DU DOUTE A LA FOI, JAILLISSEMENT DE LA CONFIANCE
1 R 19, 9a + 11-13a ; Rm 9, 1-5 ; Mt 14, 22-33
Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire – année A (13 août 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, ce petit récit de l’évangile – qui doit vous paraître un peu dans le sens des petites histoires édifiantes pour les communautés chrétiennes un peu naïves et qui montre la puissance de Jésus – est en réalité un enseignement assez radical sur le problème de la foi et c’est sous cet aspect-là que je voudrais le méditer avec vous quelques instants.
Jésus vient d’opérer ce que l’on appelle la multiplication des pains. C’est ce qu’on lisait dimanche dernier, c’est vraiment le récit d’un acte de Jésus tel qu’on les aime : efficacité, publicité, contentement de la foule, acclamations, applaudissements. Ça rentre tout à fait dans le créneau de ce que beaucoup de gens religieux attendent encore aujourd’hui soit de la religion, soit plus spécialement du Dieu des chrétiens. La situation est tellement difficile, il y a tellement de choses déconcertantes que quand on voit tout à coup Dieu faire un miracle avec cinq pains et deux poissons et nourrir toute l’humanité, on a envie d’adhérer.
Manque de chance, ça ne dure pas. Non seulement Jésus congédie la foule après l’avoir bien nourrie – dans un autre évangile il est même question de Jésus qui fuit parce qu’Il voit qu’on va Le déclarer roi et qu’Il ne le veut à aucun prix – mais Il congédie aussi les disciples. Il leur dit : « Vous prenez la barque et vous vous en allez » puis Il se retire. Là, c’est le Dieu qu’on n’aime pas, le Dieu qui s’en va tout seul dans le désert, qui crie, qui parle à son Père et qui peut-être prie pour toute cette foule qu’Il a congédiée mais pour laquelle Il a rendu cet immense service de ne pas mourir de faim. Les disciples, petit groupe très obéissant qui fait tout ce qu’on lui demande de faire, reprennent aussitôt la barque et se remettent à traverser le lac de Génésareth, qu’on appelle aussi mer de Tibériade, un tout petit lac à peine plus grand que celui de Sainte-Croix, mais qui peut néanmoins être soumis à de fortes tempêtes. Jésus est parti, Il est coupé et de la foule et des disciples qui, en bons élèves, s’en vont de leur côté comme le leur demande Jésus.
Autre aspect : non seulement Dieu s’est retiré, mais quand Il n’est plus là, la tempête se lève. C’est là le côté du rapport à la divinité que nous n’aimons pas. Quand Dieu n’est pas là, quand Il se tait, qu’Il fait silence et que le brouhaha des événements du monde, de la violence, de la haine, de la lutte entre les humains, de la dégradation de tout ce qui constitue les biens les plus précieux de notre vie, c’est-à-dire cette manière de nous considérer comme des personnes et de nous respecter les uns les autres, quand tout cela semble disparaître et se dissoudre, c’est alors que se pose le problème majeur de l’existence chrétienne aujourd’hui.
Je ne sais pas si vous regardez de temps en temps la télévision mais actuellement, c’est plutôt déprimant. C’est un peu le problème auquel on est confronté : que devient le monde lorsque Dieu s’est retiré ? Nous sommes des hommes et des femmes qui croyons que Dieu s’est retiré du monde. « Jésus est monté aux Cieux et Il est assis à la droite de Dieu ». On pense généralement que c’est le couronnement de sa carrière, Il a fait ce qu’Il fallait, Il a la légion d’honneur et Il siège à la droite du Père. Mais Il n’est plus là et que font les disciples ? Ils rament et c’est un peu la condition chrétienne aujourd’hui : on n’a pas le choix, il faut ramer. Curieusement quand ils rament, peut-être sous l’effet de la fatigue ou d’une sorte d’illusion, ils voient tout à coup Jésus réapparaître marchant sur les flots. Le Fils de Dieu apparaît aux disciples en ayant l’air de ne pas considérer le danger des vagues qui menace la barque mais qui normalement devrait aussi menacer Jésus Lui-même. Ils ont alors un réflexe qui est celui de nombreux croyants aujourd’hui, surtout chrétiens, ils pensent voir un fantôme. Si la réalité de Dieu, de sa présence, ne correspond pas à la manière dont on s’imagine qu’Il devrait être là, ce ne peut être qu’un fantôme. C’est un peu de cette manière que les médias nous présentent la vie moderne des croyants, la manière dont nous essayons d’imaginer tant bien que mal notre propre vie, si bien qu’on peut nous dire de temps en temps : « Vous les chrétiens, vous êtes très gentils, vous êtes adorables mais en réalité, vous croyez en un fantôme ». Le groupe des disciples dans la barque qui rament pour essayer de vaincre la tempête, pense voir un fantôme car il n’est pas croyable que Jésus puisse marcher sur les eaux alors qu’eux-mêmes parviennent à peine à s’en sortir en dirigeant la barque.
