Ex 17, 8-1; II Tm 3, 14-4, ; Lc 18, 1-8

Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire ??? - C

Homélie du Frère Michel MORIN

 

T

ant que Moïse tenait ses bras élevés vers le ciel, soutenus par ses serviteurs, le peuple était victorieux des Amalécites." Jésus nous donne, aujourd'hui comme à ses disciples, une parabole pour nous faire comprendre qu'il faut prier sans cesse. Ces deux passages de l'Écriture m'invitent donc à vous parler ce matin de la prière. Je le ferai en trois moments pour que vous puissiez vous y retrouver : le premier : l'impossible désir, le second : le miroir ou le visage, le troisième : la première barrière.

L'impossible désir. Frères et sœurs, il est dans l'essence des oiseaux de voler, dans l'essence des arbres de porter des fruits, il est dans l'essence de l'homme de prier. L'oiseau vole, l'arbre fructifie l'homme prie. L'oiseau qui ne vole pas est en cage, l'arbre qui ne porte pas de fruit ne nourrit personne, le chrétien qui ne prie pas ne mérite pas profondément d'être appelé chrétien. La prière, nous le savons, fait partie à la fois de notre premier désir mais aussi de notre impossibilité radicale à prier de façon qui nous satisfasse. Je n'ai jamais rencontré un chrétien qui m'a dit : "la prière ça marche très bien", je m'en réjouis, cette difficulté nous évite l'orgueil. Nous avons beau­coup de peine à prier tout simplement parce que nous ne prions pas assez. La prière est de fait une chose difficile parce qu'elle consiste à incarner profondé­ment en nous la relation trinitaire du Fils et du Père dans la communion de l'Esprit. Nous avons tous, je pense, cette volonté de prier davantage, de prier mieux, et cependant nous nous reconnaissons souvent velléitaires parce qu'en définitive nous ne prions pas ou, quand nous essayons de prier, nous prions mal. On se trouve ainsi dans une sorte de cercle vicieux qui nous décourage, à propos duquel nous nous lamen­tons sur nous-mêmes et qui, en définitive, nous fait perdre le goût de la prière, comme l'oiseau perd le sens et l'instinct des grands espaces, enfermé comme il est dans sa cage où il ne peut déployer toutes ses ailes. Nous perdons le goût du fruit, nous avançons vers l'arbre qui depuis longtemps n'en donne plus. Alors, nous nous habituons à ne plus prier, bien que dans notre cœur, nous restions toujours désireux, mais avec une sorte de mauvaise conscience devant Dieu et devant soi-même, car Jésus nous dit : "Priez toujours, priez sans cesse". Et la liturgie nous rappelle cet évè­nement du livre de l'Exode où la victoire sur le mal se reçoit uniquement dans une prière perpétuelle, la prière de Moïse, les bras levés vers le ciel et quand il en est fatigué, il va chercher les autres pour le soute­nir.

Le deuxième point : le miroir ou le visage. Car pour nous, pour vous, qu'est-ce que prier ? Je crois que souvent nous utilisons la prière comme un miroir, c'est-à-dire pour se regarder soi-même. La prière, si elle est ainsi la réflexion de mon propre vi­sage, n'est qu'un pur monologue, et le monologue avec soi-même avouez que cela nous mène toujours dans des impasses. La prière ne peut naître qu'à l'inté­rieur d'un dialogue, pour le dialogue il faut être au moins deux. Alors que le miroir ne nous donne que l'illusion de l'autre puisque c'est notre propre visage. La parole de Dieu nous a été donnée, elle nous est livrée chaque jour soit dans la liturgie, soit dans la lecture personnelle, pour être dans notre prière et pour notre prière le visage de Dieu, la face de Dieu, non pas d'un Dieu abstrait ou imaginaire, mais le visage d'un Dieu vivant, qui a pris traits de nos traits, chair de notre chair. La parole de Dieu est assez réaliste, dans l'amour ou dans la violence, dans la mort ou dans le sang, pour y retrouver vraiment le visage du Christ dans son Incarnation aux prises avec tout ce qui fait aujourd'hui notre vie, mais au lieu de retrou­ver ce qui fait notre vie par le moyen du miroir qui nous renvoie à nous-mêmes, dans la prière véritable, nous rencontrons celui qui est notre vie nous contem­plons par l'Écriture, le visage du Christ qui souffre, qui aime, qui meurt, qui pleure et ainsi de suite. Tant que nous ne serons pas convaincus que la prière, pour être prière chrétienne c'est-à-dire dans le Christ, nous place d'abord dans le face-à-face avec Lui, nous ne prierons jamais, et le peu de prière que nous ferons ne sera qu'une illusion de prière, et de cela, c'est vrai, et heureusement, nous nous lassons.

