DEVOILER LA VERITE

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année A (21 juin 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Tout ce qui est voilé sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu. Ce que je vous dis dans l'ombre, dites-le au grand jour ».

Frères et sœurs, le sujet que je vais méditer avec vous ce matin, ce n'est pas moi qui l'ai choisi, c'est l'évangile qui nous l'impose. En effet, le problème fondamental de toutes nos sociétés, quelle que soit leur forme – civile, religieuse, associative etc. –, c'est la vérité. S'il y a un problème à vif aujourd'hui dans toutes les communautés, les sociétés humaines, c'est précisément celui-là : il n'y a rien de voilé qui ne sera dévoilé.

Je voudrais déjà écarter une compréhension "bas de gamme", "au rabais", cependant la plus courante : comme le dit une formule populaire, « ça finira bien par se savoir » ! Dans ce cas, la manière même de comprendre le problème est simple. Un jour ou l'autre, ça tombera dans les pattes d'un journaliste de Mediapart, ce qui est de plus en plus fréquent. Ce n'est donc pas la peine d’essayer de camoufler. La transparence des médias, le fait de tracer le moindre geste que vous faites avec votre téléphone portable ou votre ordinateur, le fait d'entendre répercuter ceci ou cela dans les médias, d'avoir par derrière soi une troupe – les médias, les journalistes –, ce sont eux qui vont déchiffrer ce qui était voilé. Tout le monde en prend pour son grade mais il faut bien avouer que l'Eglise en a pris particulièrement pour le sien durant ces dernières années. La plupart du temps, on estime qu’il n'est pas la peine d’essayer de cacher les choses, de toute façon cela se saura. La difficulté est de savoir, non si cela se saura, mais comment. Par ailleurs, qui est apte à pouvoir interpréter ce qui doit être interprété ? On a parfois l'impression que la sentence, l'appréciation ou le jugement sont sévères et d'autres fois on a l'impression que cela file encore entre les doigts même de ceux qui se prétendent les plus fieffés et les plus assurés enquêteurs de la vérité. Mais c'est ainsi : il n'y a rien de caché qui ne sera dévoilé.

Jésus dit ici quelque chose qui de toute façon vaut pour tout le monde, pour toutes les sociétés. Comme Il est la vérité, on peut Lui faire confiance. Or, c'est là que les choses se compliquent : Jésus est-Il vraiment venu sur terre pour nous apprendre une banalité pareille ? Cela voudrait dire que le monde continuera comme avant, qu’il y aura toujours des malfaiteurs, des mafias, des pédophiles etc. Mais Jésus ne dit pas cela de ce qui se passe dans le monde et c'est là où nous faisons peut-être une erreur grossière. Nous croyons que Jésus est en train d'expliquer que de toute façon le monde est pourri, que nous serons complices et que nous serons tous condamnés au jugement, rôtis en enfer ! Il ne s’agit pas de cela ! Ce qui est caché, c'est le mystère de Dieu : « Il n'y a rien de caché qui ne sera dévoilé ».

Le mystère, c'est la parole de Dieu, c'est ce que Jésus dit dans l'intimité à ses disciples, « ce que Je vous dis à l'oreille », et il faut que ce soit dévoilé : « Proclamez-le sur les toits ». Par conséquent ici, il n'est pas du tout question d'abord du Jésus médiatique. C'est beaucoup plus compliqué. Qu’est-ce alors ? C'est le fait que l'existence dans l'Eglise de chaque baptisé est faite pour dévoiler ce qui est voilé. Pas simplement le pape avec des encycliques et des proclamations ex-cathedra : tout le monde est responsable de la vérité de la parole de Dieu. C'est la première chose. Par conséquent, quand la vérité est en jeu, un chrétien, quel que soit son degré dans la hiérarchie, est responsable de la vérité dont il a été investi par son baptême. Pas besoin d'avoir fait des études de théologie – d'ailleurs généralement ça n'aide pas beaucoup –, ni d'avoir de grandes compétences d'école journalistique – ça aide encore un peu moins – mais la nécessité de savoir que je suis le porteur de la vérité. Il n'y a pas d'exception. Je vous signale d'ailleurs que quand Jésus a voulu montrer le modèle du disciple, Il a pris un enfant précisément parce que la vérité sort de la bouche des enfants. Alors que nous prenons cela pour de la naïveté, en réalité ils sont les vrais disciples parce qu'ils sont les porteurs et les transmetteurs de la vérité. Ils ne s'en rendent pas compte mais peu importe, ils sont porteurs et transmetteurs de la vérité.

