SI MON PÈRE NE L'ATTIRE

1 R 19, 4-8 ; Ep 4, 30-5, 2 ; Jn 6,  41-51a
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (11 août 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Cette page d'évangile suit le miracle de la mul­tiplication des pains et se continue par ce discours aux foules dans lequel Jésus expli­que que le pain véritable n'est pas ce pain du corps dont ils ont faim, qu'ils ont mangé quand Il l'a multi­plié pour eux qu désert, mais que le pain véritable c'est Lui-même, le Christ qui vient du ciel. Et Il laisse entrevoir qu'Il se donnera à eux d'une façon merveil­leuse dans l'eucharistie.

Mais dans le passage d'aujourd'hui ce qui est au centre du débat ce sont les murmures de cet audi­toire qui, devant la prétention de Jésus d'être le "pain descendu du Ciel, envoyé par le Père" se disent: N'est-ce pas le fils de Joseph le charpentier ?" Et devant ce refus de croire de la part des juifs qui l'écoutent, Jésus a cette réflexion : "Personne ne peut venir à Moi, si mon Père ne l'attire !" Il n'est pas pos­sible d'aller au Christ si on n'est pas comme aimanté par l'appel de Dieu, par la grâce gratuite de Dieu qui vient nous saisir pour nous conduire vers Lui.

Il y a sur ces paroles de l'évangile un admira­ble commentaire de saint Augustin dont je voudrais vous lire quelques passages avant de le méditer avec vous : "Personne ne vient à Moi si le Père, qui M'a envoyé, ne l'attire !" Personne ne vient s'il n'est attiré. Que disons-nous là, frères ? Si nous sommes attirés au Christ, alors nous ne croyons pas librement. Si nous sommes attirés, il nous est fait violence. Notre volonté est forcée. On ne peut pas croire au Christ avec son cœur contre son gré. C'est pourquoi lorsque tu entends "Personne ne vient à Moi si le Père ne l'attire" tu ne dois pas croire qu'on soit attiré malgré soi. Mais comment puis-je croire volontairement si je suis attiré ? C'est peu de dire qu'on croit volontaire­ment ; c'est par passion que tu es attiré. "Mets ta joie dans le Seigneur et Il comblera le désir de ton cœur !" Il y a une passion du cœur à laquelle est doux le pain du Ciel. Si un poète a pu écrire : "Chacun est attiré par sa propre passion, non par la nécessité, non par la contrainte mais par la passion, non par l'obligation mais par la joie", combien plus devons-nous dire, nous, que l'homme est attiré au Christ. Sans cela comment pourrait-on écrire : "Les fils des hommes espèrent à l'ombre de tes ailes, ils sont enivrés des délices de ta maison. Tu les abreuves au torrent de ton paradis, car auprès de Toi est la source de la vie et dans la lumière nous verrons ta Lumière Le corps a ses plaisirs, l'esprit aussi a les siens". Donne-moi quelqu'un qui aime et il comprendra ce que je dis. Donne-moi quelqu'un rempli de désir, quelqu'un qui a faim, qui va errant dans cette solitude, qui a soif et qui désire la source de la vie éternelle, donne-moi celui-là et il me comprendra."

Cet admirable texte de saint Augustin nous met en face de cette réalité profonde qui est celle de l'appel de Dieu, de la conversion de notre cœur. Nous pensons parfois que s'il y a attrait de la part de Dieu si la grâce de Dieu vient nous saisir, cela enlève quelque chose à notre liberté. Nous imaginons que l'emprise de Dieu, l'attraction de Dieu, cette grâce qui vient nous saisir au plus profond de nous-mêmes, serait contraire à l'autonomie de notre choix, à la liberté de notre démarche. C'est que nous nous faisons une très fausse idée de la liberté. Nous imaginons qu'être libre, c'est n'être motivé par rien. C'est pouvoir indifférem­ment choisir ceci ou cela comme si l'idéal de la liberté était, au fond, l'indifférence, c'était de n'avoir aucun désir, de n'être attiré par rien. Ce n'est pas cela la li­berté. Ce n'est pas cette sorte d'indifférence qui nous permettrait de choisir n'importe quoi au hasard. La liberté c'est l'élan profond, la spontanéité vitale de notre être qui, en face d'un autre être, reconnaît en lui ce qui peut combler son désir, ce qui peut combler son attente. La liberté c'est ce surgissement, ce jaillis­sement du plus profond de nous-mêmes qui, en face d'un être aimé ou d'une réalité qui nous attire, se sent en communion, en coïncidence du plus profond de soi-même avec cet être, avec cette réalité la liberté c'est donc l'épanouissement profond, spontané, de notre être en face d'un autre être. C'est dire qu'il n'y a pas de contradiction entre la liberté et un appel. Au contraire, être libre c'est se reconnaître dans l'appel qui nous est adressé, c'est adhérer à ce cri qui est lancé vers nous. Et quand Dieu vient à nous par sa grâce pour nous adresser une parole unique, jaillie de son cœur, si du fond de notre cœur jaillit une réponse qui s'accorde à cet appel, alors nous sommes pleine­ment libre, non pas contraints, non pas obligés de répondre, mais au contraire, nous nous reconnaissons dans Celui qui nous parle, et alors c'est la profonde communion de notre être intérieur avec Celui qui est en face de nous, avec Dieu oui nous parle.

