LA RELIGION EST UN PLAISIR
1 R 19, 4-8 ; Ep 4, 30-5, 2 ; Jn 6, 41-51a
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 août 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Je risque de vous surprendre un peu, mais pourtant je crois que c'est de circonstance par la période de cette canicule estivale qui invite au farniente, au bonheur de vivre sous le soleil de Provence, que l'on soit d'ici ou que l'on y vienne d'ailleurs pour s'y détendre, je me propose ce matin de vous faire une "Défense et illustration de la religion chrétienne comme plaisir", je dis bien: comme plaisir. Vous n'avez peut-être pas souvent l'habitude d'entendre ce discours durant les prêches qui vous sont familiers, mais en fait être chrétien, "c'est un vrai plaisir", au sens littéral du terme.
Vous pouvez utiliser le terme que vous voudrez, les Latins avaient plusieurs mots pour désigner ce que je veux dire, ils avaient les mots de plaisir, délectation et volupté, et les trois conviennent parfaitement bien pour expliquer ce qu'est la religion chrétienne.
Et je voudrais simplement commencer mon propos par cette insidieuse petite question : "Comment se fait-il que la religion, en Occident surtout, soit devenue quelque chose de si ennuyeux ?" Il n'y a qu'à comparer le taux de fréquentation des églises et des cinémas pour constater immédiatement que ce n'est généralement ni la volupté ni le plaisir qui motivent le public à fréquenter les églises. Pourtant la religion, ça devrait marcher comme ça, sur ce que l'oncle Sigmund, le célèbre Viennois appelait "le principe de plaisir". Même si vous n'y croyez pas, je vous assure que c'est "la vérité du Bon Dieu". D'ailleurs vous venez de l'entendre tout à l'heure, c'est Lui-même qui le dit : "Nul ne vient à Moi, si le Père ne l'attire". Et un grand penseur comme saint Augustin que je révère et vénère, même si on a voulu faire de lui le "Père-la-morale" du catholicisme occidental, un janséniste avant la lettre, un type austère et sévère qui compte le nombre des élus sur les dix doigts des mains, l'épouvantail théologique qui menaçait tout le monde de l'enfer (la trop célèbre massa damnata), saint Augustin lui-même en était lui-même profondément convaincu, et c'est pour cette raison d'ailleurs et fort de son autorité qui ne peut être soupçonnée de faiblesse, que je me permets de vous présenter. Et je commencerai donc par vous lire, excusez-moi si cela fait un peu pédant, mais c'est tellement beau et tellement grand, que je ne résiste pas au "plaisir" de vous citer in extenso deux textes de ce génie qui nous présente précisément la religion comme un plaisir.
Et voici donc le premier texte, il commente le passage de l'évangile de Jean que nous écoutions tout à l'heure et qui est proposé dans la liturgie aujourd'hui. "Personne ne vient à Moi si le Père ne le tire", en latin "trahe", le même mot qui a donné le "train", c'est-à-dire "ce qui est tiré".
"Ne va pas t'imaginer que tu es tiré malgré toi. L'âme est tirée aussi par l'amour, et nous ne devons pas craindre de nous entendre reprocher ce mot des Saintes Ecritures qui se trouve dans l'Évangile par ceux qui pèsent attentivement les mots, mais sont loin de comprendre les réalités, surtout les réalités divines, nous sommes tous de ceux-là, nous n'avons pas à craindre qu'on nous dise : Comment puis-je croire volontairement si je suis tiré ?"
Autrement dit, saint Augustin se fait l'objection que vous vous faites tous actuellement en écoutant cette parole du Seigneur, la religion, c'est un effort de la volonté et ce n'est donc pas un plaisir. Or, voilà comment il poursuit sa prédication : "J'affirme ceci: c'est peu que tu sois tiré par ta volonté, tu l'es encore par la volupté". Il n'y a que la langue latine qui permette des jeux de mots aussi suggestifs, voluatatem/ voluptatem ... Laissons-le poursuivre sa réflexion sur le plaisir d'être croyant : "C'est peu que tu sois attiré par ta volonté, tu l'es encore par la volupté. Que veut dire : être tiré par la volupté ? Mets tes délices dans le Seigneur et Il t'accordera les demandes de ton cœur. Il existe une volupté du cœur pour celui qui goûte la douceur de ce Pain du ciel. Or, le poète a pu dire : chacun est tiré par sa volupté".
