LE PÉCHÉ ORIGINEL

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33

(20 juin 1993???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Quoi de plus tentant ?

C

 

'est par un seul homme, Adam, que le péché est entré dans le monde". Frères et sœurs, je voudrais profiter de ce qu'aujourd'hui, nous allons baptiser deux enfants, Elie et Emilie, et aussi de ce que nous avons entendu comme seconde lecture ce texte si important, si central pour notre foi de l'épître aux Romains pour vous inviter à méditer ensemble sur un sujet de "catéchèse", le célèbre et fameux problème du péché originel.

Je le dis tout de suite : je sais que j'aborde un sujet qui a "mauvaise presse", l'homme moderne en effet supporte si mal sa culpabilité que le simple fait d'affirmer que tous les hommes sont pécheurs et que nous sommes pécheurs, semble quelque chose de terriblement suspect. C'est d'autant plus curieux que nous vivons peut-être dans le siècle où se sont commises les plus grandes atrocités que nous n'ayons jamais vues dans l'histoire. Or, précisément quand on affirme la réalité du péché originel, on veut signifier d'abord cette chose à mon avis évidente, irréfutable que le péché est "la chose du monde la mieux partagée". C'est vrai quand nous vivons, quand nous grandissons, au fur et à mesure que notre liberté s'épanouit et s'approfondit, quelle est la réalité à laquelle nous avons à faire face tout le temps ? c'est le mystère du péché. Nos aïeux qui avaient peut-être plus de bon sens et plus de modestie avaient reconnu cette donnée fondamentale de l'existence humaine.

Et à l'époque où saint Paul écrit, c'était là une chose absolument évidente pour tout le monde, par le péché d'Adam, toute l'humanité était sous le péché. Et quand saint Paul écrit aux Romains qui étaient sans doute des juifs convertis et qu'il leur disait : "En Adam, tous ont péché", il rappelait ce qui pour eux était l'évidence même. Il y a même un très beau texte d'un apocryphe juif qui disait : "Chacun est Adam pour soi". Cette formule est très belle, car elle montre que chacun, d'une manière ou d'une autre, est affronté au problème de son être de pécheur. Telle est donc la première affirmation, le premier constat, tous, nous sommes des pécheurs et il faudrait avoir une audace incroyable pour se dire sans péché. Qui d'entre nous pourrait se dire sans péché ? personne.

Mais si tout homme est pécheur, d'où vient le péché ? Si le péché est une chose si répandue, on pourrait penser, comme d'ailleurs beaucoup le pensent aujourd'hui, et je le crains : certains chrétiens qu'en réalité, le péché résulte simplement du fait que "Dieu s'y est mal pris", qu'Il a pour ainsi dire "raté" sa création. Et puisque le péché se rencontre partout dans le cœur de l'homme, il fait pour ainsi dire partie de sa nature profonde. L'homme est pécheur, il n'y peut rien, c'est Dieu qui l'a fait comme ça. On entend parfois dire : Dieu a fait l'homme de telle sorte que pratiquement ça devait se passer comme ça. Je ne sais pas si nous mesurons toujours le visage de Dieu que présuppose une telle affirmation.

Si Dieu a créé l'homme pécheur, mais alors nous sommes les plus abominables de tous les hommes, nous croyons en un Dieu qui aurait fait une création mauvaise, nous croyons en un Dieu qui aurait voulu le Goulag pour les hommes. C'est précisément ce que nos ancêtres, nos aïeux dans la foi se sont toujours refusé d'affirmer, et cela même dans l'Ancien Testament. Comment se fait-il qu'il y ait tant de mal sur la terre ? Comment se fait-il qu'il y ait tant de péché sur la terre ? Quand on regarde sa propre vie ou celle des autres, comment se fait-il qu'effectivement, le péché est toujours une réalité qui s'impose à nous avec une telle force ?

L'audace incroyable de la Bible, et il faut une foi extraordinaire, la force de l'Esprit de Dieu, et de la Révélation divine, consiste à affirmer que ce n'est que ce n'est pas Dieu qui est la source du péché. Le péché n'a pas été voulu par Dieu, à aucun moment. Il y a une innocence radicale de Dieu qui lorsqu'Il crée, ne veut que du bien pour l'homme et en l'homme. C'est le sens magnifique de ce poème de la Création qui, au moment du sixième jour, à propos de l'homme, dit précisément : "Et Dieu vit que cela était très bon". Il n'y a rien de mauvais dans l'homme tel qu'il est créé dans le plan de Dieu. Affirmer quoique ce soit de mauvais dans l'homme créé par Dieu, ce serait immédiatement blasphémer, considérer Dieu comme une sorte de sadique qui a créé les hommes pour vivre en société en se faisant du mal les uns autres et qui les regarderait d'en haut en essayant de voir lequel arriverait par sa vertu personnelle, à se dégager de ce bourbier. Et donc, le péché originel est un récit par lequel l'homme reconnaît qu'il est pécheur à cause de l'homme. Voilà la réalité fondamentale : l'homme est pécheur, certes, mais à cause de l'homme.

