LE RETOUR DU CHRIST

Sg 18, 6-9 ; He 11, 1-2+8-19 ; Lc 12, 32-48
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 août 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Les premiers chrétiens étaient persuadés de l'imminence du retour du Seigneur saint Jean ne nous dit-il pas dans sa deuxième épître : "Petits enfants, c'est la dernière heure". Et saint Paul, s'adressant aux Thessaloniciens pour leur parler de la fin du monde et du retour du Christ, conçoit que "les morts se réveilleront et nous, dit-il, qui serons encore vivants, nous irons avec eux à la rencontre du Christ", supposant ainsi que ce retour du Seigneur se fera pendant la génération même à laquelle Paul participait. C'était donc cette conviction qui animait les chrétiens et c'est pourquoi saint Paul disait : "La figure de ce monde passe, vivez dans le monde, vous réjouissant comme ne vous réjouissant pas, pleurant comme ne pleurant pas, car elle passe la figure de ce monde."

Bien entendu, les premiers chrétiens se trompaient au plan chronologique et la première génération est passée, la seconde aussi, la fin du monde n'a pas eu lieu, le Christ n'est pas encore revenu. Et, petit à petit, les chrétiens, tout comme les autres hommes, se sont habitués à ce temps d'intervalle entre la Pâque du Christ et son retour à la fin des temps. Ils s'y sont tellement habitués qu'ils ont perdu totalement de vue ce retour du Christ et si nous sommes sincères nous devons bien nous avouer que nous n'avons pas la moindre idée que ce retour du Christ soit imminent. Je sais bien que, parfois, avec la terreur et la bombe atomique, il y a des moments où passe une sorte de crainte et de tremblement sur la foule des hommes, un peu comme à l'entour de l'an mille, les gens ont cru que cela allait être la fin du monde, ou bien à la fin du Moyen-Age au moment de la grande peste noire. Pourtant, au fond, nous sommes très bien installés sur cette terre et nous nous contentons très bien de ce long délai entre le départ du Christ par sa Résurrection et son Ascension, et son retour promis, dont nous ne savons s'il ne sera peut-être pas pour demain et dont nous acceptons volontiers qu'il soit pour dans très longtemps. Et si, au plan matériel, au plan du temps, nous avons peut-être raison, si chronologiquement, nous sommes plus dans le vrai que ne l'étaient les premiers chrétiens, je crois qu'à un niveau plus profond, à un niveau spirituel, à un niveau véritablement intérieur, nous sommes tout à fait dans l'erreur.

Car si le délai du retour du Christ se prolonge, si comme Il l'avait dit Lui-même, "personne ne sait ni le jour ni l'heure" de ce retour, ce qui est profondément vrai dans l'attitude des premiers chrétiens et qui nous manque cruellement, c'est cette tension profonde du cœur vers le Seigneur qui vient. Car il reste vrai que ce temps de l'Église, ce temps du monde pendant lequel les évènements se succèdent, il reste profondément vrai que ce temps c'est "la dernière heure". Car toute l'histoire du monde, et toute l'histoire de chacun d'entre nous, dans sa véritable signification, dans sa plus grande profondeur, est tendue vers ce retour du Christ. Ce qui donne son vrai sens à notre vie, ce qui donne son vrai sens aux évènements du monde, c'est l'imminence toujours présente du Christ qui vient.

D'ailleurs, remarquez-le, dans les textes de l'évangile et surtout de l'Apocalypse on ne dit pas tellement du Christ "qu'Il reviendra". On dit du Christ "qu'Il vient". Il vient sans cesse, c'est-à-dire qu'Il est déjà en marche, c'est-à-dire qu'il n'y a pas un retour du Christ qui, après un voyage plus ou moins lointain auprès de son Père, reviendrait sur la terre pour en achever l'histoire. Il y a une sorte de dynamisme permanent de Dieu qui est un Dieu qui ne cesse de venir. C'est le nom que lui donne l'Apocalypse qui dit, en parlant de Dieu : "Il est, Il était et Il vient". "Il est", c'est-à-dire Il est le Dieu qui envahit, comme un présent perpétuel, toute la durée de l'histoire. "Il était" c'est-à-dire Il n'a pas de commencement, Il est toujours avant, Il est toujours premier, principe, source. "Il vient" c'est-à-dire Il est Celui qui, sans cesse s'approche, Celui qui, de plus en plus, se fait prochain, Celui qui ne cesse de surgir comme un jaillissement, comme une vie toujours renouvelée.

