LE MYSTÈRE DE LA SOLIDARITÉ DES HOMMES
Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
(23 juin 1996???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Fruits savoureux et tentants …
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rères et sœurs, nous avons écouté tout à l'heure un texte de saint Paul dans l'épître aux Romains qui est sans doute un des textes les plus difficiles du Nouveau Testament et un texte extrêmement important puisque c'est celui qui nous révèle de la façon la plus précise ce qu'on appelle le péché originel d'où découle la nécessité d'une rédemption, d'un rachat de l'homme. Et c'est la base même de toute l'histoire du salut qui culmine dans cette Rédemption accomplie sur la croix par le Christ dans sa Pâque et sa Résurrection. Cela vaut donc la peine que nous prenions quelques instants pour essayer de comprendre ce que saint Paul nous dit dans ce texte.
Il affirme d'abord que par un seul homme Adam, le péché est entré dans le monde. C'est l'affirmation même de ce qu'on appellera par la suite le péché originel. Pour asseoir cette affirmation, saint Paul va emprunter un raisonnement de type rabbinique qui ne nous est peut-être pas tout à fait familier et qui implique deux présupposés.
Le premier présupposé, c'est qu'il n'y a péché que s'il y a transgression, transgression d'un commandement, d'un précepte d'une loi. Par conséquent si aucune loi, si aucun précepte n'a été établi, une action même serait-elle mauvaise en soi ne peut pas à proprement être appelée un péché puisqu'il n'y a pas eu volonté d'aller contre un ordre, une loi. Adam, d'après le récit de la Genèse, a transgressé cet ordre que Dieu lui avait donné : "Vous pouvez manger de tous les arbres du jardin, mais le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, vous n'en mangerez pas, sinon vous mourrez ", non point que la mort soit présentée comme une punition du péché, mais comme une conséquence. Évidemment ce récit de la Genèse est un récit poétique, les exégètes disent un récit mythique. Nous voulons dire par là qu'il ne s'agit pas d'un compte-rendu d'un événement historique qui s'est passé exactement dans un jardin, avec un arbre, un serpent, etc ... mais qu'il s'agit d'une réflexion profonde, fondamentale, vraie sur le sens de l'agir humain s'exprimant à travers des images, des symboles, un récit, qui sont comme le revêtement de cette réflexion profonde sur ce qu'est l'homme. Donc il n'y a péché que s'il y a transgression.
Et puis le deuxième présupposé, c'est celui que je viens d'énoncer : " sinon vous mourrez ", la mort est liée au péché. Elle en est la conséquence. Celui qui a écrit, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, le texte de la Genèse et saint Paul lui-même n'avaient peut-être pas les connaissances paléontologiques que nous avons aujourd'hui et qui nous montrent, à travers les fossiles, que les lions mangeaient les gazelles et que les gazelles mouraient bien avant qu'il y ait des hommes sur la terre. Peu importe, ce qui est le sens de ces affirmations c'est qu'entre la mort, cette désintégration violente de notre être qui est fait pour la vie, entre cette séparation de notre principe vital que nous appelons l'âme et de notre corps qui est fait pour être vivifié par cette âme, entre toutes ces déchéances physiques, morales, spirituelles de l'homme dont la mort est comme le résumé et le symbole, entre cette déchéance de ce que nous sommes et le péché, il y a une connexion, un rapport, une relation étroite. Peu importe la chronologie, ce n'est pas de cela qu'il est question. Il est question que, par notre péché, par notre transgression, nous nous détruisons nous-mêmes en quelque sorte, nous nous abîmons, nous nous dégradons, il y a une sorte de désintégration de l'être humain à cause de ce péché, à cause de cette transgression qui le dresse contre Dieu et le précepte que Dieu lui donne.
Alors, à partir de ces deux présupposés, saint Paul fait le raisonnement suivant : pour Adam, Dieu lui avait donné un précepte, il l'a transgressé, il a donc péché. Plus tard quand Moïse recevra sur le Sinaï la Loi de Dieu, il y aura de nouveau une série de préceptes : tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère, tu ne voleras pas. Et il y aura donc transgression possible de ces préceptes. Mais dans l'intervalle entre Adam disons le début de l'humanité, et puis la proclamation de la Loi sur le Sinaï, il n'y avait pas de Loi au sens propre du terme, donc pas de transgression donc pas vraiment de péché que l'on puisse imputer à celui qui agit. Et donc s'il n'y avait pas de péché, il n'y aurait pas dû y avoir de mort. Or, dit saint Paul, l'expérience montre bien que d'Adam à Moïse, tous les hommes sont morts, c'est donc que, d'une certaine manière, tous ont péché. Et s'ils n'ont pas péché d'un péché personnel qui serait analogue à la transgression d'Adam puisqu'il n'y avait pas de précepte qui s'imposait à eux, c'est donc que mystérieusement il y a un lien entre leur situation de déchéance manifestée, symbolisée, résumée, portée à son comble par leur mort, il y a un lien entre leur situation de déchéance et non pas un péché qu'ils auraient commis par eux-mêmes, mais le péché du premier homme. C'est très exactement cela la foi dans le péché originel.