On va donc penser que c'est parfait : l'Eglise serait parfaite car elle a toujours annoncé l'évangile ! Certes, il y a eu quelques papes un peu pourris à la Renaissance et il y a eu de temps en temps des exagérations dans la manière de gérer les communautés avec excessivement de pouvoir. Mais enfin, ce n’est pas si mal que cela car ça dure depuis vingt siècles et ça marche à peu près ! Et maintenant avec les médias, on peut répandre l'évangile partout, il n'y a plus de problème et on peut même contrôler dans les médias catholiques les vérités qui sont bonnes à dire et qui viennent de Jésus-Christ et celles qui ne viennent pas de Lui ! A vérifier…

Et cet "à vérifier" désigne précisément ce qui se passe dans l'Eglise depuis quelques années. C'est ce qui se passe à la suite, dans cet évangile. Jésus dit qu’il faut dévoiler la vérité. Mais que dit-Il en même temps ? « Vous allez avoir une peur bleue de la dire. Vous risquez d'être traînés devant les synagogues, d'être attaqués, de mettre en enjeu votre existence parce que vous voulez proclamer la vérité de l'évangile ». Et Jésus enchaîne directement sur le problème de la mort. Cela n’apparaît pas nécessairement à première vue dans la vie des chrétiens mais, normalement pour nous chrétiens, l'enjeu de la vérité est toujours mortel. Cela peut paraître bizarre de vous dire cela mais c'est la vérité : la vérité met toujours en jeu notre vie jusqu’à la mort. C'est là que Jésus est obligé de dire que ça ne va pas aller de soi : « Vous aurez peur mais vous ne pouvez pas refuser cela ».

Par conséquent, on se trouve ici devant une situation extrêmement difficile. Non seulement il faut proclamer la vérité mais encore il faut que nous devenions nous-mêmes par notre comportement les témoins absolus de cette vérité. Dans les sociétés humaines, c'est moins clair : on aime quand même bien qu'un témoin ait une vie recommandable et que quand il va témoigner au tribunal, on puisse être à peu près certain qu’il n'est pas mythomane, c'est le minimum. Mais nous, c'est beaucoup plus que ça car même quelqu'un qui n'est pas très formé, pas très malin, peut dire une chose vraie devant le tribunal des hommes. Nous les chrétiens, la vérité dont nous témoignons, est la vérité dont nous sommes pétris nous-mêmes comme chrétiens. Nous ne sommes pas simplement vrais parce que nous disons du vrai mais nous sommes vrais parce que nous devons être vrais pour dire le vrai. C'est ce que Jésus explique dans ce texte et cela devrait nous faire trembler. C'est pour cela que Jésus dit que nous allons trembler. Cependant, il n'y a pas de discussion possible : « Si vous n'allez pas jusqu’à dire la vérité quand la vérité est en jeu ni vous mettre en jeu vous-mêmes comme témoins véridiques, vous êtes en deçà de ce que J'attends de vous ».

Frères et sœurs, c'est là où nous touchons peut-être le point le plus brûlant de la vie de l'Eglise aujourd'hui : on a beaucoup parlé, parfois à tort mais parfois à juste titre, de ce qu'on a appelé l'omerta dans l'Eglise. Qu’est-ce ? Ce n’est pas simplement de vouloir cacher les choses, il s’agit de cacher que nous-mêmes ne pouvons pas ne pas dire la vérité ou cacher des choses qu'on veut cacher. Tant qu'on n'a pas vu le problème jusqu’à ce niveau de profondeur, on ne résoudra pas le problème auquel l'Eglise est confrontée aujourd’hui. Le vrai problème de l'Eglise aujourd'hui n’est pas – je vais dire une horreur – l'avenir écologique de la planète, c'est la vérité.

Frères et sœurs, il faut vraiment que toute l'Eglise comprenne cela : ce n'est pas simplement une sorte de diversion, non, précisément, car la vérité nous ramène toujours au cœur non seulement de Dieu mais aussi au cœur de nous-mêmes comme témoins et porteurs de la vérité. Alors, c’est le retour de l'Inquisition, de Torquemada et tout ce que vous voudrez ? Non, si nous revenons à la vérité que le Christ a livrée comme cachée au départ par la force des choses et qu'Il a confiée à ses disciples pour la dévoiler. C'est un peu terrible de dire ça mais l'Eglise est le dévoilement de la vérité de Dieu. Nous en sommes très loin, c'est encore plus compliqué que la fête des pères ! C’est vraiment le fait que la réalité, la vérité même du message, le Christ a pris le risque que ça passe par nous et si nous ne sommes pas vrais, nous commençons à fausser la vérité du message de l'annonce et de l'évangile. Que de fois avons-nous cherché des subterfuges pour faire croire que nous avions la vérité, et pourtant il y avait des blessures terribles à la fois dans notre cœur et dans le cœur de l'Eglise.

Frères et sœurs, je crois que ce que Jésus a dit ce jour-là est infiniment grave. Il nous a dit une chose très simple : « Je vous demande d'être ceux qui dévoilent la vérité, mais Je vous promets que jamais Je ne vous abandonnerai quand vous dévoilerez la vérité ». C'est pour ça qu’il dit finalement : « Si quelqu'un Me renie, c'est-à-dire ne dit pas la vérité, Je le renierai aussi à la fin des temps. Si quelqu'un Me dévoile en vérité maintenant, alors Je l’accueillerai dans le mystère du Royaume de Dieu ».

Frères et sœurs, cela fait quand même un moment que notre sainte Eglise, à certains moments, essaie de calculer et de mesurer les effets et les méfaits d'une certaine proclamation de la vérité. On ne peut plus jouer avec cela : ou bien c'est vrai ou bien ce n'est rien.