Ce vers ne provient pas de la Bible, mais du poète païen, Horace, qui s'y connaissait assez bien en matière de volupté. Et Augustin poursuit : "Non pas la nécessité, mais par la volupté, non par obligation, non par obligation, mais par délectation. Et donc combien plus fortement devons-nous dire, nous, qu'est tiré vers le Christ l'homme qui trouve ses délices dans la Vérité, qui trouve ses délices dans le bonheur, qui trouve ses délices dans la justice, qui trouve ses délices dans la Vie éternelle, car tout cela c'est le Christ".
Vous voyez comment saint Augustin lui-même n'avait pas une religion de l'obligation, mais de la délectation, ce qui nous étonne quand même. Dans un second texte sur le même thème, il devient encore plus audacieux, même si, à notre gré, il n'est pas très poète et que de nos jours, on lui reprocherait le caractère un peu conventionnel des images qu'il emploie l'on croirait lire Madame de Scudéry, mais enfin ce n'est pas l'essentiel : "Tu montres un rameau vert à une brebis, comprenez une poignée d'herbe, et tu l'attire. On présente des noix à un enfant, il est attiré, et il est attiré là où il court, il est attiré par son amour, il est attiré sans aucune atteinte faite à son corps, il est attiré par les liens du cœur. Si donc ce qui est révélé des délices et des voluptés terrestres à ceux qui les aiment, tout cela les attire, car il est vrai que chacun est tiré par sa propre volupté, comment le Christ révélé par le Père n'attirerait-Il pas ? Qu'est-ce que l'âme en effet désire avec plus de force que la Vérité ? Pourquoi doit-elle avoir des lèvres avides? Pourquoi doit-elle souhaiter d'avoir un palais intérieur un palais pour le goût, bien entendu, nous sommes dans le vocabulaire du restaurant !un palais intérieur sain (s-a-i-n, nous sommes toujours dans l'alimentaire !) et capable de discerner le vrai, sinon pour manger et boire la Sagesse la Justice, la Vérité et l'Eternité ?"
Et voici encore un troisième passage dans lequel il reprend le commentaire de la même phrase de saint Jean: "Personne ne vient à Moi si le Père qui M'a envoyé ne l'attire, le Seigneur ne dit pas : ne le conduit, avec l'idée, si j'ose ainsi gloser saint Augustin, de préparer son itinéraire sur la carte Michelin, mais ne le tire ou ne l'attire. C'est une violence qui s'exerce sur le cœur, non sur la chair. Pourquoi donc t'étonner ? Crois et tu viens, aime et tu es tiré ou tu es attiré, ne regarde pas cette violence du désir et du plaisir comme dure et pénible, elle est douce, elle est agréable, c'est la suavité même qui tire. La brebis n'est-elle pas attirée quand elle a faim et qu'on lui montre de l'herbe, et je pense qu'elle n'est pas poussée corporellement, mais qu'elle est enchaînée par son désir. Viens au Christ, toi, de la même manière, n'imagine pas de longs itinéraires, car à Celui qui est partout, on vient par l'amour et non par le transport d'un navire."
Je crois vraiment que ces quelques textes nous donnent à penser. Comment se fait-il qu'aujourd'hui la religion, et personnellement, et je suis tenté d'ajouter: même la société se trouve dans une crise aussi grave ? Pourquoi rencontre-t-on tellement de gens angoissés ? Je vous propose une hypothèse qui est tout à fait augustinienne, c'est parce qu'on a "mis la charrue avant les bœufs". On a considéré qu'il y avait deux choses : le travail et le plaisir. Et l'on s'est donné le principe que voici : c'est dans la mesure où on a travaillé qu'on acquiert le droit de consommer. C'est le credo aussi bien du capitalisme que du socialisme moderne avec des nuances d'ailleurs, pour ce qui touche au travail, parce que "ça" ne travaille pas toujours de la même façon. Mais en tout cas, c'est la même idée, on travaille, et parce qu'on travaille, ensuite, on peut se donner du plaisir. Autrement dit: on vit dans l'horizon d'une limitation et d'une frustration permanentes. On a droit de jouir et de se réjouir de ce que l'on a gagné et uniquement dans la mesure où on l'a gagné. C'est l'effort qui paie le plaisir qu'on peut se donner. Vous remarquerez que c'est devenu un réflexe universel, tout se paie. C'est d'ailleurs ce que disait déjà la Plaisante Sagesse Lyonnaise, ce chef d'œuvre de modernité rédigé et édité dans cette bonne ville de Lyon, où comme chacun sait, on travaille beaucoup, et c'étaient les pauvres canuts qui justifiaient leur travail de forcenés quand ils disaient :"on n'a rien sans peine, pas même plaisir". C'est exactement cela.
