DÉPOSITAIRES DE LA PAROLE DE DIEU ET  NON PAS MAÎTRES

Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (30 octobre 2011)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Le prédicateur (Stalles-Bommiers)
Frères et sœurs, voilà donc une fois de plus les pharisiens en ligne de mire de Jésus, mais cela ne nous concerne pas puisque bien sûr, nous ne sommes pas comme les pharisiens, et dans ces paroles extrêmement denses de Jésus, nous sommes bien d'accord avec Jésus, il dit : les pharisiens disent et ne font pas. Cela conduit certains commentateurs modernes à expliquer que nous sommes aussi comme les pharisiens, car très souvent, nous disons mais nous ne faisons pas.

Face à cette situation, on peut y voir deux possibilités vers une porte de sortie. La première possibilité est une lecture moderne : "Ils disent mais ils ne font pas". Il y a un abîme entre ce qui doit être fait et ce que je fais. Le plus simple pour réduire cet abîme, c'est de ne plus rien faire ! là encore, c'est la raison pour laquelle la religion est la source de tous les maux de nos sociétés, donc laissons une bonne fois pour toutes tous ces textes religieux, et nous vivrons tous dans une paix tranquille.

La deuxième lecture est en fait la vraie lecture pharisienne qui est dénoncée par le Christ. En fait, contrairement à ce que l'on croit, Jésus ne critique pas les pharisiens parce qu'ils disent et ne font pas. Que ce soit eux, ou que ce soit nous, que ce soit le plus grand pécheur laïque chrétien ou que ce soit le pape en personne, nous n'arriverons jamais à être à la hauteur de la Parole de Jésus. Donc, la critique de Jésus ne porte pas sur cet abîme entre ce qui est dit et ce qui est fait. Cette critique porte sur le fait que ces gens se considèrent comme étant les maîtres de la Parole de Dieu, ce qui n'est pas du tout la même chose. Une chose est de savoir l'abîme qui me sépare entre ce que je fais et ce que dit l'évangile, autre chose est de me poster comme un maître de cette Parole de Dieu. C'est là-dessus que porte la critique de Jésus.

Une psychanalyste invitée souvent par le Frère Jean-François, qui s'appelle Nicole Jammet, a écrit un des livres les plus beaux sur "Le plaisir et le péché". Le plus beau parce que à la fois il y a toute la qualité humaine que l'on peut trouver dans une psychanalyste habituée à rencontrer des personnes en souffrance, grande qualité d'écriture parce qu'elle écrit son livre à partir des cas que l'on trouve dans la littérature française, tel Balzac par exemple, et enfin parce que au niveau théologique, ce qu'elle dit est d'un très haut niveau. Que dit-elle ? Elle dit que face à un objet, nous avons à peu près deux manières de nous positionner. Soit nous considérons dans les deux cas que nous voulons être maîtres de la relation, parce que en fait, le péché, c'est de vouloir être maître de la relation entièrement, et comment puis-je être maître de la relation avec l'autre, avec l'objet ou avec la Parole de Dieu ? C'est soit en se comportant comme les sociétés modernes occidentales, par l'exclusion, à ce moment-là, je gère l'exclusion, la Parole de Dieu n'a plus rien à voir avec la société parce qu'elle est dangereuse, éventuellement dans la sphère du privé si cela vous fait plaisir. Donc, la première manière d'être maître c'est soit d'exclure ou de vouloir se rendre possessif et se considérer être à la source de cette parole. C'est cela qui est en jeu dans cet évangile.