C'est pourquoi la grâce de Dieu qui vient vers nous, la grâce de Dieu qui nous attire, loin de contraindre notre liberté, l'épanouit. C'est cela que saint Augustin veut dire quand il parle de passion. La passion, cette image qu'il emprunte à la vie affective des hommes, la passion c'est ce mouvement puissant qui emporte tout notre être vers quelque chose qui l'attire, qui le comble, qui peut l'appeler. Saint Au­gustin nous dit que le rapport entre Dieu et nous n'est pas une affaire d'indifférence, n'est pas une affaire de contrainte, c'est une affaire de passion. Et cela nous fait comprendre que, quand nous considérons la vie chrétienne comme l'accomplissement d'un devoir, comme une certaine obligation qui s'imposerait à nous, nous sommes très loin encore d'en avoir com­pris le secret profond. La vie chrétienne ne consiste pas à faire, à la force des poignets, par une sorte de contrainte que l'on s'imposerait, ceci ou cela contre son gré, par une sorte d'impératif catégorique comme le dirait Kant. Cela n'a rien à voir avec l'évangile. Il ne s'agit pas de contrainte à s'imposer, il s'agit de libé­rer en nous, de faire surgir, d'ouvrir notre cœur à cet élan profond qui soulève tout notre être parce qu'il se reconnaît dans un bien qui l'appelle, dans un bien qui comble son désir.

La vie chrétienne, c'est trouver en Dieu notre joie. Et certes, ceci n'est peut-être pas immédiat. Il peut être nécessaire que nous fassions acte de volonté pour aller vers Dieu, mais sachons bien que cette vo­lonté n'est qu'un chemin vers la spontanéité, et que tant que nous ne serons pas arrivés à cette allégresse, à cette exultation de notre cœur qui se reconnaît en Dieu, qui, passionnément, trouve en Dieu sa joie, tant que nous ne serons pas arrivés à cela, nous ne serons encore qu'au commencement du chemin. Certaines personnes pensent que si elles font volontiers quelque chose, elles n'ont pas de mérite, même si la chose accomplie est bonne. Quand on me dit cela, en confession par exemple, je réponds bien au contraire, si vous étiez obligé de vous contraindre pour faire le bien, ce serait le signe que vous êtes encore tout à fait au début du chemin. Dans la mesure où faire le bien, ou répondre ou aller vers Lui est pour vous une joie, c'est le signe que commence à s'éveiller en vous la vérité de l'évangile, que vous êtes véritablement déjà en communion avec Dieu puisque vous y trouvez votre joie, vous y trouvez votre accomplissement.

Nous ne devons pas concevoir la vie chré­tienne comme une sorte de morale austère qui s'impo­serait à nous contre notre nature, contre les élans de notre cœur. Au contraire, nous devons essayer de trouver les élans véritables de notre cœur. Il nous faut creuser assez profond dans notre cœur pour y trouver sa passion fondamentale, car nous ne sommes pas passionnés fondamentalement pour des choses super­ficielles, pour des plaisirs immédiats, pour un peu plus de confort, de tranquillité, d'argent. Ce n'est pas cela la soif profonde de notre cœur. Si Jésus a pris l'image du pain pour parler de Lui, si Jésus s'est donné à nous en nourriture et en boisson, c'est pour faire comprendre que sa relation avec nous est celle de la soif, est celle de la faim. C'est cet appel profond de tout notre être, que nous devons découvrir au-delà de la faim du corps, au-delà des faims immédiates que nous ressentons superficiellement. Il faut faire surgir au fond de nous cette faim radicale, faim de vérité, faim d'amour, faim de quelqu'un qui puisse vraiment nous combler. Et à ce moment-là nous n'aurons plus à nous contraindre, nous aurons mis au jour l'être pro­fond qui est en nous, qui sommeille, qui est souvent caché et que nous ne connaissons pas.

Ce que je vous dis là se réfère à la tradition la plus profonde de la révélation et je voudrais en termi­nant vous laisser ces paroles de Jérémie qui font un écho à celles de saint Augustin. Jérémie a eu une mission terrible car, au moment où s'approchait la ruine de Jérusalem et où ses compatriotes mobili­saient leurs dernières forces pour résister à l'occupant, il était chargé par Dieu de leur dire : Cela ne sert à rien, votre péché est trop grand, votre amour est trop pauvre : la ruine est inéluctable. Et Jérémie fut consi­déré comme un traître. C'est pourquoi il souffrait pro­fondément de cette mission qui le mettait en butte à tous ses compatriotes, à tous ses amis qui le rejetaient comme un faux-frère. Aussi se plaignait-il à Dieu, et pourtant il sentait en lui une force plus forte que tou­tes ces persécutions, une force d'amour pour Dieu qu'il exprime ainsi : "Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. Tu as été le plus fort. Oui, je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde. Chaque fois que j'ai à parler, je dois pro­clamer violence et dévastation. Ta Parole, Seigneur, est pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour. Aussi me suis-je dit : je ne penserai plus à Lui, je ne parlerai plus en son nom. Mais alors c'était dans mon cœur comme un feu dévorant enfermé dans mes os. J'ai essayé de le contenir. Je m'y suis épuisé, mais je n'ai pas pu."

Que le Seigneur soit dans nos cœurs comme un feu dévorant. Que le Seigneur nous séduise, Que nous nous laissions séduire pour qu'Il nous attire à Lui et que, dans l'exultation de notre cœur, nous nous reconnaissions dans la joie du Seigneur.

 

AMEN