LA GRÂCE ET LA LIBERTÉ

1 R 19, 4-8 ; Ep 4, 30-5, 2 ; Jn 6,  41-51a
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 août 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, pendant quelques dimanches l'Église, dans sa liturgie, interrompt la lecture qui occupe toute cette année de l'évangile de saint Marc, pour nous inviter à lire le chapitre sixième de saint Jean, où à partir de la multiplication des pains, Jésus se proclame le Pain de Vie. Comme nous venons de l'entendre, le Pain de Vie, c'est un pain qui est une nourriture du cœur, de l'esprit, une nourriture intérieur par laquelle Dieu nous donne la vie éternelle, et à l'horizon de ces paroles de Jésus se profile, c'est ce que nous entendions dans le dernier verset, la réalisation concrète, sacramentelle, de cette nourriture de notre vie éternelle dans l'eucharistie : "Le pain que je donnerai, dit Jésus, c'est ma chair pour la vie du monde."

Je voudrais de vous proposer de nous arrêter sur un verset de ces paroles de Jésus. Devant l'incré­dulité des juifs, contestant que Jésus puisse proclamer qu'Il vient du ciel, Jésus dit : "Nul ne peut venir à moi si mon Père ne l'attire". C'est affirmer que la foi par laquelle nous venons à Jésus, vers Jésus, nous adhé­rons à Lui, cette foi ne vient pas de nous, elle vient du Père : "Personne ne peut venir à moi, sinon celui que le Père attire vers moi". C'est donc dans ce verset, le problème des rapports entre la grâce de Dieu qui vient au-devant de nous, cette attirance que le Père exerce et puis, notre liberté. Autrement dit : est-ce nous qui allons vers le Christ ou est-ce Dieu qui nous attire ? Sur ce verset de l'évangile, saint Augustin, particuliè­rement soucieux de ce problème de la grâce et de la liberté a écrit un commentaire extrêmement intéres­sant, et nous le verrons, même tout à fait original et qui nous invite peut-être à creuser plus profondément ce que signifie le mot "liberté".

Voilà comment saint Augustin pose le pro­blème : "Personne ne vient à moi si le Père ne l'at­tire" voilà soulignée la grâce, personne ne vient s'il n'est attiré. Si tu écoutes cette parole, comment peux-tu dire que tu crois librement, volontairement, si tu es attiré ?" Voilà posé le problème. Alors, saint Augus­tin va répondre par deux considérations La première c'est de dire : "Ne juge pas celui que Dieu attire et celui qu'Il n'attire pas, pourquoi Il attire celui-ci et pas celui-là. Accepte une bonne fois et comprend, et si tu n'as pas encore été attiré, prie pour être attiré". Dans ce passage, saint Augustin se situe comme la plupart des auteurs anciens dans une perspective où seule l'action de Dieu peut nous conduire au Christ. Si nous allons au Christ, c'est que Dieu nous attire, si Dieu nous attire, infailliblement nous irons au Christ, nous aurons la foi, et si nous n'avons pas la foi, c'est que Dieu ne nous a pas attirés et que par conséquent, nous devons prier pour qu'il nous attire. C'est insister tellement sur la grâce de Dieu qui nous attire, que la seule explication de celui qui ne croit pas, qui n'a pas la foi, qui n'est pas attiré au Christ, c'est qu'il n'a pas encore été attiré par le Père. C'est tellement mettre la différence entre ceux qui vont vers le Christ et ceux qui ne vont pas vers le Christ, entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, c'est tellement insister pour que cette différence repose dans la volonté de Dieu, que finalement, Dieu seul est responsable de ceux qui croient et de ceux qui ne croient pas. Cette position familière aux anciens et à saint Augustin en particu­lier, évacue en quelque sorte, la liberté. Ou bien, Dieu nous attire et immanquablement nous croirons au Christ, ou bien Dieu ne nous attire pas et c'est la rai­son pour laquelle nous ne croyons pas.