Donc il y a un certain mal qui nous vient du péché du premier homme. Injustice, dirons-nous, pourquoi punir sur les enfants le péché qu'auraient commis leurs premiers parents ? Pourquoi y aurait-il ainsi une sorte de rejaillissement du mal, de la catastrophe sur ceux qui n'y sont pour rien puisque précisément, nous dit saint Paul, ils n'ont pas péché au sens fort de la même manière qu'Adam qui a transgressé le commandement de Dieu. Remarquez bien qu'à aucun moment saint Paul ni d'ailleurs le récit de la Genèse ne disent que la mort ou la déchéance de l'homme sont une punition infligée par Dieu. Il s'agit d'une conséquence de la transgression. Si l'homme se coupe de sa source, s'il se coupe de cette plénitude qu'il reçoit de Dieu, i l aboutit en lui-même et avec ses frères à une situation de rupture, de désordre, de catastrophe, de mal.
C'est précisément cela que saint Paul veut nous amener à comprendre, c'est qu'il ne s'agit pas là de punition, il ne s'agit pas là d'injustice, il s'agit là d'une sorte de solidarité qui vient de ce que l'humanité ce n'est pas lui, moi, elle, toi, des êtres juxtaposés. L'humanité, c'est une réalité profondément une, nous ne sommes pas, contrairement à ce que nous pourrions ressentir ou imaginer aujourd'hui, des individus qui, chacun, sont enfermés dans leur propre vie et leur propre responsabilité, comme s'ils étaient seuls au monde. Nous ne vivons pas chacun sur une île déserte qui serait notre univers, nous sommes tous unis très profondément pour constituer ensemble cette humanité dont Adam est l'origine, il ne s'agit pas d'un nom propre : Adam, c'est une manière de désigner le premier homme, l'homme numéro un, typique, l'homme premier. Nous sommes tous ensemble constitutifs d'une unité profonde qui fait que tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons de bien ou de mal nous lie très profondément à tous nos frères, rejaillit sur tous les autres. Nous ne pouvons pas faire impunément le bien ou le mal comme si c'était chacun pour soi et Dieu pour tous.
Mais chaque fois que nous posons un acte, qu'il soit bon ou mauvais, cet acte a très profondément un lien avec tous nos frères. Tout acte d'amour que nous posons, même le plus secret, je ne parle pas simplement des actes par lesquels nous faisons du bien à tel ou tel de nos frères, mais même l'acte le plus secret, même un acte qui ne serait connu de personne, même un acte qui n'aurait aucune conséquence visible, immédiate sur qui que ce soit, tout acte d'amour que nous posons dans le secret de notre cœur fait monter le niveau d'amour de l'humanité tout entière et se répand comme une sorte de semence d'amour dans le cœur de tous nos frères. Et réciproquement, tout refus d'amour, tout acte de péché que nous posons, même s'il ne fait de tort à personne, même s'il n'est connu de personne, même s'il n'a aucune espèce de relation visible, tangible, effective avec qui que ce soit, cet acte de refus d'amour fera baisser le niveau d'amour de l'humanité tout entière. C'est ce que dans le langage, le jargon (si vous voulez) théologique, on appelle la communion des saints. La communion des saints que nous disons dans notre Credo, veut dire très exactement cela : nous ne sommes pas chacun pour soi, mais tout ce que nous faisons de bien ou de mal, rejaillit sur tous les autres.
C'est une autre manière d'appréhender ce que saint Paul nous dit ici à propos du péché d'Adam, cette sorte de solidarité qui nous unit les uns aux autres. Cela ne nous plaît peut-être pas, peut-être que nous aimerions mieux être tout seul au monde, peut-être que nous aimerions mieux n'avoir de responsabilité qu'à notre propre égard. Mais telle n'est pas la nature humaine, telle n'est pas la réalité de l'humanité. En fait, c'est une donnée que d'ailleurs nous pouvons expérimentalement constater, et la foi ici ne fait que prolonger et donner une signification plus profonde elle, toi, des êtres juxtaposés. L'humanité, c'est une réalité profondément une, nous ne sommes pas, contrairement à ce que nous pourrions ressentir ou imaginer aujourd'hui, des individus qui, chacun, sont enfermés dans leur propre vie et leur propre responsabilité, comme s'ils étaient seuls au monde. Nous ne vivons pas chacun sur une île déserte qui, serait notre univers, nous sommes tous unis très profondément pour constituer ensemble cette humanité dont Adam est l'origine, il ne s'agit pas d'un nom propre. Adam, c'est une manière de désigner le premier homme, l'homme numéro un, typique, l'homme premier. Nous sommes tous ensemble constitutifs d'une unité profonde qui fait que tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons de bien ou de mal nous lie très, profondément à tous nos frères, rejaillit sur tous les autres. Nous ne pouvons pas faire impunément le bien ou le mal comme si c'était chacun pour soi et Dieu pour tous.
