LA MARCHE SUR LES EAUX

1 R 19, 9a-11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 août 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, ce miracle de Jésus marchant sur les eaux a tellement frappé les disciples que les quatre évangiles nous en rapportent le récit. Il est relativement rare que Jean se joigne aux synoptiques pour nous donner les mêmes évènements, généralement, il se concentre sur quelques évène­ments particuliers qu’il développe plus longuement. Donc, les quatre évangélistes nous racontent cette marche de Jésus sur les eaux, qui est d’ailleurs un miracle proche d’un autre, celui de la tempête apaisée, mais Matthieu qui est celui que nous venons de lire, est le seul qui prolonge cet épisode en montrant Pierre qui lui aussi marche sur les eaux, à la rencontre de Jésus. Cet évangile, au premier abord, est assez facile à interpréter, on a souvent remarqué que la barque symbolisait vraisemblablement l'Église, l'Église qui est sur cette mer, il s’agit du lac de Génésareth, mais ce lac est assez vaste pour qu’il y ait des tempêtes équivalentes à celles que nous connaissons sur la mer, cette barque donc qui est sur la mer, symbole du monde, symbole de toutes les persécutions, de toutes les difficultés et de tous les évènements qui jalonnent l’histoire, et qui menacent notre vie avec le Christ, notre foi. On a souvent remarqué, bien entendu, que l’épisode propre à Pierre est une catéchèse sur la foi et sur la confiance.

Je voudrais avec vous, approfondir un tout petit peu, ces évidences, ces réflexions, assez com­munes sur ce passage de l’évangile. Tout d’abord, quant au miracle lui-même de Jésus marchant sur les eaux, il a pour volonté de manifester que Jésus est le maître de l’univers, de la création tout entière, à la différence d’autres miracles, il ne s’agit pas là d’un geste de compassion pour guérir un malade, mais d’une manifestation de cette divinité créatrice du Christ, il est celui qui a créé le ciel, la terre, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, et c’est pourquoi, il manifeste sa domination sur l’univers. Plus particuliè­rement d’ailleurs pour les sémites, la mer est assimi­lée à ce que nous nous appellerions l’enfer, les zones souterraines de notre cosmologie imaginaire, le lieu des démons, des diables, du mal, des monstres. Pour les hébreux, la mer, et les eaux en général, mais plus particulièrement la mer, est le lieu où se trouve le dragon Léviathan, signe de ces puissances du mal qui se déchaînent, et par conséquent, c’est bien vrai que cette marche de Jésus sur les eaux manifeste qu’il domine toutes les forces de l’univers y compris les forces hostiles, les forces du mal. Et ceci conduit beaucoup de commentateurs à dire que cette marche de Jésus sur les eaux est comme une prophétie de la résurrection du Christ par laquelle il sera vainqueur des puissances du mal, vainqueur de Satan, vainqueur de la mort.

Mais alors, arrêtons-nous un tout petit peu à ce qui est le propre de Matthieu, c’est-à-dire l’épisode concernant Pierre. La première remarque très impor­tante, c’est que le fait que Pierre marche sur les eaux comme Jésus, nous manifeste que nous ne sommes pas seulement les bénéficiaires de la grâce de Dieu, nous ne sommes pas seulement ceux que Jésus a déli­vrés du mal en en étant vainqueur, nous sommes as­sociés en la personne de Pierre à la victoire elle-même de Jésus, car Jésus ne se contente pas de marcher sur les puissances de la mort, d’être vainqueur des puis­sances de la mort pour venir nous rejoindre en la per­sonne de Pierre et des disciples, Jésus invite Pierre et nous invite donc en sa personne, à marcher nous-mê­mes avec courage sur la mer déchaînée, c’est-à-dire à être avec lui plus fort que la mort, plus fort que les puissances du mal, à nous trouver ainsi associés à sa victoire, à son triomphe, à sa croix. Jésus est mort sur la croix, mais il nous invite à entrer nous aussi dans sa Pâque, à y entrer à part entière, à participer avec lui à ce combat qui n’est pas seulement d’ordre moral, à ce combat qui traverse toute l’histoire du monde, ce combat contre les puissances de désagrégation, de désintégration, de mort qui sont à l’œuvre, nous n’avons qu’à regarder autour de nous, à travers toutes ces guerres, toutes ces haines, ou bien simplement dans notre cœur, à travers notre péché et notre man­que de profondeur et d’attention au salut.