Il est évident que cette position de saint Au­gustin est irrecevable pour nous, et nous particulière­ment chrétiens du vingt et unième siècle, nous ne pouvons pas admettre que la foi ou l'absence de foi dépende uniquement de la volonté de Dieu et pas du tout de notre liberté. Nous nous imaginons beaucoup plus volontiers que si nous croyons, c'est parce que nous acceptons de croire, parce que nous voulons bien croire, et si nous ne croyons pas, c'est parce que nous refusons. C'est donc notre liberté qui établit le discer­nement entre ceux qui reçoivent la foi ou ceux qui ne l'ont pas.

Vous voyez, il y a donc un dilemme. Ou bien, avec saint Augustin, nous donnerons tellement de place à l'influence de Dieu, ce que nous appelons la grâce, que notre liberté semble s'évanouir, ou bien avec notre mentalité actuelle, moderne, nous donne­rons tellement de place à notre liberté que finalement, Dieu n'a pas à intervenir. C'est nous qui disons oui, ou qui disons non. Cette contradiction entre deux posi­tions qui semblent rendre incompatibles l'absolu de la grâce de Dieu avec l'irréformable liberté qui est la nôtre, cette apparente contradiction vient de ce que aussi bien saint Augustin que nous, modernes avec des positions différentes, nous pensons à la liberté comme une liberté de choix. Pour nous, la liberté, c'est la possibilité de dire oui, ou de dire non. Ou bien on dit oui par un mouvement intérieur, ou bien on dit oui parce que Dieu, d'une certaine manière nous force à le dire, c'est sa grâce, ou bien on dit non pour les mêmes raisons. Mais concevoir la liberté comme sim­plement comme une possibilité de choix, de dire oui, ou de dire non, c'est certainement très vrai, mais c'est finalement très insuffisant, c'est une notion trop su­perficielle de la liberté. Certes, la liberté commence par le choix, mais elle va bien au-delà.

La suite du commentaire de saint Augustin va nous ouvrir des perspectives auxquelles nous ne pen­sons pas le plus souvent. "Lorsque tu entends : per­sonne ne vient à moi si le Père ne l'attire, ne crois pas que tu sois attiré malgré toi. Comment croire volon­tairement si je suis attiré ? C'est peu de dire que tu crois volontairement, c'est par passion que tu es at­tiré". Vous allez voir que saint Augustin n'hésite pas à utiliser le vocabulaire de la passion que la plupart du temps nous considérons, sinon proche du péché, du moins dangereux, pour parler de notre relation avec Dieu. "C'est peu de dire que tu crois volontairement, c'est par passion que tu es attiré. Que veut dire être attiré par la passion ? Mets ta joie dans le Seigneur, et Il comblera les désirs de ton cœur. Il y a une passion du cœur à laquelle est doux le pain du ciel." Vous allez voir que saint Augustin n'hésite pas à prendre la passion dans son sens le plus humain, le plus concret et le plus dangereux comme image de ce qui se passe entre Dieu et nous. "Un poète a pu dire : chacun est attiré par sa passion, non par la nécessité, mais par la passion, non par l'obligation, mais par la joie. Et s'il a pu dire cela, combien plus nous devons nous dire que l'homme est attiré par la passion au Christ, puisqu'il se réjouit de la vérité, de la béatitude, du bonheur, de la justice, de la vie éternelle, car tout cela et le Christ". Et saint Augustin dit encore : "Le corps a ses plaisirs, et donc ses passions, l'esprit a aussi les siens". Vous voyez, saint Augustin ne parle plus simplement de choix, il nous parle d'une sorte d'enthousiasme par lequel nous adhérerions. Enthousiasme qui n'est pas simplement la froide manière de mesurer les arguments et les arguments contre : je crois pour telle et telle raison, je ne crois pas pour telle et telle raison, mais il s'agit d'une adhésion profonde et passionnée à quelque chose qui nous est pro­posé à croire, la présence de Dieu. La présence de Dieu n'et pas affaire de calculs. La foi en Dieu ne consiste pas à mesurer le pour et le contre, et à entre­tenir un raisonnement démonstratif qui nous amènera ou bien, à adhérer, ou bien à refuser notre adhésion. La foi, ce ne peut être qu'un mouvement profond de notre être. A ce moment-là, nous pressentons que la liberté ce n'est pas simplement de choisir entre telle attitude ou telle autre, mais la liberté consiste à dé­couvrir dans l'adhésion de notre cœur, le mouvement le plus profond, le plus enthousiasmant, le plus irré­sistible de notre cœur. Si Dieu nous attire, ce n'est pas pour brimer ce que nous sommes, mais au contraire pour nous révéler à nous-mêmes ce que nous sommes vraiment. Si la foi suppose une intervention de Dieu, ce n'est pas pour nous contraindre à croire ou nous laisser dans l'incrédulité, mais si Dieu intervient c'est pour nous révéler une profondeur de nous-mêmes à laquelle nous ne prêtons pas attention d'ordinaire, pour révéler en nous des virtualités, des possibilités intérieures, spirituelles qui vont transformer notre vie et faire que l'adhésion au Christ comblera tout ce que nous sommes, comblera notre désir le plus profond.

