TOUT EST BROUILLARD
Qo 1, 2 et 2, 21-23 ; Col 3, 1-5 + 9-11 ; Lc 12, 13-21
Dix-huitième dimanche du temps ordinaire – année C (31 juillet 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Nous sommes tout à fait habitués à cette traduction du livre de Qohéleth. En effet, nous avons lu les sermons de Bossuet, nous connaissons notre littérature latine et nous traduisons et pensons spontanément : « Vanité des vanités, tout est vanité ».
Je suis désolé mais, même si la tradition culturelle a beaucoup d’importance, si l’on s’en tient au texte hébreu, il faudrait traduire : « Brouillard de brouillards, tout est brouillard ». C’est beaucoup plus juste car le brouillard dit exactement la condition humaine. Aujourd’hui, autant vous prévenir, cela ne va pas être une homélie flambante de bonheur, de joie de vivre, de merveilleuse rencontre de Dieu car le grand maître à penser de la déprime et du burn-out, c’est précisément Monsieur Qohéleth, qui a d’ailleurs un nom bizarre mais qui s’explique assez bien : c’est celui qui fait partie de l’assemblée et, plus spécialement, qui en fait partie pour prêcher. C’est donc, comme le traduisent les Allemands, le prêcheur. Et le prêcheur prêche le brouillard. Il serait important de s’en souvenir quand on va à la messe, très souvent, les prédicateurs nous prêchent le brouillard.
En effet, le brouillard vient du fait que la plupart du temps – et Dieu sait que dans l’Eglise à certains moments on a joué sur ce clavier –, on dit que la vie est triste, terrible même, que l’on n’y comprend rien, qu’elle se termine par la mort et autres morceaux choisis de ce Qohéleth : « Tu es poussière et tu retourneras en poussière ». On nous le rappelle à l’envi au début du Carême, on nous dit qu’il n’y a pas de justice, pas de bonheur, on peut prendre un peu de joie mais c’est toujours du provisoire, on peut essayer de s’éclater un instant mais cela ne dure pas et ça retombe immédiatement de l’autre côté. Bref, vous imaginez les millions de prédications qui ont été faites sur ce thème. Et peut-être attendez-vous ça de moi.
En réalité, ce Qohéleth, ce prédicateur d’assemblée juive, est un homme que j’estime beaucoup mais peut-être pas exactement pour la raison que l’on donne habituellement pour le féliciter. D’une certaine façon, il est le précurseur car il y a dans son texte de véritables morceaux choisis pour les EPHAD qui sont d’une actualité cinglante : pas de pitié pour la vie humaine ! Tout le discours de Qohéleth est bâti là-dessus parce que l’on n’a pas de prise. Qohéleth se fait passer pour le fils du roi David, mensonge habituel des grands auteurs bibliques pour pouvoir être mieux lus. Comme il n’y a pas internet pour diffuser le bouquin chez Fayard ou chez Gallimard, on se donne un mauvais pseudonyme. Qohéleth considère qu’il n’est pas n’importe quel prédicateur, il se présente comme Salomon Redivivus. Pardonnons-lui ce mensonge qui laisse croire que ses paroles sont absolument fondamentales.
Le peuple juif a du reste mis au minimum deux ou trois siècles avant de reconnaître ce livre comme un livre du canon de la Bible, il n’a été reconnu comme livre biblique que vers les années 100 après J.-C. car il était jusqu’alors entouré d’une grande méfiance, pas la même méfiance que pour le Cantique des cantiques où l’on trouvait que la donzelle était trop mignonne mais par prévenance, parce qu’il ne fallait pas désespérer Billancourt. On a donc présenté ce texte comme étant un peu suspect en rapport avec ce qui s’est passé dans les deux derniers siècles de la vie du peuple juif avant sa destruction, la destruction de Jérusalem et toutes les conséquences sur son peuple.
Ce peuple est confronté à une autre sagesse qui vient d’ailleurs, et dont il faut un peu se méfier parce qu’elle vient des grecs, c’est-à-dire des occupants. On ne va donc pas admettre immédiatement que cette sagesse est véritable. Cette sagesse est celle du bonheur de vivre, de la reconnaissance du réalisme même des exigences de la vie, une sagesse souvent épicurienne qui incite à profiter de la vie jusqu’au dernier degré (Eclatons-nous, Folleville !). C’est au mieux une sagesse dans laquelle il faut s’affirmer, dès lors que nous avons en nous la puissance de vivre.
Qohéleth, qui était un juif extrêmement malin et perspicace, qui connaissait sa Loi par cœur, les livres de Sagesse, les Proverbes, la tradition juive, s’est rendu compte que le choc allait arriver de plein fouet et que la tradition de l’observance juive de la Loi risquait d’y passer. Il a donc fallu qu’il trouve une parade pour essayer de dire à ses coreligionnaires : « Ne vous laissez pas intimider par la sagesse grecque ! » C’est un ouvrage apologétique comme on dit chez les savants. Un ouvrage polémique où l’on répond au coup par coup en disant : « Brouillard de brouillards, tout est brouillard ». Qohéleth ne va pas dire que le constat de la sagesse grecque est faux, au contraire il est bien obligé de reconnaître que les théories grecques sur la conception de la vie connaissent un grand succès, qui est en train d’envahir tout le bassin méditerranéen et il admet qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans, à savoir : le goût de vivre, le désir de vivre, la soif de vivre. Là où la prédication de la Loi avec tous ses préceptes et ordonnances pouvait sans cesse apparaître comme un frein, une limite, Qohéleth prend une tournure délibérément libérale en disant : « Obéissons à la Loi mais reconnaissons qu’il y a aussi en nous une autre Loi qui est le désir – et même la folie – de vivre ». Il ne cherche pas à le nier. Si vous lisez son texte, qui ne représente qu’une petite nouvelle dans la Bible, vous vous apercevrez que Qohéleth voit le désir de vivre qui est dans chaque homme.
