JÉSUS MARCHE SUR LES EAUX

1 R 19, 9a-11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 août 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Nous connaissons tous cet épisode de la marche de Jésus sur les eaux qui fait immédiatement suite au miracle de la multiplication des pains. Ces foules, dont il est question au début de cette page d'évangile que Jésus veut Lui-même renvoyer pendant que ses disciples traversent le lac sur la barque, ces foules sont celles qui s'étaient en grand nombre, rassemblées autour de Jésus et que dans le désert, Il avait nourries avec cinq pains et deux poissons.

Cet épisode qui est tout à la fois celui des tourments de l'Église affrontée aux violences du monde et celui de la toute-puissance de la foi qui nous fait adhérer au Christ Sauveur, cet épisode nous est familier, et pourtant je voudrais, avec vous, essayer de le comprendre d'un manière plus profonde. Pour cela je vous invite d'abord à une première remarque : quand Jésus vient, en marchant sur les eaux, à la rencontre des disciples qui peinent en ramant au milieu de la tempête, on nous dit : "Ils le prirent pour un fantôme." Mais Jésus leur dit : "N'ayez pas peur. C'est-Moi ! C'est bien Moi !" Je ne sais pas si ces quelques détails vous rappellent un autre événement, mais au moment de sa Résurrection, quand Jésus apparaît aux disciples rassemblés à Jérusalem dans la chambre haute, ils ont la même réaction, ils le prennent pour un fantôme. Ils croient que ce Christ qui leur apparaît d'une façon surnaturelle puisqu'ils le savent mort, puisque les portes sont closes et que, tout à coup, Il est là au milieu d'eux, ils le prennent pour un fantôme, et Jésus a la même parole : "N'ayez pas peur ! C'est Moi ! C'est bien Moi !"

Autrement dit, le moment où Jésus vient sur la mer déchaînée à la rencontre des disciples reproduit les mêmes circonstances, les mêmes conditions que celles de sa première apparition après sa Résurrection. C'est donc le Christ dans sa gloire, dans sa majesté qui vient ainsi au-devant des disciples, le Christ non pas encore ressuscité mais dans une sorte de prophétie vécue de ce que sera sa Résurrection. Et cette remarque va en entraîner beaucoup d'autres.

En effet, Jésus vient au milieu de la mer dé­chaînée. Dans la conception ancienne du monde, il y avait une sorte d'organisation tripartite de l'univers : le ciel, demeure de Dieu, la terre, demeure des hommes, et, non pas comme nous l'attendrions, les enfers, demeure des esprits mauvais et des démons, mais la mer. Pour les Anciens, la mer était le lieu de Léviathan, des monstres, la mer était le lieu où les esprits du mal, en quelque sorte menaçaient l'homme. C'était l'expérience de la tempête des raz-de-marée, de l'orage, du déluge, toutes sortes d'expériences qui nous sont peut-être moins familières mais qui faisaient que, pour les anciens, l'eau en général et la mer en particulier, était un élément redoutable, un élément destructeur, un élément qui symbolisait les forces qui anéantissent ou risquent d'anéantir l'homme et sa vie. C'est pourquoi, dans leur représentation du monde, la mer jouait le rôle que, dans nos façons de parler, nous attribuons à l'enfer.

C'est dire que, quand le Christ vient à la rencontre de la barque des disciples sur une mer déchaînée, sur une mer démontée, en pleine tempête, Il s'affronte aux puissances du Mal, aux puissances de la mort. Et ceci vient confirmer la remarque que je vous faisais précédemment. Quand Jésus ressuscite, Il foule aux pieds les puissances de la mort, Il est vainqueur des puissances du Mal, et c'est à ce moment-là, qu'Il vient en victorieux rencontrer ses disciples affolés, pris par la peur depuis sa mort sur la croix, et Il leur dit : "N'ayez pas peur ! C'est Moi, Je suis là ". C'est la même chose qui se passe ici. Les disciples sont seuls au milieu de la mer démontée, au milieu des puissances du mal qui veulent les écraser, et le Christ vient, plus fort que les puissances du Mal. Ils sont ahuris, ils sont étonnés, ils n'en croient pas leurs yeux, ils le prennent pour un fantôme, mais Il leur dit : "N'ayez pas peur ! C'est Moi ! C'est bien Moi !"

Nous pouvons continuer ce parallèle car, quand les disciples sont ainsi affrontés à la mer déchaînée, c'est au milieu de la nuit, de ces ténèbres qui sont le lieu du mal, et pendant ce temps : "Jésus est seul sur la montagne, en train de prier." Au moment de sa Passion, Jésus était seul en prière au Jardin de Gethsémani. Et, au milieu de la nuit, quand Jésus se trouvait seul en face de son Père, affronté au salut du monde, à ce moment-là les disciples avaient l'impression d'être abandonnés, parce que en fait, ils n'avaient pas su suivre le Christ dans sa prière, Nous avons la même situation, les disciples seuls dans la nuit et le Christ seul en prière.

Nous pouvons pousser plus loin ce parallèle car cet épisode de la marche de Jésus sur les eaux suit immédiatement la multiplication des pains qui est le miracle annonciateur de l'eucharistie. Jésus Lui-même nous l'a dit expressément après la multiplication des pains : "Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde ". De la même manière, la Passion et la Résurrection du Christ suivent immédiatement cet ultime repas où Jésus : "prenant du pain et du vin", leur dit : "Prenez et mangez ! Ceci est mon corps ! Buvez, ceci est mon sang !" comme si l'eucharistie, annoncée par la multiplication des pains, était ce qui nous prépare à cet affrontement décisif avec les puissances du Mal, ce qui nous prépare à vivre avec le Christ sa passion et sa Résurrection : "N'ayez pas peur !`C'est bien Moi ! Je suis là ! Je suis avec vous !"

