POURQUOI COMMUNIER A LA MESSE ?

1 R 19, 4-8 ; Ep 4, 30-5, 2 ; Jn 6,  41-51a
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 août 1994)
Homélie du Frère Michel MORIN


Il y a une époque, pas si éloignée de la nôtre, que certains d'entre vous, vu le nombre d'années qu'ils ont déjà passé sur la terre, ont un peu connue, il y a une époque où les chrétiens, soit les pratiquants comme vous et moi, qui venaient à la messe ne communiaient quasiment jamais. Simple­ment à Noël, à Pâques, ils faisaient leurs pâques comme on disait. Et le reste de l'année, ils s'abste­naient de communier au corps eucharistique du Christ. C'est pour cela que, pour pallier à ce manque, certains directeurs ou certaines écoles spirituelles avaient inventé "la communion spirituelle". Faute de communion réelle, faute de manger le corps du Christ, le pain vivant, on allait, après ou avant la messe, se réfugier dans un coin de l'église, le plus sombre pos­sible, pour essayer de se mettre en communion spiri­tuelle avec Dieu, sans avoir pris la nourriture propre­ment spirituelle qu'est l'eucharistie. Cette sorte de communion spirituelle qui peut-être est encore prati­quée personnellement par dévotion n'est pas tout à fait adéquate au mystère même de la communion.

Et si ces chrétiens ne communiaient pas dans l'eucharistie, ce n'était pas tellement par un manque de foi, puisqu'ils se rattrapaient, ils investissaient la foi dans cette fameuse communion spirituelle. C'est parce qu'il y avait dans leur conscience, mais je ne vais pas en faire l'histoire des raisons ou des motifs, une sorte d'obstacle qui les empêchait de communier. Et cet obstacle était la conscience qu'ils avaient du péché, la conscience qu'ils avaient du mal qu'ils avaient pu commettre, qu'ils avaient cru commettre. Et cela allait jusqu'à ne pas communier parce qu'on avait, peut-être, avalé demi-verre d'eau sucrée juste avant la commu­nion. Décidément, dans notre pratique eucharistique, nous sommes descendus bien bas.

Cette notion du mal commis, du péché qui habituellement étaient des petits péchés, empêchait donc le chrétien de venir communier au corps du Christ. Pourquoi ? Parce que, et probablement l'ensei­gnement de l'Église n'était pas indemne de ces consé­quences, on croyait, on disait qu'il fallait avoir le cœur pur, qu'il fallait être complètement innocent, qu'il fallait absolument être sans péché, absolument pur, nettoyé et lessivé de tout mal pour pouvoir commu­nier. Tant et si bien qu'il y a encore des gens, ce n'est pas la meilleure chose à faire et c'est pour cela que vous ne le faites plus qui viennent se confesser trois minutes avant la messe, pour être sûrs que, en com­muniant, ils n'auront pas fait de péché dans l'intervalle de temps. C'est une notion du péché et de la commu­nion qui me laisse personnellement perplexe. A cha­cun de réfléchir.

Il y avait donc cette notion, imposée ou en tout cas très bien accueillie parce qu'elle correspond à quelque chose de notre psychologie : la communion c'est, en fait, une récompense. J'ai été sage, je com­munie. Je n'ai pas commis de péché, je suis pur devant Dieu ou du moins je le crois, peut-être que Dieu voit différemment, je peux tranquillement communier, poser cet acte qui me fait du bien, qui me fait plaisir, parce que, en communiant, je me dis que je suis sans péché, que je suis pur que je suis prêt à rencontrer Dieu. C'est une vision des choses. Vous sentez bien qu'elle a peut-être habité votre cœur et qu'il y en a encore des traces dans votre esprit, même aujourd'hui.