Nous sommes invités donc, avec Jésus, à prendre notre croix, non pas seulement pour faire pénitence, mais pour nous affronter directement à ce mal qui est en nous et autour de nous et pour avec lui, remporter la victoire sur le mal, et ressusciter avec lui, c’est cela à quoi nous sommes invités par notre bap­tême, par notre foi, par notre présence ici dans la communauté chrétienne qu’est l'Église. Nous sommes des combattants contre les puissances des ténèbres et du mal, nous sommes appelés à participer à la lumière du Christ.

Quant-à la manière dont Pierre réalise de fa­çon ainsi prophétique, notre combat, avec le Christ contre la mort et contre le mal, je crois qu’il est inté­ressant d’en regarder avec attention les étapes. La première chose, c’est que quand Pierre voit Jésus marcher sur la mer, au lieu de crier de peur avec les autres disciples, au lieu même d’être émerveillé par ce prodige, au lieu d’attendre la venue du Christ, il a cette intuition assez extraordinaire et il faut bien le dire, un peu folle, cette intuition de dire à Jésus : "Puisque c’est toi, appelle-moi, pour que je marche avec toit que la mer". Quelle prétention incroyable, puisque Pierre s’imaginait qu’il était capable par lui-même de marcher sur la mer, il voit bien que si Jésus marche sur la mer, c’est parce qu’il est Dieu, c’est parce qu’il est le créateur, c’est parce qu’il est le maî­tre de tout, c’est parce qu’il est au-dessus de toute condition créée. Comment Pierre peut-il prétendre en faire autant ? Et même si le texte dit littéralement : "Si tu es vraiment Jésus, dis-moi de venir à toi ?" il n’exprime pas un doute, Pierre ne demande pas une preuve, comme preuve que c’est bien toi, appelle-moi, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, nous voyons bien par la suite du récit que le doute va venir dans un deuxième temps. Ce qui est manifeste dans ce premier moment, c’est l’élan presque irréfléchi, en tout cas l’élan de tout l’être, de tout le cœur, de toute la vie de Pierre vers son Seigneur. Il voit Jésus dans la mani­festation de sa puissance divine, et il s’élance vers lui, il veut aller vers lui. Je crois que pour nous aussi, tout ne peut commencer que par là, s’il n’y a pas au fond de nous-mêmes un élan profond de tout notre être, vers Jésus, vers le Seigneur, s’il n’y a pas un désir qui est assez fou pour nous faire demander des choses impossibles, nous ne rencontrerons pas vraiment le Seigneur. La rencontre dans notre vie, la plus quoti­dienne, entre Jésus et nous, ne se fait pas distraite­ment, d’une manière anodine, anecdotique, cette ren­contre, elle suppose en nous une soif, un appel, un désir, un besoin, un amour comme il est dans le cœur de pierre. Et ne disons pas que Pierre est un être ex­ceptionnel, que Pierre va devenir le premier des apô­tres, le chef de l'Église, précisément, tout ce passage nous montre Pierre tout à fait semblable à nous, un homme comme les autres, faible, fragile, pauvre, nous allons le dire dans un instant, par conséquent, ce n’est pas parce qu’il serait au-dessus de la mêlée que Pierre éprouve dans son cœur ce désir intense de Jésus. Il est tout à fait comme nous Pierre, c’est un pauvre homme, c’est un lâche, et nous savons bien qu’au moment de la Passion il abandonnera Jésus, donc, ne nous réfugions pas en disant, il y a des êtres excep­tionnels, des saints, des apôtres, des ministres du Christ et eux sont appelés à cette rencontre exception­nelle elle aussi, et puis, nous, nous sommes des gens normaux, alors le Seigneur vient à nous d’une façon plus modeste. Non, frères et sœurs, ce que Pierre re­présente là c’est chacun d’entre nous, il n’est pas en situation de supériorité exceptionnelle, il est au contraire tout à fait semblable à nous, et c’est comme tel qu’il s’élance vers Jésus, et se sent attiré, comme happé par cette présence de Dieu, il faut qu’il y ait cela d’abord au fond de nous, dans notre cœur, sinon, nous ne serons jamais que des demi-chrétiens, que des demi-croyants. La première choses frères et sœurs, c’est de réveiller en nous, de laisser s’épanouir cet appel, ce désir, cet élan, cette soif de Dieu.