Ce que nous comprenons à ce moment-là, c'est que par sa grâce en nous le révélant, Dieu ne veut pas nous contraindre, mais Dieu veut révéler notre liberté la plus profonde dont nous n'avons pas toujours conscience. Nous vivons souvent à la surface de nous-mêmes, et c'est là que se passent nos choix, pour oui ou pour non, pour croire ou ne pas croire, ou d'autres choix que nous faisons, nous le faisons sou­vent à la surface de nous-mêmes et avec des argu­ments qui sont finalement assez superficiels. Ce que Dieu fait par sa grâce, c'est de nous faire entrer plus profondément en nous, c'est de nous révéler les di­mensions les plus intenses et les plus profondes de notre être. A ce moment-là, va se découvrir à nous un émerveillement, une prise de conscience à laquelle nous n'étions pas encore préparés et qui nous vient par la grâce de Dieu, qui loin de contraindre notre liberté va lui faire découvrir sa vraie nature profonde, sa vraie réalité, et nous amener à la joie. C'est pourquoi Augustin parle de passion. C'est aussi profond, c'est aussi enthousiasmant que la passion dans la vie hu­maine. Il y a une passion de notre corps, il y a les plaisirs du corps, il y a aussi une passion et les plaisirs du cœur et de l'âme dans ce qu'elle a de plus profond.

C'est pourquoi, on a pu parler de cet aspect de la liberté, qui dépasse la liberté de choix comme étant ce qu'on pourrait appeler la liberté d'exultation, c'est-à-dire cet épanouissement profond de nous-mêmes qui consiste à découvrir ce que nous sommes et à y adhérer avec une sorte de puissance et de force, de joie qui nous transfigure et nous transforme.

Quand nous pensons à la liberté, ne pensons pas simplement à quelque chose d'immédiat, qui consisterait à compter les arguments pour ou contre. La liberté, c'est bien plus que cela. C'est une rentrée au plus profond de nous-mêmes pour y découvrir les réalités les plus intenses, les plus intimes que nous portons en nous, que nous ne connaissons pas tou­jours et que la grâce de Dieu fait tout à coup surgir à notre regard et qui nous remplit d'une passion, d'un enthousiasme, d'une puissance d'aimer que nous ne pouvions pas supposer.

Que le Seigneur nous donne de découvrir au fond de nous-mêmes, cette capacité d'enthousiasme, cette capacité de passion pour Dieu, cette découverte du plus profond de nous-mêmes qui est l'adhésion au seul bonheur, à la seule joie qui puisse nous combler.

 

AMEN