Actuellement, c'est l'inverse. Dans une as­semblée comme la nôtre, 95% des gens vont commu­nier. Nous sommes donc passés, sans le savoir trop, d'une assemblée dominicale sans beaucoup de com­munions à une assemblée dominicale où il y a beau­coup de communions, et cela c'est très bien. Je ne peux pas vous en faire le reproche bien sûr. Mais je voudrais qu'on y réfléchisse un instant car si aujour­d'hui le chrétien est plus désireux de communier, on se demande parfois si, pour reprendre les termes de l'ancienne pratique, on n'a pas complètement oublié qu'on était quand même pécheur, on n'a pas complè­tement oublié qu'il y avait un peu de mal dans notre cœur, que notre vie est tout de même marquée par un certain nombre d'obscurités, par un certain nombre de refus par un certain nombre d'obstacles que nous mettons nous-mêmes inconsciemment ou volontaire­ment à notre amour de Dieu, à notre communion avec Dieu. Hier, on ne communiait pas sous le poids du péché, aujourd'hui, on communie comme si, tout d'un coup, on s'était libéré d'une certaine conscience du péché C'est bien de s'être libéré d'une "certaine cons­cience du péché" mais peut-être pas forcément de toute conscience du péché.

Ceci m'amène à la réflexion principale de mon propos. L'eucharistie, est-ce une récompense de ma bonne conduite, en tout cas de la bonne conduite telle que je me juge ? Qu'est-ce cette sorte de repas que je prends, sans trop penser qui je suis devant Dieu? parce que c'est dimanche, parce que j'ai l'habi­tude d'aller à la messe, ce qui est excellent. Mais je ne me pose pas trop de questions pour savoir si cette communion au corps eucharistique du Christ va, en moi, faire l'œuvre pour laquelle elle a été instituée.

Il ne s'agit pas simplement de se conforter dans la foi, il ne s'agit pas simplement d'observer un devoir dominical ou une exigence dominicale, il s'agit de bien d'autre chose, bien que ceci soit inscrit dans cela. Il y a dans l'évangile de ce jour deux phrases sur lesquelles il nous faut, un instant, réfléchir.

La première, dans ce discours de Jésus sur le pain de vie : "Nul ne vient à Moi si mon Père ne l'at­tire !" et la seconde : "Ce pain vient du Ciel et il donne la vie éternelle." Il y donc une connotation extrêmement précise de Jésus pour signifier que la communion eucharistique, que le pain de vie vient de Dieu. C'est un don de ciel qui doit nous conduire au ciel, dans lequel nous devons nous laisser attirer par le Père. Une communion eucharistique qui nous fait croire (mais y croyez-vous vraiment ?), que la vie éternelle est déjà en vous et donc que nous sommes déjà en passage dans l'éternité, et donc que nous ne sommes plus tout à fait des contemporains de ce monde, de ce monde qui est marqué par la mort, par la souffrance signifiés par cette parole de Jésus : "Vos Pères sont morts, parce qu'ils n'ont mangé qu'un pain terrestre".

L'eucharistie que nous célébrons, le corps du Christ auquel vous communiez chaque dimanche, est-il vraiment, pour vous, le viatique de votre voyage vers le Ciel ? Est-il vraiment pour vous le chemin inscrit dans votre cœur, dans votre chair, dans votre esprit et dans votre volonté, dans votre intelligence et dans vos activités, le chemin qui rassemble tout ce que vous êtes et tout ce que vous faites, pour vous faire avancer vers le ciel ? vers la vie éternelle ? Je sais bien, nous sommes de ce temps et il faut l'être, nous sommes engagés dans les circonstances et les réalités de cette société, et il le faut. Nous avons be­soin de vivre avec nos contemporains le meilleur et le pire. Pourquoi serions-nous en dehors de cela ? Il le faut. Mais notre foi chrétienne, notre participation hebdomadaire à l'eucharistie nous fait dire et nous fait vivre autre chose, un autre monde, nous fait avancer pas simplement sur des chemins humains de notre vie personnelle, familiale ou politique, mais nous fait réellement avancer sur un chemin intérieur de vie éternelle, sur un chemin qui a son origine dans le ciel, qui s'inscrit en nous par attirance du Père et qui s'ou­vre devant nous chaque fois que nous ouvrons les mains pour recevoir le corps du Christ, le pain de vie, de vie éternelle. Et d'une vie éternelle qui déjà nourrit notre cœur, notre esprit et nos activités.