Or ce que propose saint Augustin, c'est exactement l'inverse. Pourquoi me donnerai-je mal avec ma volonté, sinon parce que je suis déjà d'emblée attiré par la volupté ? Tu montres "les rameaux verts," comme il dit, à la brebis, elle est attirée. La brebis ne ferait pas un pas, je vous accorde que les moutons ne sont pas très intelligents, mais elle ne ferait pas un pas si on lui proposait rien à manger. Et le gamin s'avance fait des sourires et dit merci parce qu'on lui donne des noix, il est bien entendu, pour Augustin, que qui le fait bouger, ce sont les noix et que le plaisir de dire merci à "Mamie" est tout à fait secondaire et accessoire. Ce qui signifie donc même si c'est quelque chose dont on sourit, il n'empêche que c'est très important que, là où nos sociétés modernes hiérarchisent les valeurs de la façon suivante : 1) le travail, la peine, la volonté, la maîtrise économique de sa vie et de ses actes, puis 2) éventuellement, "au compte-gouttes" et selon les circonstances économiques, le calcul mesuré de s'offrir un petit plaisir, un "menu plaisir", à l'inverse, saint Augustin, comme la plupart des penseurs de l'antiquité, propose une inversion radicale. C'est parce qu'on a envie d'être heureux, parce qu'on a envie de partager un certain plaisir, qu'éventuellement et si c'est indispensable, on se donne du mal. Avouez que c'est beaucoup plus humain, personnellement, moi je le pense en tout cas, et c'est précisément ça que Jésus aussi voulait dire quand il s'adressait aux juifs et leur disait ceci en substance : "Qu'est-ce que vous voulez ? Vous voulez du pain simplement parce que vous voulez maîtriser votre avenir économique et la gestion de votre existence alimentaire ? Ou bien, êtes-vous ici parce que vous éprouvez de la joie et du plaisir à être avec Moi?" Telle est, fondamentalement la trame du discours sur le pain de Vie.
Il leur dit donc ceci, si vous me considérez comme un "moyen" que vous pourriez utiliser pour améliorer votre standing de vie, notamment en n'ayant plus rien à faire pour gagner votre pain quotidien, si c'est pour cela que vous me cherchez, en fait vous ne sortirez jamais de cette économie de l'usure, de l'effort, de la volonté, du "se dépenser pour dépenser", mais au fond, que cherchez-vous dans tout cela ? Si ce n'est pas pour le bonheur d'être avec moi, votre Dieu, ça ne vaut vraiment pas la peine de vous donner tant de peine. Et c'est pourquoi Jésus juge important de préciser : il faut que ce soit mon Père qui vous attire". Ce qui veut dire, il faut qu'il vous ait fait découvrir en vérité ce qu'est le bonheur, ce qu'est le plaisir de vivre avec Moi.
Et tel est le sens de la religion chrétienne : il s'agit de vivre "au bonheur de Dieu" ou encore "au plaisir de Dieu". Et je crois qu'une des grandes raisons pour lesquelles la foi dans le monde contemporain occidental s'est écroulée, c'est qu'on a pu tenir les gens pendant quatre ou cinq siècles en leur disant que s'ils n'allaient pas à la messe le dimanche, ils mourraient de faim et le ciel leur tomberait sur la tête. Or, le jour où ils se sont aperçus que le ciel ne leur tombait pas sur la tête et que ce n'était plus la peine d'y aller et bien ils n'y sont plus allés: le jour où l'on a fait disparaître l'élément utilitariste de peur et de terreur, il ne restait plus rien d'autre, il n'y avait plus la joie d'être avec Dieu. Et donc à ce moment-là on se retrouve avec une religion qui est triste comme la mort, c'est le cas de le dire.
