LA PAROLE CRÉATRICE DU CHRIST
Jb 38, 1 + 8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième dimanche du temps ordinaire – année B (23 juin 2024)
Transcription de l’homélie de Frère Daniel BOURGEOIS
« Dites à la mer en furie, silence, tais-toi ».
Frères et sœurs, voilà un miracle qui nous paraît presque trop facile parce que calmer la fureur des flots, c'est un signe absolument irréfutable. C'est d'autant plus un signe que, comme vous l'avez entendu dans la première lecture, le livre de Job, une des caractéristiques de Dieu, c'est que, quand Il a créé la terre et le ciel, Il a séparé la terre et les eaux et Il a mis une limite aux eaux de la mer et des océans, qu'ils ne la franchissent pas. L’homme vit donc en sécurité parce qu'il y a une protection des frontières sur les bords de la mer. Les flots qui s’acharnent pour gratter du terrain, en réalité ne le peuvent pas parce que Dieu, par sa Parole, a fixé une limite.
On est donc là dans un univers qui nous paraît un peu fantaisiste, mais ils pensaient comme cela. Dieu avait posé la limite et la séparation. Alors, pourquoi mettre un tel récit dans l'évangile à cet endroit-là ? Nous poursuivons la lecture de saint Marc qui réfléchit de façon très profonde sur le sens de la Parole. C’est que Marc, s'il écrit un évangile, c'est parce qu'il est intimement persuadé de la force, de la puissance de la Parole de Dieu. Or, il vient de rassembler dans un chapitre un certain nombre de paraboles qui ont l'air d'être des petites histoires gentillettes : du blé qui pousse tout seul, du grain de sénevé qui produit un arbre, un semeur qui est sorti pour semer la semence. Bref, un petit discours un peu inoffensif sur la Parole. C’est merveilleux de raconter des paraboles et des fables, mais en réalité ça amuse l'auditoire un moment, sans plus. Pour Marc, il s'agit maintenant de montrer que cette parole a une efficacité tout à fait insoupçonnée. C'est pour ça qu'après avoir raconté une série de sept ou huit paraboles, Marc dit que Jésus part. Il part en bateau. Il se coupe de la foule comme si Lui-même était le semeur qui avait semé la parole, mais c'est la nuit et tout le monde va se coucher. Autrement dit, la Parole ne dérange absolument personne. La Parole de Jésus, si géniale soit-elle, coule sur l'esprit de ses auditeurs comme les gouttes d'eau sur les plumes d'un canard. On a été très content de passer un moment avec Lui, mais maintenant, c'est terminé, on va dormir. D'une certaine façon, c'est ce que Jésus prend en compte et Il dit aux disciples : maintenant, on les laisse tranquilles et on s'en va. On part en bateau.
Jusqu'ici Marc, par les paraboles, cite des paroles du rabbi Jésus qui veut éveiller les gens. Or que se passe-t-il ? C’est plutôt l'effet inverse, un peu comme les sermons. Donc, la parabole est quelque chose agréable à entendre, mais sans plus. L'efficacité, on ne la voit pas. Le retournement du cœur, pas tellement. Bref, la Parole de Jésus, telle qu'elle se diffuse à ce moment-là, a l'air tout à fait inoffensive. Et Marc, avec une sorte de génie littéraire qu'on ne soupçonne plus se dit : comment vais-je leur faire comprendre que cette Parole a beaucoup plus de poids, d'importance et de pouvoir de transformation et de choc que les auditeurs ne l'imaginent ? Il met donc en scène l'image, la confrontation de Jésus avec la puissance de la mer.
Pourquoi cela ? Précisément parce que la plupart du temps, quand nous pensons à la Parole, et aujourd'hui plus encore qu'autrefois, on pense à la Parole comme ce qu'on écoute et comme disait les latins, « verba volant », les paroles s'envolent. Et c'est terminé. Et là, précisément, on pourrait croire qu'à partir du moment où Jésus a délivré son message, le monde va continuer à ronronner comme d'habitude. Ou plus exactement, pas tout à fait comme d'habitude. Parce qu’à partir du moment où Jésus a livré la Parole, Il s'en va, Il est comme absent. Et non seulement Lui, mais sa Parole aussi est comme absente. On ne se rend compte de rien. Le monde va continuer sa petite existence paisible sur les bords de Galilée où il fait si bon vivre. Et pourtant, tout à coup, quand la Parole s’est tue et quand le Christ est au milieu de la mer, les flots se déchaînent. C'est-à-dire que la puissance que normalement Dieu seul peut maîtriser, la puissance qui agite le monde, cette puissance de la Parole qui aujourd'hui n'est pas faite des flots de la mer de Tibériade, mais de ce flot, de ces multiples robinets d'eau tiède qui envahissent notre culture, notre manière de faire, de penser, de voir, tout cela, tout à coup, se met à se déchaîner.