Alors, il y a un deuxième temps, c’est juste­ment celui du doute : Pierre qui marche sur la mer, parce qu’il est porté par son amour, parce qu’il est porté par son élan, tout d’un coup, s’aperçoit du tragi­que de la situation, il s’aperçoit qu’il n’est qu’un homme, qu’il n’est qu’un pauvre être affronté au mal et qu’il n’est pas de taille pour lutter contre le mal. Et à ce moment-là naît le doute dans le cœur de Pierre et remarquez, et de quelle manière naît-il ? Il naît au moment où Pierre mesure ses propres forces par rap­port à l’évènement qui se passe : la mer était déjà démontée quand il est sorti de la barque, il y avait déjà la tempête au moment où il a dit à Jésus : "ap­pelle-moi", il y avait déjà des vagues démesurées au moment où il a marché sur la mer. Pourquoi tout-à-coup s’enfonce-t-il ? Parce que cessant de regarder Jésus, cessant d’être porté par cet élan de tout son être, vers le Seigneur, il se retrouve dans sa pauvreté, dans sa solitude, il s’imagine que c’est de lui, de ses capacités que dépend son salut. Il fait une équivalence qui va se révéler absolument fausse entre ce dont il est capable, et ce à quoi il est confronté et alors, à ce moment-là il coule, car il est bien évident que pas plus pour Pierre que pour nous, il n’y a de commune mesure entre ce que nous sommes capables de faire, et ce à quoi nous sommes confrontés dans notre vie, et chaque jour, et non seulement les jours exceptionnels, mais aussi les jours ordinaires.

Non, frères et sœurs, si nous sommes livrés à nos propres forces, nous ne pouvons rien faire, parce qu’il y a démesure entre ce à quoi nous sommes confrontés dans notre vie, les soucis, les difficultés, les épreuves, les maladies, la mort de ceux que nous aimons, notre mort à nous-mêmes, quand, entre ce à quoi nous sommes confrontés et les forces dont nous disposons, il n’y a aucune commune mesure et nous ne pouvons qu’échouer.

Alors vient le troisième temps dans ce petit récit, Pierre se tourne de nouveau vers le Christ cette fois, du fond de sa faiblesse, du fond du gouffre dans lequel il est en train de s’enfoncer, et il crie : "sauve-moi !" Il reconnaît sa pauvreté, sa misère et son pé­ché, il reconnaît ses limites et il dit au Seigneur : "toi seul, tu peux me sauver si j’ai marché, c’était à cause de toi, à cause de mon amour pour toi, et surtout de ton amour pour moi ; maintenant que j’éprouve ma faiblesse, c’est à cet amour que je fais appel sauve-moi." Et Jésus lui tend la main et le fait entrer avec lui dans la barque.

Frères et sœurs, retenons de cela que nous de­vons avoir dans notre cœur cet élan, ce désir, cet amour, cette soif du Christ, d’abord, ceci est fonda­mental. Et puis ensuite, nous devons nous défier de la tentation de nous croire capables ou de chercher à savoir si nous sommes capables de faire ceci ou cela, il est évident que nous n’en sommes pas capables, et alors, du fond de cette misère, retournons-nous vers Dieu comme implorant cette fois-ci, comme sup­pliant, comme des pécheurs qui demandent que son amour nous répare, nous restaure, nous pardonne, nous rétablisse dans cet élan et dans ce désir premier qui avait jailli de notre cœur.

 

 

AMEN