Pourquoi a-t-on construit des cathédrales ? Pourquoi a-t-on inventé le chant liturgique ? Pourquoi a-t-on fait tous ces monuments qui font le bonheur de vivre notre foi, et que maintenant la plupart des touristes qui visitent en short les églises ne comprennent absolument pas, puisque de toute façon ils les visitent comme des châteaux forts ou comme Disneyland ? La seule raison, c'était parce que ces gens-là avaient du plaisir à bâtir la maison de Dieu comme la maison par excellence, ils avaient plaisir à écouter un chant qui n'était pas simplement un chant utilitaire pour accompagner l'action du prêtre, mais pour le seul bonheur de chanter et de célébrer Dieu. Si la foi, ce n'est pas ça, elle est absolument inintéressante.
Frères et sœurs, on est en vacances et peut-être que vous passez vos vacances en vous disant : "Je regonfle les accumulateurs pour me repayer onze mois de travail". Dans ce cas-là, c'est dramatique et pratiquement incurable, vous n'avez rien compris au sermon, "vous êtes cuits" et vous êtes perdus pour la religion. Si vous considérez simplement que les vacances sont faites pour vous remettre en état en vue de repartir pour onze mois de boulot, j'ai vraiment perdu mon temps ce matin. Mais si vous comprenez que les vacances, c'est le bonheur, c'est se laisser attirer par la volupté, comme le dirait saint Augustin, alors vous pouvez comprendre aussi ce qu'est la foi, ce qu'est l'éternité, c'est les congés, même pas payés, il n'y a même pas besoin de les payer, mais c'est les congés éternels accordés par la grâce de Dieu. C'est ça l'éternité, et les vacances devraient être un petit morceau d'éternité.
Alors évidemment, et je termine par là, le plaisir et la volupté, tels que les conçoit saint Augustin, ne nous dispensent pas d'être intelligents. Ce n'est pas parce qu'on se laisse aller à la volupté qu'on se laisse aller à n'importe quoi, le gamin, quand il est attiré par des noix, ne pose pas nécessairement un acte dénué de sens. Apparemment, cela ne va pas très loin, mais pourtant vous y reconnaissez le mécanisme profond de l'éducation, laquelle marche toujours de pair avec le plaisir et la volupté. Saint Augustin avait donc raison de penser que le plaisir que nous cherchons doit être un vrai plaisir, le bonheur d'être avec Dieu. Et vous remarquerez que c'est déjà le problème de la culture dans les sociétés humaines. En effet, qu'est-ce qu'une culture ? C'est l'art de gérer des plaisirs dans lesquels on investit le maximum d'intelligence, de valeurs personnelles et de convivialité humaine : l'alimentation devient l'art culinaire, le fait de se vêtir devient la mode. Or, la foi et la religion, c'est la même chose : Dieu a essayé de nous offrir le maximum de bonheur pour peu que nous voulions être avec Lui. Et donc cette religion qui, à certaines époques, pensait que, plus on sabotait les signes, plus on faisait un culte "minable", mieux c'était, parce qu'ainsi les gens s'ennuyaient, ce qui leur valait des mérites et des bons points pour aller de l'autre côté, tout cela relevait purement et simplement d'un attitude masochiste, et c'est consternant. On a trompé les gens. En réalité ce n'est pas vrai : le culte, la foi, la vie de prière, c'est une vie d'un bonheur intelligent, épanoui, heureux avec Dieu, comme une vie familiale est plus vraie et profonde quand on l'enracine sur des valeurs solides.
Frères et sœurs, que ce temps de vacances nous fasse retrouver le sens de ce bonheur de croire, du plaisir de croire, je crois qu'on peut le dire à la suite de saint Augustin, non pas simplement la volonté, non pas simplement l'effort, mais une foi, une attitude de croyant qui soient le bonheur de vivre avec Dieu. En dehors de quoi, je ne vois pas l'intérêt d'être chrétien.
AMEN