ATTENDRE DANS LA FOI
Sg 18, 6-9 ; He 11, 1-2+8-19 ; Lc 12, 32-48
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 août 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
De cet ensemble de textes, nous devons d'abord retenir que toute notre vie doit être une attente de Dieu. Le centre de gravité de notre vie n'est pas ici-bas, il n'est pas présent, le centre de gravité de notre vie est ailleurs et il est "à venir". A venir ce qui ne veut pas dire seulement futur, mais "qui vient". le centre de gravité de notre vie vient vers nous, est en train de venir et en venant nous attire, nous aspire à lui. Nous sommes donc des êtres en mouvement puisque nous ne sommes pas fixés dans notre lieu définitif. Notre vrai lieu est un ailleurs et nous ne sommes pas encore parvenus à ce lieu. Ce lieu nous aspire, nous attire vers lui, nous met en mouvement vers lui. Ce lieu est le Royaume c'est-à-dire la présence de Dieu. Nous sommes donc des êtres faits pour ailleurs, des êtres faits pour un autre monde, faits pour ce qui vient, ce mystère qui vient, "Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté du cœur de l'homme." Le centre et le but de notre vie ne nous appartiennent pas, nous ne les connaissons pas encore, nous ne pouvons pas mettre la main dessus, ceci nous échappe ou plus exactement c'est nous qui sommes possédés par ce centre et ce but, par ce Dieu qui est notre but et c'est Lui qui nous met en mouvement, c'est Lui qui nous donne d'être en marche vers nous-mêmes, c'est-à-dire vers Lui, puisqu'Il est plus nous-mêmes que nous ne sommes nous-mêmes.
Remarquez bien que cette polarisation de notre vie par cet ailleurs, par ce futur qui vient, cette polarisation ne nous détourne pas de notre vie présente. Cette attente n'est pas une attente passive, distraite, qui nous rendrait indifférents à ce monde-ci sous prétexte que ce n'est pas le monde véritable, que ce n'est pas le véritable lieu de notre vie et de notre être. Le serviteur qui attend son Maître ne l'attend pas les bras croisés dans la parabole, il ne l'attend pas en ne faisant rien. Au contraire, il l'attend en préparant la maison pour la venue du maître, il l'attend en donnant aux autres serviteurs leur part de blé, leur part de travail. Attendre Dieu ce n'est donc pas nous détourner de ce monde, c'est préparer ce monde pour qu'il soit prêt à recevoir Dieu lors de sa venue. C'est donc, au contraire, nous donner une vitalité, une efficacité, un intérêt sans cesse croissant pour ce monde, car l'ailleurs dont il est question n'est pas un ailleurs étranger à notre monde, c'est un ailleurs qui vient vers notre monde, qui vient l'assumer, l'absorber, le prendre en lui. II faut que notre monde soit prêt à devenir cet ailleurs. Il ne s'agit pas d'un autre monde qui nierait ou supprimerait celui-ci, mais qui doit rendre ce monde-ci autre, afin qu'il puisse entrer dans le Royaume. Car nous sommes appelés au Royaume et tout notre être, et tout l'univers qui nous entoure est appelé avec nous au Royaume. C'est donc une activité permanente que d'attendre Dieu. C'est attendre Dieu en façonnant ce que nous sommes et tout ce qui nous entoure dans la ressemblance, dans l'impatience de cette venue de Dieu.
Alors cette attente, cette attente active, cette attente qui, loin de nous détourner du monde, nous enracine en lui, quelle en est la faculté décisive ? Et bien l'épître aux Hébreux nous la précise : c'est la foi. La foi qui nous est définie ainsi, c'est déjà la possession des biens que l'on espère, c'est la réalité de ce qu'on ne voit pas La foi c'est donc une réalisation déjà présente de ce qu'on espère, de ce qu'on attend. C'est donc que l'à venir vient déjà tellement que le présent est rempli de cet à venir, au moins en creux, au moins en aspiration, au moins en préparation et en pressentiment. C'est la réalité de ce qu'on ne voit pas, cet ailleurs, cet invisible. Ce monde qui, semble-t-il nous échappe, déjà la foi nous le donne. Il est là. Il est en nous. Le monde à venir, le Royaume, cet ailleurs, cet Au-delà, cet A venir est déjà enraciné dans notre présent, dans notre ici-bas. Par la foi, nous sommes contemporains de ce monde à venir. Par la foi, nous sommes conaturels de cet ailleurs, nous sommes apprivoisés à cet ailleurs.
