L'ESPÉRANCE
Sg 18, 6-9 ; He 11, 1-2+8-19 ; Lc 12, 32-48
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 août 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
La charité, nous le savons aussi, mais souvent nous nous trompons d'ailleurs, nous faisons un petit peu comme le monde, nous appelons la charité générosité ou altruisme. C'est une confusion, ce n'est pas cela, ce n'est pas d'abord cela. La charité c'est tout simplement le fait que Dieu soit amour, qu'Il se donne comme objet d'amour, pour réveiller en nous toutes nos capacités d'amour pour Lui, et pour Lui seul comme bien ultime. Tout ce qui est de la générosité, du don, de l'altruisme, cela vient après, comme pour authentifier l'amour que nous recevons de Dieu et que nous voulons lui donner.
Quant-à l'espérance, si je vous demandais comment vous pourriez la définir, je crois que j'aurais des réponses tout à fait vagues et vaseuses, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est l'espérance ? Nous disons pourtant : "on vit d'espoir." Oui, mais qu'est-ce que cela veut dire "vivre d'espoir" et d'espérance. Et c'est sur cela que je voudrais que nous réfléchissions ensemble parce que c'est peut-être la vertu qui nous manque le plus, et c'est sûrement la vertu dont le monde d'aujourd'hui a le plus besoin. Pour cela je vais partir de façon assez simple, assez concrète de deux exemples, de deux anecdotes si vous voulez. La première vient de saint Thomas d'Aquin qui est un grand docteur de la foi, la deuxième vient d'un grand bandit, je le citerai tout à l'heure.
Lorsque saint Thomas a achevé d'écrire ce que nous avons appelé la Somme Théologique, il a dans une sorte d'extase entendu Dieu, le Seigneur, lui demander : "Thomas, tu as parfaitement écrit sur Moi. Qu'est-ce que tu veux comme récompense ?" Et Saint Thomas lui a dit : "Rien d'autre, Seigneur, que Toi seul !" - "Thomas, tu as très bien écrit sur Moi !" c'est la foi. De toute l'intelligence extraordinaire de ce dominicain du treizième siècle, de toute son intelligence, il a adhéré. C'est probablement un des chrétiens qui a été le plus loin dans la compréhension du mystère de Dieu, du mystère caché de Dieu, un chrétien qui a mis toute son intelligence et Dieu seul sait combien elle était grande, pour connaître, pour scruter, pour étudier, pour analyser et pour livrer le mystère caché de Dieu. C'est cela la foi. "Thomas, tu as bien parlé de Moi !" mais est-ce qu'il suffisait de cela pour que saint Thomas soit canonisé, sûrement pas. Il fallait qu'il puisse aussi dire : "Je n'ai pas d'autre bien que Toi seul", et à la fin de sa vie il dira : "Tout ce que j'ai écrit n'est que paille, bon à brûler !" Heureusement, Dieu merci, qu'il ne les a pas brûlés tous ses livres, car nous serions théologiquement bien pauvres aujourd'hui. "Je ne veux pas d'autre récompense que Toi et Toi seul !" C'est la vertu d'espérance.
Je vous disais que croire, c'est adhérer à Quelqu'un que nous ne voyons pas. Et bien l'espérance, c'est l'attente, le désir, l'attirance pour voir, un jour, ce que nous croyons. Jésus vient de nous dire : "Là ou est ton trésor, là est ton cœur !" Le trésor, c'est Dieu, le trésor c'est notre foi en Dieu, le trésor c'est cette certitude, cette pierre fondamentale, cette pierre de fondation de notre vie : "Dieu nous aime" et nous adhérons à l'existence de Dieu, mais il faut que, là aussi, soit notre cœur. Et si la foi est davantage, sans vouloir faire trop de catégories, de l'ordre de l'intelligence, de la capacité de connaître de l'homme, l'espérance est de l'ordre du cœur, l'espérance est de l'élan du cœur, l'espérance est du désir du cœur. "Là où est ton trésor, là sera ton cœur !"
