LE TROISIÈME ACTEUR

Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (3 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Jéricho
Frères et sœurs, avez-vous bien écouté cet évangile ? Si je vous demandais combien il y a de personnages dans ce récit, je suis certain que vous me répondriez, c'est évident, il y en a deux ! Il y a Zachée le publicain le pécheur, le réprouvé, le curieux, le petit malin, et puis, Jésus qui passe au milieu de la foule. Il aperçoit un seul homme dans cette foule Zachée précisément, perché sur son arbre, qui s'impose à lui dans cet absolu qu'il a manifesté dès les débuts quand il a appelé ses disciples : "Viens, suis-moi, aujourd'hui il faut que j'aille demeure chez toi". Voilà pour les deux personnages.

Mais si ce n'était que cela, il s'agirait d'un récit de vocation. Jésus passe, il rencontre quelqu'un il lui dit, "Viens et suis-moi", l'homme lui obéit et devient un disciple. Or ici, tout le dynamisme du récit réside dans le fait qu'il y a un troisième personnage, c'est la foule qui est peut-être le plus important. C'est la foule qui donne à cet événement un aspect absolument unique. En effet, les rapports de Zachée avec la foule sont extrêmement complexes. D'abord, il est publicain, spécialiste du fiscal, en plus, il est présenté comme chef des publicains. Il semble que Luc ait inventé le mot pour l'occasion, car on ne le trouve nulle part ailleurs, donc il est particulièrement détestable. Cet homme a entendu parler par la foule que quelqu'un d'extraordinaire allait passer. Il veut voir ce personnage.

La deuxième péripétie de Zachée avec la foule, il a beau avoir du pouvoir et être détesté pour cette raison, comme anonyme au milieu de la foule, à cause de sa petite taille il est comme perdu. Il risque de ne pas voir Jésus. Sa seule porte de sortie est de grimper sur un arbre, il choisit un sycomore. C'est un arbre assez dangereux parce que les branches sont fragiles, et de plus, ses feuilles sont si larges qu'elles bouchent le paysage. Là, il retrouve un nouveau rapport avec la foule, il n'est plus perdu au milieu de la foule, il a retrouvé cette distance, un observatoire un peu méprisant : moi je vais le voir comme personne ne le verra. C'est une sorte de coupure par rapport à la foule, perché sur cet arbre, il se trouve quasiment sur un trône, c'est une plus value sociale, il est au-dessus, il ne fait pas partie de la masse.

Jusqu'à maintenant, la foule a joué le rôle plutôt de handicap pour Zachée. Curieusement, qui va transformer la situation de Zachée ? C'est le Christ. C'est comme si Jésus profitait de cette situation de tension et de méfiance réciproque entre Zachée et la foule pour rencontrer Zachée sur son perchoir : "Zachée descends vite, il faut que je demeure chez toi". Zachée a déjoué le rôle de la foule qui l'empêche de voir Jésus, et Jésus a déjoué le rôle de la foule qui aurait pu empêcher Zachée de le voir. Lorsqu'on est pris dans une foule, en général, il vaut mieux ne pas regarder vers le ciel, il vaut mieux regarder où l'on pose ses pieds. Et Jésus ne fait pas cela, il est capable par-dessus la foule, en prenant Zachée au jeu dans sa manière de se distinguer de la foule, Jésus l'appelle dans cette situation où Zachée veut toujours se mettre à distance de la foule, dans le mépris. Mais Jésus établit une relation de proximité avec Zachée. Et cela marche immédiatement. L'absolu donné par Jésus a comme réponse : "Et vite, Zachée descendit et il accueillit Jésus chez lui". Il n'a jamais été aussi obéissant qu'à ce moment-là de sa vie.