Vous me direz : était-ce vraiment nécessaire d'en dire davantage ? Il fallait en dire plus, car vous le sentez bien, quand on baptise des enfants, comme on va le faire tout à l'heure pour Elie et Emilie, nous croyons vraiment que par le sacrement du baptême, ils vont être délivrés de ce que nous appelons précisément le péché originel. Mais vous pressentez bien en même temps qu'on ne peut pas dire que Elie et Emilie ont déjà, par leur liberté ou leur volonté, commis quelque péché. Affirmer cela n'aurait aucun sens, dans la mesure où il faut pouvoir exercer sa liberté pour être pécheur, ce qui n'est pas encore le cas pour eux. Ainsi, quand l'enfant naît, il n'est pas pécheur au sens où il pose des actes que l'on appelle des péchés, où il accomplirait des actes de liberté pour le mal et non pour le bien.

Mais alors, que veut-on dire ? Il y a eu des théologiens qui ont essayé d'expliquer que l'homme naissait pécheur par une sorte de transmission de culpabilité qui serait attachée à l'acte sexuel lui-même des parents qui donnent la vie. Mais ce genre de théorie est extrêmement fragile et n'est sûrement pas révélé puisque précisément la Bible dit que, après la faute, l'homme et la femme ont encore transmis la vie : c'est bien le signe que même si il y avait pas mal de réalités spirituelles détraquées dans le cœur et dans la vie de l'homme, en réalité la capacité de transmettre la vie était restée intacte. Et donc ce n'est pas de ce côté-là, du côté de la sexualité qu'il faut chercher la source du péché originel, même si la sexualité en est souvent le lieu de manifestation du péché de l'homme à cause de l'égoïsme et de la violence qui par elle peuvent être mis en œuvre.

Mais toujours est-il que l'origine du péché originel reste un problème. Pour y voir plus clair, permettez-moi de prendre une comparaison qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui peut apporter quelque lumière. Nous considérons spontanément l'humanité comme une collection d'individus singuliers juxtaposés les uns aux autres. Et donc, dans cette perspective, la loi sacrée en morale se pourrait formuler ainsi : chacun "roule" pour soi. En réalité, quand on veut essayer de comprendre le péché originel, ce n'est précisément pas ainsi qu'il faut s'y prendre. Il s'agit du fait que nous sommes des hommes, que nous sommes tous des hommes, que nous avons tous reçu en partage la nature humaine laquelle établit entre nous notre communion et notre capacité de nous rencontrer et de former des communautés humaines. Or, parmi ces hommes il y en a un, celui dans lequel nous nous enracinons comme hommes, celui par qui nous sommes hommes, c'est-à-dire la source même de ce que nous sommes hommes, précisément celui que la Bible appelle Adam, le "terreux", celui qui vient de la terre comme le premier porteur du dessein de Dieu. Et, à ce niveau-là, quand nous envisageons l'humanité non plus en termes de singularités juxtaposées, d'individualités indépendantes les unes des autres, mais comme faisant tous corps, alors nous nous reconnaissons comme étant tous engagés en Adam, tous engagés dans l'aventure spirituelle d'une unique nature humaine. Nous sommes tous liés à lui, nous sommes tous liés les uns aux autres, dans cette unique nature.

La comparaison que je vous propose est celle du capitaine du bateau et des passagers. Adam, c'est le chef du bateau. Et nous sommes tous embarqués dans le même bateau de l'histoire humaine. Or, vous le savez, si le capitaine se trompe, le bateau part dans la mauvaise direction. Evidemment les passagers n'y sont pour rien, ils se sont embarqués, ils ont fait confiance au capitaine. Mais le capitaine s'est trompé en faisant le point, et au lieu de débarquer à New York, on débarque à Rio de Janeiro. Cette image que vous prendrez avec un brin d'humour, peut nous faire comprendre ce que signifie le péché originel. Ce n'est pas un péché que nous commettrions personnellement. A ce titre-là, nous n'avons pas péché en Adam, au sens où nous aurions été mythiquement dans le paradis terrestre en train de nous gaver de pommes ou de poires. Nous n'avons pas péché en Adam au sens où nous n'avons pas péché avec Adam, car nous n'étions pas là, nous n'avons pas pu poser cet acte. Mais l'acte même par lequel Adam, comme chef et tête de l'humanité, a détourné le sens profond de la nature et de l'existence humaines. Par cet acte-là, nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, touchés. Nous sommes tous touchés par l'erreur de direction au départ. Là où il fallait effectivement dire à Dieu : "Me voici, je viens" (Psaume 39), Adam a dit : "Je ne suis pas là, je me sauve, je me récupère". C'est la raison pour laquelle Dieu le cherche après le péché et l'appelle dans le jardin : "Adam, où es-tu ?"