Voici que le trésor qui est Dieu et que nous connaissons par la foi doit entraîner, doit raviver, doit réveiller notre cœur, c'est-à-dire notre désir plein d'affection, plein de joie, de connaître ce à quoi nous adhérons par la foi. Il y a une chose étonnante. Je ne suis pas du tout physicien et je ne sais rien des lois qui gèrent le monde. Chacun ses qualités ou ses compétences. Mais il y a une chose qui est absolument étonnante, c'est que la masse des océans est capable d'être attirée et soulevée par un astre lointain et beaucoup plus petit que la terre, la lune. Cela c'est une image de l'espérance. C'est que tout ce que nous sommes, toute la masse de notre existence, toute l'épaisseur de notre vie et de la vie du monde est capable d'être attirée par Dieu, par cet astre de la nuit de la connaissance, par cet astre qui est capable d'attirer à Lui cet immense poids, cette immense réalité de la création. Et c'est cela qui donne vie à l'océan, c'est cela qui permet à l'océan d'avoir ce mouvement vital, ce va-et-vient, ce flux et ce reflux.
L'espérance c'est cela. C'est d'être attiré, c'est d'être soulevé c'est d'être emporté par Dieu. Et Dieu c'est l'objet de notre foi. L'espérance c'est ce qui est capable de nous mettre en route. Abraham a adhéré à l'appel de Dieu, mais il est parti. Et il est parti vers une terre qu'il ne connaissait pas, car dans la foi, c'est cela. Nous ne savons pas où nous allons, mais la foi nous dit que nous y allons tout droit. Peu importe notre chemin, peu importe notre vie. Dieu vient soulever notre cœur et notre vie. Dieu vient nous entraîner vers Lui. Et il ne suffit pas d'être croyant au sens uniquement rationnel, il ne suffit pas d'adhérer avec notre intelligence au mystère de la foi, il faut, avec notre cœur, avoir le désir exultant de connaître ce mystère de la foi, de le voir un jour, de le contempler. Et saint Paul nous le dit souvent : "Aujourd'hui, vous marchez dans la nuit, vous vivez comme derrière un voile, mais un jour, vous contemplerez ce que vous croyez." Et cela, c'est cette pointe de l'espérance qui vient sans cesse réveiller notre être qui, bien souvent, s'endort et se laisse vivre, au rythme même de ces propres événements.
C'est cela cette vertu théologale de l'espérance, cette force qui nous vient de Dieu par attirance et qui met dans notre cœur ce soulèvement, cette affection, ce désir profond de Le connaître, un jour. Mais il faut aussi dire que l'espérance n'est pas simplement pour demain, qu'elle nous permet aussi de vivre aujourd'hui, dans la joie de savoir que le Don dont nous serons un jour comblés, nous est déjà donné. "Sois sans crainte, petit troupeau, car il a plu à ton Père de te donner le Royaume." Le Royaume, c'est l'objet de notre espérance. C'est vers lui que nous marchons comme vers une terre promise. Mais, sois dans la joie, aujourd'hui. Sois sans crainte de tout ce qui t'arrive, parce que ce Royaume, tu l'as déjà, et tu y adhères par la foi. Alors, frères et sœurs, est-ce que ce que vous croyez vous réjouit ? Est-ce que ce que vous croyez vous donne envie de voir ce que vous croyez ? Si ce n'est pas cela, c'est que vous êtes encore étrangers à cette vertu de l'espérance et que votre foi est par trop intellectuelle et pas assez cordiale. Elle n'a pas encore atteint le cœur même de votre être. Vous n'êtes pas encore entrés dans ce mouvement de votre cœur vers le trésor. Et le trésor c'est quelque chose qui doit nous réjouir, qui doit nous enrichir de cet amour de Dieu.