La prière chrétienne est d'abord et essentiel­lement un dialogue. Mais, et c'est le deuxième point que je veux souligner, ce n'est pas nous qui avons l'initiative du dialogue, voilà un des obstacles majeurs de notre prière. Car je suis certain, par ce que je le fais moi-même, lorsque nous nous mettons à prier, qui commence à parler ? Dieu ou vous ? Si vous êtes de­vant votre miroir, c'est vous-mêmes. Et même lors­qu'on est devant la face de Dieu, on commence soi-même son propre discours, comme si nous avions d'abord la certitude que notre prière doit instruire Dieu et le renseigner sur ce que nous sommes, ce que nous vivons, sur nos difficultés et nos peines. Enfin n'est-ce pas prendre Dieu ignorant de sa créature, non ? La prière n'est pas faite pour renseigner Dieu sur ce dont nous avons besoin, mais pour construire le dia­logue avec Dieu, pour tisser l'intimité avec Dieu, pour établir le cœur à cœur avec Dieu. Cette prière ne peut être que dans un dialogue où Dieu commence. C'est pour cela que dans votre prière ne commencez jamais à parler au Bon Dieu, parce que souvent vous ne par­lez qu'à vous-mêmes. Prenez l'Écriture, et prenez l'Écriture non pas comme une parole vague dans la­quelle vous allez chercher des choses pour vous, des choses à comprendre et pour régler vos problèmes, non, prenez l'Écriture comme le visage de Dieu, la face de Dieu, la personne même du Christ qui se pré­sente à vous, avec tout le poids de votre propre vie humaine, puisque c'est cela qu'Il a épousé en prenant dans l'Incarnation notre chair. Oui, c'est Dieu, dans la prière, qui a l'initiative. Alors laissez-Le commencer. Et vous verrez que le dialogue s'instaurera. Lisez l'Écriture en écoutant Dieu qui vous parle, non pas en cherchant quelque chose pour vous, mais en écoutant ce que Dieu veut pour vous. La prière est essentielle­ment cette écoute profondément cordiale d'un Dieu extrêmement proche qui se manifeste à visage décou­vert dans l'Écriture. Après notre réponse viendra, vous verrez que, souvent, elle viendra non pas en parole ou en blablabla, mais en silence, en joie, en bonheur simple d'écouter un Dieu proche, non pas pour nous apprendre des choses sur Lui ou sur nous, mais pour broder entre Lui et nous ce dialogue fondamental, radical et essentiel qui fait la spécificité du chrétien, la qualité profonde du croyant. Car ainsi, nous nous laissons inscrire dans le dialogue entre le Père et le Fils, nous revêtons vraiment notre dignité de fils adoptés dans la communion trinitaire. Donc commen­cez dans la prière par un face-à-face, laissez Dieu se manifester à vous et laissez-vous emporter dans le silence, je vous promets alors que votre vie de prière changera du tout au tout, que vous retrouverez ce goût et cette énergie de vous envoler au-delà de votre cage personnelle, c'est-à-dire de la façon dont vous avez construit votre prière trop humaine. Et vous goûterez les fruits qui abondent dans cette prière : savourer cette présence et ce don que Dieu ne cesse de nous manifester, en faire le pain de chaque jour, la nourri­ture quotidienne, le bonheur intérieur.

Le troisième élément la première barrière. Vous allez me dire : "tout ce que vous dites, c'est très beau, on est bien d'accord". Je le sais bien c'est pour ça que je vous le dis, "mais qu'est-ce qu'il faut faire ?" Lever la première barrière. Alors vous demandez : "mais qu'elle est la première barrière ?" si je vous renvoyais la question, vous me diriez sûrement :"J'ai beaucoup de distractions, alors je n'arrive pas à prier". C'est habituellement ce genre de péché dont les chrétiens s'accusent : "J'ai beaucoup de distrac­tions". Mais je vais vous dire simplement que ce n'est pas cela le problème, non, le problème, ce n'est pas d'être distrait. Les distractions dans la prière, c'est exactement comme les fautes d'orthographe faites par l'enfant qui apprend à écrire ce n'est pas grave, mais plus il écrira, moins il en fera, moins nous prions, plus nous aurons de distractions. L'obstacle majeur, à mon sens, ce ne sont pas les distractions, elles font partie de la prière, et même elles sont toute notre vie qui remonte de notre mémoire. Alors puisque c'est ainsi offrons-les à Dieu, ainsi allégeons-nous de nos distractions. L'obstacle fondamental à la prière c'est notre indifférence. Nous sommes indifférents à la présence de Dieu, nous sommes indifférents à la parole de Dieu, indifférents au don de Dieu. Voilà le drame de notre prière chrétienne. Et parce que nous sommes indifférents, comme je le disais tout à l'heure, on se contente de peu, or ce peu ne nourrit ni nous, ni la communauté chrétienne. Voilà le premier obstacle à lever, la première barrière, celle de l'indifférence. Il faut donc, pour entrer dans cette prière continuelle, sortir de cette indifférence, il faut cultiver, je dis bien cultiver régulièrement un temps de prière dans sa journée, un temps de prière quotidien, je dis bien quotidien.