Voilà la première intervention de la foule. On pourrait croire que son rôle est fini, puisque la foule qui handicapait Zachée dans sa recherche vers Jésus, finalement lui a rendu service pour que s'établisse une relation qui n'était pas tout à fait celle que Zachée attendait ! Zachée a voulu voir Jésus en restant dans l'anonymat, et Jésus s'invite chez lui … Cela ne s'arrête pas là et le rôle de la foule devient de plus en plus important. C'est le Proche-Orient, les nouvelles vont vite, immédiatement, on sait dans la foule que Jésus s'en va chez Zachée. Surgit alors la deuxième intervention de la foule : le commentaire, la rumeur : "Il est allé loger chez un pécheur !" On se retrouve dans un cas de figure à peu près identique à celui des trois paraboles de la miséricorde rapportées par saint Luc, sauf qu'ici, ce ne sont pas les pharisiens qui râlent, c'est la foule. Là où la foule n'a pu empêcher d'établir la connexion entre Jésus et Zachée, tout à coup, elle accentue son intervention La foule n'est pas du tout un élément adjacent, mais elle est centrale. Non seulement la foule n'a pas pu empêcher que la relation s'établisse, mais au moment même où cette relation se fait, la foule essaie encore de détruire la relation en la calomniant, en la méprisant, en en faisant cette espèce ce bruit, ce murmure qui est toujours la caractéristique dans la Bible d'une foule qui fait du bruit et qui murmure. Déjà dans le désert, au bout d'un moment, les Hébreux murmurent. Murmurer, c'est râler, la foule est râleuse. La foule a toutes les raisons de manifester son mécontentement puisque le lien entre les deux personnages, Jésus et Zachée ne lui plaît pas. Non seulement Zachée les a spoliés par les collectes de l'impôt, mais Jésus semble authentifier le comportement de Zachée. Dans la foule il y avait beaucoup de "justes" et Jésus choisit un pécheur. Le deuxième rôle de la foule consiste à interpréter en mauvaise part ce qui se passe. Pour Luc, la foule est furieuse que le lien ait eu lieu, mais elle veut lui donner une interprétation qui va torpiller à la fois Zachée, et aussi Jésus. Le second acte d'intervention de la foule et peut-être plus terrible que le premier. C'est un retournement d'opinion instantané. La foule dit : "Il est allé loger chez un pécheur". C'est ce murmure de la foule, ou peut-être la discussion qu'il a avec Jésus qui va déclencher la conversion de Zachée. Il ne pourra plus vivre comme avant. La pression malveillante de l'opinion publique va transformer définitivement le cœur de Zachée.

Jésus n'a plus qu'à tirer la conclusion :"Je suis venu parce qu'il a besoin lui aussi d'être sauvé, parce que lui aussi et un fils d'Abraham".

Frères et sœurs, cette histoire est unique dans les évangiles. Et c'est une histoire très moderne. Aujourd'hui, nous vivons notre foi dans un immense parasitage qu'on peut appeler la foule. Parasitage d'interprétation à tous niveaux, de critiques, d'avis sur tout, parasitage surtout d'un bruit qui est là, récurent, et qui empêche la relation personnelle. C'est pour cela que chacun d'entre nous ressemble un peu à Zachée. Nous n'avons pas toujours le courage de grimper sur le sycomore, pour que puisse se rétablir avec Dieu une véritable relation, par-delà ce brouillage d'ondes permanent dans lequel nous vivons notre relation avec Dieu, pas simplement ce que la foule colporte en se rassemblant et en regardant quelqu'un d'important qui passe, mais pour que puisse éclore ce moment où la relation personnelle se fait de façon définitive et où elle enclenche la conversion.

Nous sommes un peu sortis de ce qu'on pouvait appeler un christianisme de masse. Ce n'est peut-être pas plus mal que nous soyons sortis de cette ambiance où apparemment tout le monde sait ce qu'est la religion, ce qu'il faut faire et ne pas faire, pour passer à un christianisme qui au milieu du temps qui continue est quand même l'appel à redécouvrir une vraie relation personnelle avec le Christ.

Il peut se produire un changement. Ce qui est terrible dans la foule, c'est son côté anonymat. La foule n'est capable de colporter que les critiques les plus approximatives et finalement les plus grossières, c'est toujours le côté le plus désastreux, le plus triste, le plus amer qui ressort. Mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'au milieu de cette foule il naît une relation nouvelle entre Jésus et Zachée. C'est l'Église et c'est toute la différence. C'est pour cela qu'on a choisi ce texte pour la fête de la dédicace des églises parce que l'Église vit dans le brouhaha de la foule et du monde, des opinions, et cela se retourne souvent contre elle, c'est une évidence. Mais l'Église n'est pas une masse qui murmure, qui grogne ou qui râle. L'Église c'est un peuple dans lequel chacun des membres a une relation personnelle avec celui qui est la tête. C'est ce qui se passe dans la maison de Zachée. L'Église naît toujours dans le brouhaha du monde, elle naît toujours dans une foule qui se bouscule, et chacun de nous est pris dans ce tourbillon. On se plaint tous que ce n'est pas facile de prier, de prendre du temps pour Dieu. On est un peu complice d'ailleurs, on colporte aussi, mais là où nous nous rassemblons autour du Christ, là commence une certaine manière d'être ensemble pour les hommes qui ne s'appelle plus la foule et le murmure qu'elle produit, mais qui s'appelle l'Église, la reconnaissance, l'action de grâces, la miséricorde et le pardon.

 

AMEN