Et c'est là que nous nous trompons car nous nous imaginons notre monde, nous nous imaginons notre histoire personnelle, nous nous imaginons notre vie comme quelque chose de stable, quelque chose de bien établi qui se déroule, jour après jour, événement après évènement, selon une sorte de permanence bien rodée. En réalité, si nous comprenions le vrai sens de notre vie, nous percevrions qu'elle est une nouveauté permanente, non pas parce qu'il se passe toujours quelque chose, mais parce que cette nouveauté, c'est une réalité toujours neuve. Et cette réalité neuve de notre vie ne vient pas de la succession d'évènements nouveaux. Elle vient de la nouveauté de la présence de Dieu, car Dieu est toujours nouveau. Les amoureux le savent bien que la personne qu'ils aiment est toujours nouvelle et qu'on la découvre à tout instant. Et quand ils cessent d'avoir l'impression que l'être qu'ils aiment est nouveau, quand ils prennent l'habitude de l'être aimé, c'est qu'ils sont en train de se tromper et de perdre le sens vrai de leur amour. Oui, l'être aimé est toujours nouveau et le Christ, le Seigneur Dieu est l'être aimé par excellence, le bien-aimé, et il est toujours neuf, et nous devrions toujours être émerveillés et éblouis par cette nouveauté du Seigneur qui ne cesse de venir, qui ne cesse de nous changer, qui ne cesse de transformer notre vie.

Au Moyen-Age encore, on attendait sans cesse le Seigneur. Il y a, dans un vieux rituel liturgique d'une province de France, une cérémonie extrêmement touchante. Parmi les cérémonies extraordinaires comme les ordinations, les dédicaces des églises, la réception d'un Légat du Pape, il y a, prévue dans ce rituel, une très belle cérémonie, c'est celle qu'on accomplira quand on ira, à la porte de la ville, pour accueillir le Christ le jour où Il viendra. Bien entendu, cette célébration personne encore ne l'a accomplie, mais je trouve merveilleux que ces gens aient composé des prières, des chants, des rubriques pour le jour où le Christ viendrait et où ils iraient à sa rencontre. Même s'il vient comme un voleur, même s'il vient à l'instant qu'on ne sait pas, on a déjà dans son cœur, préparé cette venue. Et vous le savez, il est important de préparer son cœur à la venue de celui qu'on aime. C'est ce désir, c'est cette tension, c'est cette attention du cœur qui manque trop dans nos vies. Nous ne sommes pas assez amoureux du Christ, et au fond, le délai de son retour ne nous met pas suffisamment dans l'attente, dans le désir. Oui, d'une certaine manière, nous devrions être malheureux de ce que le Christ mette si longtemps à revenir. Il devrait nous manquer et nous devrions rêver de ce jour béni ou, tout à coup, Il sera là, où son visage, tellement attendu, tellement désire, son visage, enfin nous le verrons de nos yeux, où nous pourrons le contempler, où nous pourrons lui parler face à face, comme un ami parle avec son ami. Quelle chose merveilleuse que de penser à ce retour du Christ qui ne viendra pas pour nous anéantir, pour nous écraser, pour broyer le monde, même si le monde devra passer par une Pâque et nous aussi, nous devrons le jour de notre mort passer par une Pâque, et cette Pâque, comme celle du Christ, commence par l'agonie et se continue par la croix, mais elle finit par la résurrection. Et la Pâque du monde, et la Pâque de chacun d'entre nous, ce sera surtout, d'abord, essentiellement une résurrection, ce sera ce surgissement dans la vie, dans l'aurore, dans la lumière, dans la beauté. Ce sera cette rencontre, préparée par un arrachement certes, préparée par une rupture, préparée par une croix. Mais si le Seigneur a aimé sa croix, si les saints, après Lui, ont aimé la croix, ce n'est pas par masochisme, ce n'est pas pour le plaisir de souffrir, c'est parce qu'ils savaient qu'au-delà de ce chemin de la croix, il y avait la rencontre, il y avait la lumière du matin de Pâques, il y avait le visage du bien-aimé, le visage du Christ.