Et l'espérance, parce qu'elle nous oriente vers ce paradis de Dieu, c'est la cause de notre lucidité dans la vie sur la terre. Voyez-vous, nous sommes des gens perdus, nous ne savons plus où nous allons, même sur les chemins terrestres. Nous ne savons plus à quels saints nous vouer, même au plan spirituel. Et bien l'espérance, parce qu'elle est dans notre cœur, la présence déjà commencée, déjà réalisée de notre destinée ultime, l'espérance nous permet d'y voir clair pour marcher aujourd'hui, pour essayer de trouver le droit chemin. Le droit chemin ce n'est pas celui qui nous comblera des biens terrestres fussent-ils très bons, mais c'est celui qui nous conduira vers l'éternité de Dieu. C'est pour cela qu'Abraham est parti et pour rien d'autre. L'espérance est cette vertu de la lucidité pour aujourd'hui. Nous n'y verrons pas clair si nous n'espérons pas profondément c'est-à-dire si nous ne sommes pas déjà exultants de joie, d'allégresse, de bonheur, parce que nous sommes croyants, parce que nous adhérons aux vérités cachées de la foi.
L'espérance c'est aussi la béatitude des pauvres, la béatitude des pécheurs, la béatitude des misérables, de ceux qui n'ont rien d'autre que Dieu, de ceux qui n'ont rien d'autre que ce mystère caché, de ceux qui n'ont rien d'autre que ce désir, dans leur cœur de connaître un jour et de vivre en Dieu. C'est cela les pauvres. Et peut-être que parce que l'espérance est la béatitude des pauvres, l'espérance est aussi la béatitude et la force de nos souffrances et de nos épreuves Nous ne pouvons pas vivre les difficultés de notre vie sans espérance, autrement cette espérance que nous devrions vivre se change en peur, se change en angoisse, se change en désespoir.
"Ne crains pas, petit troupeau ! Il a plus à ton Père de te donner le Royaume !" Frères et sœurs, vous le savez très bien, ce monde, notre monde est profondément pessimiste. Notre monde est profondément angoissé, notre monde est un monde de la peur. Ce pessimisme, cette angoisse, cette peur ce n'est pas uniquement chez les autres. Cela touche, s'infiltre et vient abîmer notre cœur de chrétien. Or, au milieu et pour ce monde, nous devons être des hommes d'espérance, c'est-à-dire des hommes de l'autre monde, des hommes qui savent que l'autre monde est déjà présent, et que cette présence de l'autre monde c'est déjà la route unique de notre bonheur, de notre certitude, de notre vérité. Soyez des chrétiens de la foi, oui, de la charité, bien sûr, mais bien plus encore de l'espérance, et surtout là où il n'y en a plus.
Je vous disais que je prendrais deux exemples. Le premier était de saint Thomas d'Aquin, le second est d'un brigand, condamné à mort et exécuté : Jacques Fesch. Jacques Fesch est né le 6 avril 1930. Condamné à mort le 6 avril 1957, dans la nuit du dimanche de la Passion. Il a été exécuté le premier octobre 1957, et voici quelques lignes de ses dernières lettres : "Les clous dans mes mains sont réels, et les clous acceptés. Je comprends mieux toute la pureté du Christ opposée à ma misère et à mon abjection. Parce que j'accepte de tout cœur la volonté du Père, je reçois joie sur joie." Et ceci la veille de son exécution. "L'exécution aura lieu demain matin, vers quatre heures du matin. Que la volonté du Seigneur soit faite en toute chose. Jésus est tout près de moi. Il m'attire de plus en plus à Lui, et je ne peux que l'adorer en silence, désirant mourir d'amour. J'attends l'amour. Dans cinq heures, je verrai Dieu. Il m'attire doucement à Lui, me donnant cette paix qui n'est pas de ce monde. La paix est partie, pour faire place à l'angoisse. J'ai le cœur qui saute dans la poitrine. Sainte Vierge, ayez pitié de moi !" Et puis, plus tard : "Je suis plus tranquille que tout à l'heure, parce que Jésus m'a promis de m'emmener tout de suite au paradis, que je mourrai en chrétien. Je suis heureux. Adieu !"
Frères et sœurs, que le Dieu de l'espérance vous donne en plénitude cette paix et ce bonheur dans la foi.
AMEN