Maintenant je me permets très simplement de vous poser la question priez-vous chaque jour ? dans votre journée y-a-t-il un temps gratuit pour Dieu? avez-vous une profonde volonté, désir de rencontrer Dieu pour Lui-même ? parce que Dieu n'a qu'un seul désir, c'est de vous rencontrer pour vous-mêmes dans la paix, dans le calme, dans le silence. Nous sommes des êtres de chair et l'on demande tou­jours au prédicateur d'être concret, je me permets de l'être aujourd'hui. Dans la trame de votre quotidien priez-vous vraiment ? est-ce que vous vous donnez en vérité les moyens d'entrer en présence de Dieu, hors de tout autre agitation, occupation, nécessité si im­portantes soient-elles, Dieu est-Il vraiment premier? Tant que ceci ne sera pas régulièrement acquis, ne venez pas me dire : "Je n'arrive pas à prier", ne venez pas me dire : "Cela ne sert à rien de prier", ne venez pas me dire : "Dieu ne m'écoute pas". Evidemment si vous ne vous occupez pas de Lui, Il ne vous écoutera pas. Quant-à l'indifférence, elle se soigne par la pré­sence à Dieu, mais quotidiennement, je ne parle pas d'une demie-heure, je ne parle pas d'une heure, je parle d'une présence à Dieu, un moment d'intense présence avec Dieu, en écoutant sa parole, non pas en ruminant nos affaires, mais en nous mettant face-à-face avec sa Parole parce que c'est là qu'Il est le plus présent, le plus proche, et le plus humain, et l'on se laisse emporter un instant dans cette présence, on se laisse prendre dans ce souffle qui nous sort de notre cage, on se laisse réjouir de ce fruit de la fécondité de la présence de Dieu cueilli à l'arbre de la Parole vi­vante et féconde. Si nous arrivons chaque jour à passer cette barrière, nous trouverons vraiment le chemin de la prière, ou plus exactement la prière trouvera naturellement son chemin en nous.

Alors je vous propose encore un moyen. Vous savez que l'enfant apprend à aimer dans sa famille, le chrétien apprend à prier dans sa famille c'est-à-dire dans sa communauté chrétienne. Vous avez la chance, dans la paroisse, d'avoir régulièrement deux ou trois fois par jour des rassemblements dans la prière, les laudes, les vêpres, les vigiles. Alors je vous propose que de temps en temps, quand vous avez de la peine à prier, quand vous n'arrivez pas à prier tout seul, de venir apprendre à prier dans la pédagogie communautaire de l'Église, de venir apprendre à ruminer les psaumes ici-même, ensemble, dans la présence ecclésiale de Dieu et de ramener chez vous ces psaumes pour continuer votre prière. Il ne faut pas vouloir être malin tout seul, on n'est intelligent qu'à plusieurs, on n'est chrétien qu'à plusieurs, on n'est priant qu'à plusieurs, dans la communauté chré­tienne. Alors faites un effort, devant Dieu prévoyez de venir de temps en temps chanter vêpres et vigiles ou les laudes si vous pouvez. Que chacun choisisse ainsi un moment de vie communautaire pour sa prière pour retrouver la source, puisez son énergie dans la prière de l'Église qui devient prière personnelle pour ensuite alimenter la prière de l'Église.

Que cette eucharistie nous réintègre profon­dément dans cette nécessité de la prière, elle fait par­tie de l'essence même de la vie baptismale et eucha­ristique. Et que le Christ Lui-même soit ce visage, cette face, cet air et ce fruit qui nourrira notre prière et nous rendra ainsi profondément chrétiens c'est-à-dire semblables à Lui dans son incessante prière avec son Père dans la force de l'Esprit Saint.

 

AMEN