Alors, comment se fait-il que nous attendions si peu ce retour du Christ ? Comment se fait-il que nous ayons si peu d'amour dans notre cœur, que nous soyons si peu tendus de tout notre être vers ce jour béni où nous le connaîtrons enfin. Les premiers chrétiens, chaque dimanche, célébraient la Pâque du Christ. Et ils étaient persuadés que le Christ reviendrait un jour de Pâques, ou au moins un dimanche qui est la Pâque de chaque semaine. Et c'est l'origine de nos Vigiles car les premiers chrétiens passaient la nuit du samedi au dimanche dans la prière, dans l'attente du retour du Christ. Car de même que le Christ s'est levé du tombeau à une heure incertaine de la nuit, de cette nuit qui va du samedi au dimanche, de la même manière, ils pensaient que le Christ reviendrait dans cette nuit du samedi au dimanche. Et quand, à l'aurore ils voyaient que ce n'était pas encore ce dimanche-ci que le Christ reviendrait, alors ils terminaient leur attente par l'eucharistie, parce que, à ce moment-là cette venue du Christ qui n'était pas encore visible, qui n'était pas encore explicite, était comme relayée par cette venue du Christ non moins réelle mais encore sous les signes, encore sacramentelle, cette venue du Christ dans le pain et le vin.

Célébrer l'eucharistie, c'est relancer notre attente du Christ. Chaque eucharistie, c'est ce repas qui est le commencement du repas éternel puisque le Seigneur nous l'a dit, la béatitude, ce sera un repas de noces, ce sera un repas de fête. Vous l'avez remarqué dans l'évangile, tout à l'heure : "Le serviteur attend son Seigneur à son retour des Noces". C'est au retour des noces. C'est donc au moment où il vient d'épouser sa bien-aimée que le Seigneur vient prendre son serviteur pour l'entraîner, avec Lui, dans ce festin des Noces tellement extraordinaire que c'est le marié lui-même qui va venir servir ses invités et passer le plat devant eux.

C'est pourquoi, quand nous célébrons l'eucharistie, nous devrions être remplis de cette attente, remplis de ce désir. Il faudrait que ce pain que nous recevons dans notre main, cette coupe que nous allons porter à nos lèvres, ce soit véritablement pour nous le commencement de cette fin du monde, le commencement de cette rencontre le creusement en nous de cette attente de plus en plus forte, car plus le Christ vient, plus nous devons l'attendre, plus le Christ se fait proche, plus l'imminence de sa venue doit nous remplir de joie et de désir, plus le Christ nous nourrit, plus la faim et la soif doivent devenir intenses dans notre cœur. Car la nourriture spirituelle n'est pas comme la nourriture de la chair. Saint Augustin nous le disait déjà : "Quand nous avons faim dans notre corps, le fait de manger rassasie notre faim et lui met un terme. Quand nous avons faim avec notre cœur, plus nous nourrissons de Celui dont nous avons faim, plus cette faim devient intense car nous ne voudrions ne plus faire qu'un avec Lui."

Frères et sœurs, soyons comme ces serviteurs qui attendent leur Maître, sans cesse. Non pas par obéissance mais par désir, non pas par nécessité mais par l'enthousiasme du cœur. Que véritablement le Seigneur, notre bien-aimé, soit le centre, l'axe et l'aimant qui attire notre vie.

AMEN