Et la foi va être ainsi la faculté qui a permis à Abraham et à nous avec Abraham, de marcher sans savoir où nous allons, et cependant en étant tout entiers attirés par ce point où nous allons et que nous ne connaissons pas encore. La foi nous permet de saisir ou plutôt d'être saisis par ce que nous ne pouvons pas tenir entre nos mains. La foi nous permet d'adhérer pleinement à ce que nous ne pouvons pas entièrement percevoir, connaître et nous approprier. Par la foi, Abraham partit vers le pays qu'il devait recevoir en héritage et il partit "ne sachant pas où il allait". Et il a séjourné sur cette terre comme un étranger en marche vers la terre promise, mais peu à peu il s'est révélé à lui que cette terre était déjà tout ensemencée par la richesse de la terre promise. D'une part, la foi a permis à Abraham et à Sara de découvrir la vie au cœur de ce qui est mortel. Abraham était avancé en âge, Sara était une femme vieillie, et cependant, par la foi, c'est-à-dire par l'adhésion à l'invisible, par l'adhésion à cette présence de Dieu, qui nous dépasse de toute part mais qui est si réelle, Abraham et Sara reçurent la promesse et la réalisation de cette promesse que naîtrait d'eux des descendants aussi nombreux que les étoiles du ciel et les grains de sable sur le rivage de la mer. D'Abraham, déjà vieilli, de Sara déjà proche de la mort, a jailli la vie. Et plus encore cet enfant de la promesse, cet enfant donné par surcroît, cet enfant né à des parents qui ne pouvaient plus enfanter, cet enfant qui était l'objet de la promesse, cet enfant qui portait en lui tout l'ailleurs, tout l'au-delà, toute l'espérance d'Abraham, cet enfant, Dieu le demande en sacrifice à Abraham. Abraham monta sur ma montagne de Moriah pour immoler ce fils en qui pourtant se résument toutes les promesses de Dieu. Mais Dieu arrêtera le bras d'Abraham et lui rendra son fils, parce qu'Abraham avait cru en la résurrection. Il avait cru Dieu capable, au-delà de la mort, de rendre la vie. Par la foi, Abraham mis à l'épreuve, a offert Isaac, et c'est son fils unique qu'il offrait en sacrifice, lui qui était le dépositaire des promesses.
Par la foi, non seulement nous sommes contemporains de ce monde à venir, non seule ment la foi rend présent en nous cet ailleurs qui est le centre de notre vie, mais encore la foi fait jaillir la vie, la vie éternelle de notre corps mortel, de notre âme souvent abîmée, voire peut-être rendue morte par le péché. Par la foi, Dieu fait jaillir la vie de la mort. Par la foi, Dieu est le maître de l'impossible. La foi c'est donc ce don que nous acceptons de faire de nous-mêmes, sans limite, sans preuve, sans garantie, nous abandonnant à la Parole de Dieu, à la promesse de Dieu, à la réalité de Dieu, à l'amour triomphant de Dieu, à la résurrection de Dieu. Savoir que, au-delà de ce que nous pouvons imaginer, au-delà de ce que nous pourrions faire, au-delà de ce dont nous avons la preuve, Dieu nous conduit vers ce mystère, vers ce mystère qui résume toute chose et qui est le sens réel de notre vie, et qui nous échappe mais nous n'échappons pas à la main de Dieu, nous n'échappons pas à ce mystère qui est celui de Dieu et qui est le nôtre. C'est pourquoi, si nous ne pouvons pas étreindre ce mystère, lui peut nous étreindre et ce qui nous est demandé, c'est de nous laisser prendre par ce mystère de Dieu, de nous laisser guider par Lui, de nous laisser remplir par Lui, afin que cette vie dont nous ne sommes pas capables par nous-mêmes, nous soit donnée et qu'elle nous amène à l'épanouissement complet de ce que Dieu a voulu pour nous.
AMEN