Petite incise en passant qui devrait nous faire réfléchir : on ne dit pas que c’est la barque de Pierre. On le dira plus tard. Pierre n’est pas un armateur qui aurait d’énormes navires en mer. C’est un homme très modeste qui a mis sa barque au service des disciples et du groupe des plus fidèles amis de Jésus. C’est donc un peu une usurpation de propriété de dire que l’Eglise aujourd’hui est la barque de Pierre. Pierre n’est pas le propriétaire de la barque, il n’est pas le propriétaire de l’Eglise comme on a pu le croire. On a tellement cru parfois que seul Pierre avait la parole dans la barque. En effet, celui dont on dit qu’il pouvait être le propriétaire de la barque en réalité se sauve. Il paraît que lors de certains naufrages, le capitaine quitte le navire en premier et donne ensuite des indications aux gens qui vont couler…
On ne peut pas dire que Pierre fasse preuve d’un véritable courage mais il fait une chose extraordinaire. Tout le monde, lui compris, pense que Jésus est un fantôme et il se dit : « Si Tu n’es pas un fantôme, je voudrais voir si Tu es capable de me sauver moi aussi dans la tempête en marchant sur les eaux ». On pourrait critiquer Pierre en ce qu’il aurait cherché des preuves rationnelles pour être conforté dans sa foi mais ce n’est pas tout à fait ça. Au contraire, jusqu’ici il a cru en Jésus mais il se demande si ça tient. Il pousse Jésus dans ses retranchements en Lui disant : « Si Tu n’es ni un fantôme, ni une illusion, Tu dois me sauver ! » La seule chose qu’on pourrait reprocher à Pierre dans son comportement, c’est de vouloir se sauver tout seul. Il saute de la barque et laisse les autres continuer à ramer comme des pauvres gens. Mais dans cette interrogation, il a le courage de poser la question de la réalité de la foi. C’est là un des aspects fondamentaux du ministère de Pierre. Il ne consiste pas à croire à notre place ou à nous dire ce qu’il faut croire, mais il interroge : « Si vous croyez que c’est un fantôme, alors essayez d’éprouver que ce n’en est pas un ! »
Autrement dit, paradoxalement dans cette histoire, le plus important est l’attitude critique de Pierre qui va tester le premier pour savoir s’il s’agit ou non d’un fantôme, pour savoir si sa foi tient ou non. Ce n’est peut-être pas très adroit comme manière de procéder mais c’est quand même très intéressant. Au lieu de nous dire : « J’y crois parce que le pape l’a dit », ce qui est la réaction de 90 % des catholiques, on devrait plutôt se poser la question : « Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme ? » Telle est la question.
Pierre a donc quand même le courage de se jeter hors de la barque et d’aller à la rencontre du Christ. Mais il faut faire attention à ce que l’on fait : si on fait ce geste critique simplement pour trouver une certitude en soi-même, pour se dire : « Ça va, j’ai testé la validité de ma foi », là on risque fort de se casser la figure.
L’itinéraire de la foi qui est en cause, c’est d’être critique mais une critique qui fait jaillir et surgir la confiance. C’est cela le sens même de l’épisode. Pierre n’est pas le maître de la foi de ses frères, il en est le serviteur. C’est celui qui dit que si on croit simplement parce que ça nous plaît de croire à nos illusions, à nos fantasmes, on est à côté. Mais si au contraire on croit pour rejoindre la plénitude de la réalité à la fois de Dieu, de la vie des hommes et de notre propre vie, ça change tout. Alors que Pierre commence à s’enfoncer, le Christ lui dit : « Tu n’as pas eu assez la foi, Tu m’as défié comme si Je n’étais pas réel, mais Je suis bien réel et la foi, c’est d’accepter que Je sois la réalité, même si, à certains moments, tu as l’impression que tu te fais mener en bateau ».
La conclusion de cet épisode extrêmement intéressant est que Pierre remonte dans la barque avec Jésus et là, dernier petit détail qui devrait nous faire réfléchir : quand ils sont tous dans la barque, ce n’est pas Pierre qui s’incline devant Jésus, ce sont tous les disciples qui sont dans la barque. En effet, l’Eglise n’est pas simplement un qui croit et qui dit comment il faut croire, ce qui a été une représentation tout à fait courante pendant pas mal de temps, c’est un qui a montré les limites de sa foi et il est intéressant à cet égard de noter que c’est Pierre qui a été choisi comme « tête de turc ». Ayant compris qu’il fallait reconnaître la réalité même de la présence du Christ, avec ses frères, il s’incline et il rend grâce à Dieu.
Frères et sœurs, inutile de vous faire un dessin, vous avez mille occasions de vous rendre compte pendant ce temps de vacances comment se situe votre propre foi, depuis l’admiration dans la multiplication des pains jusqu’au moment où les disciples se prosternent devant Jésus dans la barque. C’est dans toute cette gamme là – qui n’est pas exclusive – que nous devons passer, d’étapes en étapes, parfois avec des rechutes, parfois avec des questions, des interrogations, car croire que la foi est un long fleuve tranquille, ce serait nier la condition même du croyant.