Mais le problème se pose de la manière suivante : est-ce que la vie s’explique telle que nous la percevons et se comprend par soi-même ? Personnellement, je trouve extraordinaire que dans la fin de la révélation de la Bible, c’est-à-dire plus de cent ans avant la venue du Christ, il y ait quelqu’un dans le peuple de Dieu qui s’est appelé le prédicateur qui a eu le culot et l’audace de poser cette question. Les Grecs sont certes les messagers de la vie telle qu’ils l’entendent mais cette vie a-t-elle toute la cohérence et toute la force en elle-même pour pouvoir se refermer sur elle-même et ne prendre appui que sur elle-même ?
Tous les exemples qui vont se déchainer dans toute cette interrogation de Qohéleth reposent sur cette question : « J’ai vu des sages, ils se sont cassés la figure, j’ai vu des imbéciles, ils se sont fait passer pour sages, j’ai vu des gens très généreux, on les a méprisés, j’ai vu des gens qui avaient beaucoup de sagesse pour gouverner, ils ont fini par se casser la figure ». C’est exactement la lecture qu’il faudrait recommander à Monsieur Poutine, car si la vie est comprise simplement comme une sorte de déferlement de violence, sans questionnements, sans limites, où en arrivons-nous ? C’est la réponse de Qohéleth : on fonce dans le brouillard lorsque la sagesse humaine ne se fonde que sur la vie. Et c’est ce qu’il veut dire aussi quand après il envisage lui-même sa quête de sagesse car c’est un sage. « Moi-même lorsque j’essaie de comprendre ce qu’est la vie humaine dans toute son épaisseur, dans toute sa profondeur, je n’y arrive pas ». Ce qui est une sorte de démenti de la révélation biblique : « Je n’essaie pas d’aller sonder les mystères au-delà. Quel est l’homme qui pourrait parler de sa vie après ? Personne n’est allé pour en revenir nous en parler ». C’est d’une lucidité extraordinaire. Nous sommes loin des exhortations des prédicateurs qui disent : « Ne jouissez pas trop de la vie de ce côté-ci parce qu’il va vous arriver des malheurs de l’autre côté ». Ce n’est pas un livre de la rétribution. C’est un livre terrible qui nous dit : « Attention ! Certes vous vivez mais vous vivez dans le brouillard et votre vie, par certains côtés, est un brouillard ».
Il n’en dit pas plus. Il nous laisse sur ce constat. Personnellement, je trouve extraordinaire que la révélation biblique ait assumé ce constat car le seul qui pouvait démêler les affaires et faire tomber le brouillard, c’est plus tard lorsque le Christ ressuscite et apporte une vie nouvelle mais encore faut-il, pour apprécier la nouveauté de la vie que nous apporte le Christ, voir les limites, les souffrances, les échecs et les deuils de la vie humaine.
Par conséquent ce texte, parce qu’il est indispensable à la révélation, est fantastique. On ne prêche pas beaucoup dessus. On ne le cite pas souvent. On a tort mais puisque nous sommes entre nous et que nous avons un peu de temps pour l’éloquence, je termine simplement par ce que je considère comme un des très beaux textes qu’on lit précisément au moment de la célébration des défunts. Ce sera la conclusion de cette homélie.
C’est Qohéleth qui parle : c’est la fin, il en a vu de toutes les formes et de toutes les couleurs, on ne peut plus rien lui raconter sur les limites et la manière de chasser le brouillard. Ce n’est pas un livre athée, ce n’est pas du Sartre qui dit que de toutes façons il n’y pas d’autre vie, il dit qu’il y a bien une vie indispensable et nécessaire mais de toutes façons nous n’avons pas la clé….
« Souviens-toi de ton créateur aux jours de ta jeunesse,
Avant que ne viennent les jours du malheur et que n’arrivent les années dont tu diras : "Je n’y trouve aucun plaisir",
Avant que ne s’obscurcissent le soleil, la lune, la lumière et les étoiles et que ne reviennent les nuages après l’averse,
Au jour où trembleront les gardiens de la maison, où se courberont les hommes vigoureux, où cesseront les femmes qui vont à la meule parce qu’elles seront trop peu nombreuses, où s’obscurciront celles qui regardent aux fenêtres, où seront fermés les deux battants sur la rue, au jour où baissera le bruit du moulin, où on se lèvera à la voix du passereau, où s’atténueront tous les chants, et aussi d’en haut, on aura peur et ce seront les terreurs sur le chemin, l’amandier est en fleurs, la sauterelle prend tout son poids, et la câpre n’a plus de saveur car l’homme s’en va vers sa maison d’éternité et les pleureurs circulent déjà dans la rue,
Avant que ne se détache le fil d’argent, que ne se brise le globe d’or, que ne se casse la cruche qui va à la fontaine et que ne se brise la roue, la poulie à la citerne, avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu’elle était, et que le souffle ne retourne à Dieu, qui l’a donné.
Brouillard de brouillards, dit Qohéleth, tout est brouillard » [traduction du frère Daniel]. Amen.