Mais là ne se termine pas la pensée de saint Paul. Ce n'est que le premier volet de ce qu'il nous enseigne. Car il ajoute : Adam préfigurait celui qui devait venir. Adam a rassemblé l'humanité dans sa source, dans son origine, dans son jaillissement à partir de l'acte créateur de Dieu. Adam a rassemblé toute l'humanité. Et de fait ce rassemblement de l'humanité en lui s'est traduit, à cause du péché, à cause du refus d'amour, s'est traduit par cette déchéance de la nature humaine qui s'est ainsi transmise comme un héritage, de génération en génération, un peu comme les enfants, si leurs parents ont dilapidé la fortune familiale, ne peuvent pas hériter d'une fortune qui n'existe plus. De la même manière, nous avons hérité d'Adam une nature telle qu'il l'a lui-même façonnée à travers ses actes. Mais donc ce premier volet du rassemblement de l'humanité en Adam est subordonné à une autre vérité, plus haute encore, c'est qu'Adam n'était que la préfiguration de Celui qui devait venir.
Et, si par la faute d'un homme, la multitude s'est trouvée déchue, s'est trouvée morte, s'est trouvée entraînée dans une dégradation, combien plus encore par la grâce, par le don gratuit, par l'amour gratuit, par le don de soi d'un seul homme : Jésus Christ, le Nouvel Adam, la multitude sera-t-elle sauvée, sera-t-elle réconciliée, conduite à sa plénitude, conduite à ce bonheur que Dieu, dès l'origine, avait eu le dessein de lui donner. Autrement dit, le dessein de Dieu, le but même de la création, c'est de nous rassembler tous en Jésus-Christ. Nous ne sommes pas chacun pour soi, nous ne sommes pas indépendants les uns des autres parce que précisément nous avons vocation dans le cœur, dans la pensée, dans le dessein de Dieu d'être tous rassemblés en un seul corps, le corps du Christ, d'être membres les uns des autres, de constituer ce que nous appelons l'Église c'est-à-dire cette communion par laquelle circule en nous la Vie qui est la Vie même de Dieu, circule entre nous cet amour qui est l'esprit Saint répandu dans nos cœurs. Voilà le but que Dieu cherchait. Dieu a voulu que nous soyons une humanité une dans le bonheur, dans la joie, dans la béatitude, dans le rassemblement en Jésus-Christ, dans la grâce, dans le don qu'il veut nous faire de sa Vie.
Et pour que nous soyons rassemblés en Jésus-Christ au terme de l'histoire, au terme de la vie de chacun d'entre nous, pour que nous soyons ainsi tous unifiés en un seul être spirituel avec le Christ, dès le départ Dieu a voulu que cette humanité ne soit pas faite de pièces éparses, mais soit déjà rassemblée en une seule unité à partir d'Adam, notre premier père. Notre rassemblement en Adam est fait pour et en vue de notre rassemblement en Jésus-Christ. Et si nous n'avons pas su, si Adam n'a pas su répondre à ce dessein de Dieu, si au lieu de marcher avec Dieu pour entraîner après Lui tous ses descendants dans cette unité de plus en plus profonde de participation à l'amour de Dieu, si Adam a refusé cette unification par son péché, si à cause de cela notre humanité s'est trouvée dégradée, le dessein de Dieu demeure, Dieu continue à vouloir nous conduire au but qu'Il nous a proposé, qui est notre rassemblement dans le Christ. Et c'est cela le salut. Et c'est cela que Dieu veut tellement fort qu'Il va le payer très cher, puisque ce n'est pas nous seulement qui mourons, mais c'est Dieu Lui-même qui est mort. Dieu a voulu prendre sur Lui notre péché pour mourir sur la croix, Il l'a payé de son sang, Il l'a payé de sa vie, Il l'a payé de cette horreur qu'a pu être pour Lui de porter sur ses épaules, dans sa chair, dans son âme tout le poids, toute la déréliction que notre péché avait introduit dans le monde. Le Christ a rassemblé sur Lui non seulement le péché d'Adam, mais tout le malheur de l'humanité et tous les péchés des hommes et tout cela, Il l'a fait sien dans sa mort sur la croix pour accomplir par cet acte d'amour plus fort que tous nos refus d'amour, pour accomplir ce dessein de Dieu : nous rassembler dans l'unité, non plus l'unité d'une nature déchue, non plus l'unité d'une nature pécheresse, d'un malheur qui pèse sur tous les hommes, mais l'unité du bonheur enfin restitué à l'homme tel que Dieu l'avait rêvé dès l'origine, ce bonheur de vivre en communion les uns avec les autres, en communion avec Dieu, de vivre de la communion même du père, du Fils et de l'Esprit répandue dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous est donné.
Voilà, frères, comment nous devons situer, en lisant saint Paul, cette foi au péché originel, non pas simplement comme une sorte d'injuste punition de tous à cause de quelqu'un, mais comme le mystère de l'unité de l'humanité vue et voulue par Dieu en vue de notre récapitulation, en vue de notre rassemblement, de notre unification dans le Christ Jésus qui nous conduit au cœur même du bonheur éternel du Père, du Fils et de l'Esprit.
AMEN