Alors je voudrais attirer votre attention, pas simplement l'attention de votre intelligence, si bril­lante soit-elle, mais c'est toujours insuffisant dans la foi, l'attention de votre cœur, l'attention de votre vo­lonté d'être croyant, l'attention de votre désir de vous convertir chaque jour à cette réalité première, primor­diale et seule définitive que la communion que nous prenons chaque dimanche, c'est un viatique, c'est le repas pour la route à l'instar du prophète Elie décou­ragé par les exactions de la reine Jézabel qui voulait sa mort car il dénonçait un certain nombre de ses pra­tiques personnelles Et il a fui, il a fui vers l'Horeb, il a fui vers la montagne de Dieu. Il a dit : "Je n'en peux plus ! Fais-moi mourir !" Il a eu cette tentation suici­daire et à deux reprises l'ange est venu lui apporter le pain et l'eau pour le viatique. Il s'est relevé et il a mar­ché quarante jours et quarante nuits jusqu'à la monta­gne de Dieu qui symbolise pour nous le ciel, le para­dis, la vie éternelle, la rencontre définitive.

L'eucharistie que nous célébrons, l'eucharistie à laquelle vous communiez, le corps du Christ que vous allez prendre tout à l'heure, devant lequel vous allez dire : "Amen ! Oui je crois !" croyez-vous qu'il ouvre en vous le chemin de l'éternité ? Croyez-vous vraiment qu'il nourrit en vous le désir de vie éter­nelle? Croyez-vous que ce don de Dieu, c'est en vous l'attirance de la vie éternelle ? L'Église ne serait plus l'Église de Jésus-Christ si elle oubliait, à chaque ins­tant de sa vie, de ses engagements, de ses discours, de sa présence dans le monde qu'elle est d'abord l'Église qui est chargée de conduire les hommes au ciel, qui a la charge du pain eucharistique pour tous les hommes comme nourriture du faible, comme nourriture de l'homme fatigué, comme nourriture de l'homme fra­gile, comme nourriture de l'homme découragé et non pas comme récompense de celui qui se croit parfait. Si l'Église c'est-à-dire chacun d'entre nous, ensemble, nous nous mettons à oublier cette donnée fondamen­tale de la vie éternelle, de l'au-delà de notre propre mort, qu'est-ce que nous aurons à donner au monde d'aujourd'hui ? Des choses de ce monde ? Mais il en a assez des choses de ce monde. Une vision reli­gieuse mais il y en a en pagaille. Une consolation ? mais il y en a plein. Ce n'est pas la peine de venir à la messe pour cela, il y en a d'autres beaucoup plus fa­ciles. Nous avons à célébrer l'eucharistie pour rece­voir le pain d'éternité, laisser ce pain d'éternité ouvrir en nous le chemin qui nous conduira au ciel, nous nourrir aujourd'hui de cette vie éternelle et dire aux hommes de ce temps : nous, l'Église de Jésus-Christ nous n'avons rien d'autre à vivre dans ce monde qu'à vous donner la vie éternelle, qu'à vous laisser attirer, vous aussi, par le don du Père, qu'à vous entraîner dans ce mouvement heureux, dans ce mouvement joyeux, dans ce mouvement magnifique qui saisit tout ce qui est dramatique pour le conduire vers l'éternité. Nous sommes des hommes et des femmes de ce temps, mais parce que chrétiens, dans ce temps, nous signifions un autre temps, nous signifions notre desti­née, nous signifions notre au-delà, nous signifions ce monde où le Christ nous rassemblera, où le pain de vie ne sera rien d'autre que la communion profonde et totale avec la source de vie. Nous n'aurons plus à tenir dans nos mains l'hostie et le corps du Christ, nous serons le corps du Christ et Dieu nous tiendra dans ses mains, pas simplement nous, mais Il veut aussi tenir dans ses mains de Père tous les hommes rassem­blés, tous les hommes qui ont soif, tous les hommes qui cherchent, tous les hommes qui ont faim, tous les hommes qui sont fatigués par la vie. Le pain en che­min, la nourriture, le viatique, le Christ nous le donne dans son corps et dans son sang pour notre vie éter­nelle et pour que cette vie éternelle soit aussi l'objet de la recherche et de la joie de tous nos frères aujour­d'hui.

 

 

AMEN