Et à partir du moment où l'homme a inversé, infléchi, modifié l'orientation fondamentale de sa nature vers Dieu, cela rejaillit sur tous. Autrement dit, spirituellement nous naissons tous handicapés. Spirituellement, nous naissons tous, incapables de trouver Dieu par nous-mêmes, de L'aimer et de vivre totalement pour Lui, à partir des seules ressources de notre nature humaine. Cette nature, comme l'a dit le Concile de Trente, est blessée. Nous restons des hommes, nous restons faits pour Dieu, mais nous sommes comme une magnifique voiture qui serait en panne au garage. Elle ne marche plus, elle ne bouge plus, elle n'est plus orientée spontanément vers Dieu, alors qu'elle était faite pour cela. La nature humaine est orientée, comme le dit saint Paul, vers la mort.

A ce moment-là, nous comprenons mieux la situation dans laquelle nous sommes, c'est vrai que "en Adam tous ont péché", car à partir du moment où Adam a détourné le sens profond de l'existence humaine, alors à ce moment-là, chacun d'entre nous, par ses péchés personnels, vient ratifier le péché d'Adam. Et qu'est-ce qui permet cela ? C'est qu'effectivement, nous avons reçu en héritage une nature blessée. Nous ne sommes pas vraiment capables d'aimer Dieu, nous sommes handicapés pour aimer Dieu. Mais cela nous conduirait-il au désespoir? Non, car précisément, avec l'affirmation de saint Paul, "en Adam tous ont péché", affirmation par laquelle il nous décrit comme étant tous solidaires de ce handicap adamique, nous recevons une seconde affirmation inséparable de la première : si l'ancien Adam nous a valu d'être tous des handicapés spirituels, le Nouvel Adam, le Christ, par sa mort et sa Résurrection, nous ressuscite, nous sauve, nous restaure, nous redonne l'intégrité première que Dieu avait voulu nous donner dans son plan créateur. Autrement dit, le Christ s'insère dans la solidarité de nature qui nous liait à Adam pour en retourner le sens, pour transformer la solidarité dans le péché et la nature blessée en solidarité dans la grâce et la nature sauvée.

Et c'est là que se situe le sens des deux "Adam". Effectivement dans le vieil Adam, nous héritons tous d'une nature humaine que chacun d'entre nous porte comme une nature blessée, une nature incapable de réaliser sa véritable destinée, une nature incapable d'aimer Dieu, une nature incapable de répondre à l'amour de Dieu. Notre spontanéité spirituelle a quelque chose de blessé, c'est vrai. Et nous ratifions le péché d'Adam chaque fois que, par un acte de refus de Dieu, nous reprenons pour notre compte notre nature individuelle et la pervertissons en la déviant de sa destinée profonde. Mais en même temps, et c'est là l'immense espoir et la grandeur même de notre foi chrétienne, nous croyons que, de même que par un seul toute l'humanité est blessée, de même par un Seul, toute l'humanité peut retrouve dans le Royaume la plénitude de l'amitié divine.

Frères et sœurs, c'est maintenant ce que nous allons fêter dans le baptême d'Elie et Emilie. Chaque fois que nous célébrons un baptême, nous célébrons le moment où le Christ, comme Nouvel Adam, comme Tête d'un nouveau peuple, s'empare d'un membre de notre humanité et lui dit : "Désormais tu entres dans le peuple de ceux qui, malgré leurs blessures, accueillent la beauté de l'amitié de Dieu". Dieu sait que nous ratifions encore en nous le vieil Adam, le vieil homme, en continuant à pécher. Pourtant, malgré cela, chaque baptisé porte désormais en lui la marque de son appartenance au Christ, le signe qu'il est, dans son être le plus profond, destiné à redécouvrir la plénitude de la vie et du sens de l'existence humaine : aimer Dieu, et se laisser aimer par Lui et accueillir le salut qui vient du Christ.

 

AMEN