ennemis de cette foi ont plus d'un tour dans leur sac et ils savent non pas seulement nous faire souffrir, mais nous humilier, nous rendre indignes de nous-mêmes. Il faut puiser dans une prière intense, profonde, quotidienne, la force de Dieu pour être capable de témoigner de cette foi.
Aussitôt après cette confession de Pierre si ferme, si spontanée, Jésus, d'une manière étrange, interdit à ses disciples d'en parler. Non point qu'Il veuille saper à la base l'élan missionnaire et apostolique de l'Église naissante, dont Pierre et les disciples sont les premiers fondements, mais Jésus donne aussitôt l'explication de cette consigne de silence : "Il faut d'abord que le Fils de l'Homme souffre, qu'il soit livré à la mort et qu'Il ressuscite". Car l'affirmation de notre foi, si elle s'enracine dans la prière, ne s'enracine pas seulement dans notre prière, mais dans la prière de Jésus et plus spécialement elle s'enracine dans ce mystère que Jésus a vécu intensément tout au long de sa vie terrestre mais qui s'est achevé sur la croix, le mystère de sa Pâque. Le Fils de l'Homme est venu pour être livré, pour être cloué sur la croix et pour ressusciter. Il faut que nous pénétrions dans notre cœur jusqu'au fond le ce mystère de la Pâque de Jésus pour que nous puissions, en vérité, confesser notre foi. C'est pourquoi l'Église nous a fait lire la prophétie de Zacharie qui annonce obscurément cette crucifixion de Jésus. "Ils tourneront leur regard vers celui qu'ils ont transpercé". Vous le savez, quand Jésus fut en croix, saint Jean nous dit qu'au moment de sa mort un soldat vint et d'un coup de lance lui transperça le côté, de telle sorte que de ce côté transpercé coulent le sang et l'eau. Le sang du sacrifice et l'eau qui purifie, le sang qui redonne la vie et l'eau qui est le symbole de l'Esprit même de Dieu répandu sur toute chair, cet Esprit dont Zacharie nous disait qu'il sera un "Esprit de supplication répandu sur tous les habitants de Jérusalem et du monde entier", et qui, précisément tourneront leur regard vers Celui qu'ils ont transpercé.
Oui, du côté percé de Jésus jaillit sur nous la miséricorde, le pardon et la vie. Et c'est dans cette Pâque de Jésus, c'est dans ce Jésus offert, donné, livré à la mort, mais du fond de cette mort jaillissant comme une source, une source de vie. C'est dans ce Jésus, dans cette Pâque du Christ, que nous nous enracinons pour pouvoir confesser notre foi, comme Pierre et les apôtres.
Et c'est seulement quand Jésus sera passé par la croix et par la résurrection, c'est seulement quand les apôtres, bouleversés, anéantis en quelque sorte par cette passion du Christ, ayant douté, étant ébranlés dans leur foi et puis eux aussi ressuscités dans leur adhésion au Christ, quand Il leur apparaîtra vivant, c'est seulement quand les apôtres seront passés par cette expérience de la Pâque du Christ, qu'ils pourront en vérité confesser dans le monde entier, que Jésus est le Christ de Dieu
Et nous aussi, nous devons non seulement regarder celui qui a été transpercé, mais nous devons entrer avec Lui, dans le mystère de sa Pâque. Car aussitôt après Jésus nous dit : "Celui qui veut garder sa vie la perdra". Si nous voulons simplement amasser pour nous richesse, honneur, facilité, confort, développement, comme nous disons, ou épanouissement de nous-mêmes, alors nous sommes voués à la déception, à l'échec et finalement à la mort. Mais si nous acceptons de perdre notre vie, c'est-à-dire de la donner, de jouer notre vie dans cette grande aventure de la Pâque du Christ si nous, acceptons de renoncer à nous-mêmes et donc à tout ce à quoi nous voulons attacher nos mains et notre cœur, si nous acceptons d'ouvrir les mains, de suivre Jésus, de marcher avec Lui, à travers ce mystère de ce don absolu de Lui-même, qui ne s'arrête pas à la croix, mais qui va jusqu'au triomphe de la résurrection, alors oui, nous ressuscitons avec Lui, nous gagnerons notre vie, car nous pourrons alors confesser en vérité, non pas simplement parce que nous l'avons vu mais parce que nous l'avons expérimenté dans notre propre existence, que Jésus est le Christ de Dieu celui qui nous donne l'amour de Dieu et dont l'amour est vainqueur de tout échec, de toute mort.
Frères et sœurs c'est dans ce mystère de la Pâque du Christ, dans ce mystère de sa mort et de sa résurrection que se déroule toute notre vie chrétienne, être chrétien, c'est suivre Jésus, c'est mettre nos pas dans ses pas, c'est prendre notre croix non pas seulement dans les grandes circonstances, non pas seulement au moment ultime de notre mort, mais comme le dit saint Luc dans une notation qui lui est propre, prendre notre croix chaque jour, c'est-à-dire peu à peu, nous accoutumer à ce détachement de nous-mêmes qui n'est pas du masochisme ou une manière de vivre dans la tristesse, mais ce détachement de nous-mêmes qui, au contraire, est liberté et exaltation.
AMEN