Et cette tempête qui se déchaîne, c'est l'image même de ce qui se passe dans notre société. En fait, nous vivons dans une tempête de paroles, la plupart du temps un peu vaines, un peu partisanes, un peu avec le désir de nous dominer, de nous faire changer d'avis etc. Mais ça n'a plus rien de la parole du prédicateur de Galilée sur sa petite barque sur les bords du lac. Et alors, à ce moment-là, tout change. Les disciples qui sont dans le bateau sont absolument surpris parce qu’ils croyaient qu'ils avaient trouvé la paix. Et quand ils sont livrés à la fureur des flots, ils ont l'impression que le rabbi qu'ils ont décidé de suivre n'a plus aucun pouvoir. La Parole avait une sorte d'attrait et de séduction dans les paraboles, mais quand on est parti, que reste-t-il ? Pratiquement rien.
Il reste ce détail, sur lequel vous vous êtes peut-être interrogé : on dit que Jésus dort pendant le déchaînement de la tempête, qu’Il dort sur un coussin et là, on a cherché toutes les hypothèses. Je crois qu'il y en a une très simple qui est d'ailleurs proposée par certains interprètes modernes de l'évangile. Le coussin, c'est celui sur lequel est assis le barreur de la barque, qui est fait pour être assis et pour maintenir la bonne direction. Mais là, Jésus dort sur le coussin ce qui veut dire que le bateau a complètement perdu ses repères. Et Jésus, celui qui tient par la Parole les foules est là, tout à coup, comme épuisé et Il dort sur le coussin, empêchant de barrer le bateau. C'est quand même assez extraordinaire. Et à ce moment-là, non seulement Il ne permet plus au barreur d'essayer de sauver la situation, mais Lui-même, que fait-Il ? Il dort. Comme si, lorsque la Parole est passée, le monde pouvait dormir tranquille.
C'est un peu la situation de l'Église aujourd'hui. La Parole est passée pendant un certain temps, des siècles même. Elle a fait les empreintes qu'elle a pu. Les auditeurs ont reçu la Parole comme ils ont pu. Mais actuellement, nous avons tellement l'impression que la Parole est passée et que Celui qui avait lancé la Parole est assis sur le coussin du barreur pour on ne sait pas quoi… Et c'est là qu'immédiatement, il y a une réaction de panique. Si c'est ça, à quoi sert la Parole de Dieu ? Que peut-elle faire ? Si c'est simplement une intervention passagère avec quelques paraboles, quel est le poids de cette Parole ? C'est pour ça qu’on mesure l'importance de cette histoire de la tempête apaisée. Elle vient s'accrocher solidement au récit des paraboles. Le Christ a dit : le Royaume va se développer, il va croître comme un arbre, se démêler de l'ivraie du bon grain, il va être un trésor dans un champ. Et tout cela paraît caché. Mais où est la Parole ? Et maintenant qu'Il l'a dite, quel est son rôle ? La tentation est de croire qu'il n'y a plus rien à faire, que c'est fini, que la Parole a échoué. A travers ce récit un peu étrange, c'est toute la question des premières communautés chrétiennes qui est là derrière. Mais cette Parole à laquelle nous avons cru, cette Parole que nous essayons de porter dans notre cœur, que devient-elle ?
C'est là que Jésus, tout à coup, se lève et fait deux choses. Il dit : « Comment croyez-vous à la Parole ? Comment l'accueillez-vous ? Qu'en faites-vous ? En fait, vous vous êtes peut-être endormi et Moi j'étais absent, mais je vous ai confié cette Parole. Qu'en avez-vous fait ? » Et puis surtout : « Croyez-vous que ma Parole soit capable d'être, non pas simplement une sorte de robinet d'eau tiède informatif sur les réalités spirituelles, mais capable d'aller dans votre cœur et plus loin que cela, de rejoindre la vieille reconnaissance du pouvoir de Dieu sur le monde à travers sa parole créatrice ? »
Frères et sœurs, il faut vraiment du second degré pour comprendre cette histoire. Ce n'est pas simplement un petit miracle pour venir confirmer les paraboles. C'est vraiment que le statut de la Parole de Dieu a cette double exigence. D'une part, le fait d'être annoncée, proclamée par Jésus, le rabbi de Galilée, qui l'instille dans la société, dans le monde où Il vit, où Il est venu s'incarner, mais ensuite que cette Parole puisse effectivement se manifester dans toute sa force au moment où le Christ dit, en se levant : « Silence, tais-toi » et que la tempête s'arrête.
Je ne sais pas si le Christ va dire dans les jours prochains : « Silence, tais-toi » face à ce monde agité par la tempête, mais en tout cas, ce qui nous est livré ici dans ce récit, c'est la double dimension de la Parole de Dieu. Nous avons à la fois un humble récit, un pauvre récit comme Jésus l'a fait à travers les paraboles et à travers l'histoire qu'Il a vécue parmi les hommes, mais en même temps, cette parole, ces paraboles sont porteuses d'une puissance qui est capable de calmer la fureur des flots.
C'est à nous de voir, de discerner, de comprendre. Mais cela demande, d'une part, que Dieu respecte totalement notre liberté et que d’autre part, nous sachions voir où est la véritable puissance de la Parole, peut-être pas nécessairement dans la fréquence des médias et des réseaux Internet.