Et de même que les disciples se trouvent dans la barque au milieu de la mer quand Jésus vient à leur rencontre en marchant sur les eaux, de même une des apparitions de Jésus ressuscité a lieu sur les bords de ce même lac de Tibériade quand les disciples sont dans la barque en train de prendre désespérément quelque poisson, alors qu'ils n'y parviennent pas. De la même façon, Pierre en voyant Jésus s'écrie : "Seigneur, si c'est bien Toi, dis-moi de venir à ta rencontre en marchant sur les eaux" et à l'invitation de Jésus, il sort de la barque et se met à marcher sur la mer, de même quand Jésus ressuscité apparaîtra à ses disciples et que Jean le disciple bien-aimé, le reconnaissant dira : "C'est le Seigneur !" Pierre se jettera à l'eau pour aller à la rencontre de Jésus.

Nous avons donc un grand nombre de traits qui rendent cette page d'évangile très proche de l'événement décisif de la passion, de la mort et de la Résurrection du Christ, précédées par l'eucharistie. Tout cela nous invite à voir dans cet épisode une sorte de tableau descriptif et en même temps normatif de notre vie, de notre vie au contact permanent avec le Christ Ressuscité.

Ce que les disciples ont vécu, ce que Pierre a vécu sur cette barque et à la rencontre du Christ, nous sommes nous aussi, appelés à le vivre chaque jour. Nous aussi, nous sommes d'une certaine manière seuls, car le Christ nous ne pouvons ni le voir ni le toucher, et à certains moments, nous avons l'impression de son absence, nous sommes dans la nuit, dans les ténèbres. Et nous sommes affrontés à toutes sortes de difficultés, plus ou moins tragiques. La mer est démontée, et nous sommes comme voués à la mort et à une destruction imminente. A tout instant, nous avons l'impression que le monde va s'écrouler autour de nous, dans notre vie individuelle, ou autour de l'Église qui se trouve elle aussi comme cette barque ballottée par ces puissances du mal et du monde qui l'assaillent et ne cessent de se déchaîner Oui, nous sommes apparemment seuls nous sommes dans l'angoisse, dans l'inquiétude, et c'est la nuit. Mais nous devons savoir une première chose, c'est que Jésus est en prière. Au moment où nous sommes affrontés au mal, au moment où nous nous croyons seuls, Jésus est en prière. Il est face à face avec son Père et Il nous porte, Il porte toute son Église, Il porte chacun de nous devant Dieu, dans cette prière.

Et non seulement Jésus prie pour nous, mais Jésus vient en personne au-devant de nous. Il vient à notre rencontre, mais nous ne savons pas le reconnaître. Nos yeux en sont empêchés car notre foi n'est pas assez grande, notre peur, notre inquiétude, notre angoisse obscurcissent notre regard, alors nous ne reconnaissons pas le Christ, et pourtant Il nous donne de multiples témoignages de cette présence. Au fond de notre cœur, si nous savons l'entendre, Il nous dit : "C'est Moi ! Je suis là ! N'ayez pas peur ! Ne craignez pas !'' Certes, toutes les puissances du mal sont déchaînées, mais je suis vainqueur des puissances du mal. Je marche sur les flots de la mer. Je foule aux pieds l'enfer et ses démons. Je suis plus fort que tout ce qui se déchaîne contre vous : "N'ayez pas peur. C'est Moi ! Je suis là !"

Et alors, si à ce moment-là, nous savons comme Pierre, dans l'élan profond de notre cœur et de notre amour, aller à la rencontre au Christ, si nous savons faire cela dans la foi, le regard fixé sur Lui, sans nous laisser prendre par le doute qui va nous remettre en face de l'impression du désastre et nous engloutir dans l'inquiétude, si nous gardons la main tendue vers le Christ qui nous prend par la main et qui nous tire à Lui, alors nous pourrons, nous aussi, être vainqueurs de ces forces du mal, non pas par nos propres forcés, mais par la force qu'Il nous communique, par notre foi, qui adhère à cette présence du Christ Sauveur.

Alors, nous pourrons nous aussi, dès maintenant, entrer dans cet univers de la Résurrection c'est-à-dire dans cet univers du salut, dans cet univers de la victoire, dans cet univers où le Christ, par son amour qu'Il nous communique, est plus fort que la mort, plus fort que le péché, plus fort que le mal, plus fort que le monde. Et nous aussi, dans la mesure où nous croyons en l'amour, dans la mesure où nous nous laissons prendre par la main, dans la mesure où nous avons les yeux fixés sur l'amour du Christ, nous aussi nous pouvons être plus forts que le mal, plus forts que notre péché, plus forts que le monde, plus forts que toutes les puissances de destruction qui s'attaquent à nous.

Que notre vie soit réellement remplie de la présence du Christ Ressuscité. Il ne s'agit pas d'un événement du passé. Il ne s'agit pas d'une promesse pour l'avenir. Il ne s'agit pas d'une réalité tellement lointaine qu'elle serait quasiment fantomatique. La Résurrection du Christ, elle est présente, concrètement, réellement, au cœur de notre vie. Le Christ ressuscité est là, avec nous, près de nous. Il nous donne non pas tel ou tel miracle, mais Il nous donne la force de son amour qui est plus puissant que tous les prodiges et que tous les miracles auxquels nous pourrions songer. Le Christ ressuscité est dans notre vie. Vivons nous aussi avec Lui, vivons, nous aussi, comme des ressuscités.

 

AMEN