J'ai abordé dans un premier temps la lecture très moderne qui est l'exclusion de cette Parole de Dieu, mais revenons à ces pharisiens. Le problème des pharisiens, c'est qu'ils rentrent dans la deuxième catégorie que je viens d'évoquer en prenant l'exemple de Nicole Jammet. La tentation qui est la leur, parce que tout le monde est béat devant eux, parce qu'on considère que eux, ils savent alors que le peuple ne sait pas. Entre nous soit dit, si vous trouvez quelquefois que les prêtres sont trop ecclésiastiques, ce n'est pas simplement à cause d'eux, mais c'est à cause de vous et de ce que vous voulez bien projeter sur eux, alors qu'ils ne sont que des hommes ordinaires, ceci dit en passant. Mais la tentation est donc de s'approprier l'évangile et d'en devenir maître. Cela permet de comprendre ce paradoxe qu'on trouve dans l'évangile : comment se fait-il qu'à la fois Jésus dit qu'il faut faire comme eux, et à la phase suivante, il dit qu'il ne faut surtout pas faire comme eux ? il n'y a pas de paradoxe. Car ce que dit Jésus à ses apôtres, c'est bien qu'il faut faire comme les pharisiens. C'est-à-dire que vous les apôtres, ce que vous avez à faire c'est de proclamer la Parole de Dieu. Jusque-là, ça va ! mais vous ne devez pas la proclamer comme si vous étiez les maîtres de cette Parole. C'est là que tout est faussé pour les pharisiens.

Je me tournerai plus spécialement aujourd'hui vers la famille qui présente ses enfants au baptême. Et ce que je vais dire vaut aussi pour chacun d'entre nous, que nous soyons parents ou non. Le problème par rapport à l'enseignement de l'évangile, par rapport à la catéchèse, est bien au cœur de cet évangile pour toutes sortes de raison. La première qui m'est chère, c'est que si la Parole de Dieu est au service des maîtres de la parole, on peut comprendre que des chrétiens ne se sentent pas capables d'être catéchistes. Or, cela ne devrait pas être le cas. Que l'on soit prêtre, que l'on soit catéchiste ou que l'on soit simplement parent, nous ne sommes jamais maîtres de la Parole de Dieu. Nous sommes des catéchistes dans le sens originel du verbe grec qui ne veut pas seulement dire enseigner de vive voix, enseigner avec la parole, mais qui est d'accepter de laisser retentir comme en écho, cette Parole dont je ne suis pas le maître pour en témoigner auprès de mes frères. On touche là la mission des parents chrétiens vis-à-vis de leurs enfants. Vous, parents, vous n'êtes pas maîtres de vos enfants, vous commencez largement à vous en rendre compte, surtout pas des horaires des biberons et de nuits, mais vous êtes encore moins maîtres de la Parole du Christ. Votre mission, c'est de la partager, de leur faire découvrir afin qu'à leur mesure, ils fassent aussi partie de l'Église et qu'ils découvrent qui est le véritable maître.

Je finirai très simplement en vous offrant deux figures pour illustrer ce que je viens de dire. Elles sont très connues, la première on vient d'en lire un extrait, c'est saint Paul. Nous sommes avec lui en plein dans le sujet : "Quand vous avez reçu de notre bouche la Parole de Dieu, vous l'avez accueillie pour ce qu'elle est réellement, non pas une parole d'homme mais la Parole de Dieu qui est à l'œuvre en vous, les croyants". Qu'est-ce que cela veut dire ? cela veut dire que la Parole de Dieu qui est puissante a tout de même besoin de passer par la bouche d'un homme pour être annoncée. Mais l'intelligence des Thessaloniciens c'est qu'à aucun moment, ils ont cru que cette Parole de Dieu provenait de saint Paul. Saint Paul n'était que la chambre d'écho de cette Parole. C'est là toute la justesse des relations entre saint Paul et la communauté des Thessaloniciens et la Parole de Dieu que nous avons à suivre et non pas ce qui est dénoncé dans l'évangile.

La deuxième figure que je vous propose vous l'avez tout le temps devant vous, parce que c'est le saint patron de notre paroisse, c'est Jean-Baptiste. Il a été considéré par certains comme étant le Fils de Dieu. C'est vrai que le succès peut tourner très facilement la tête et en regardant tous ces gens admiratifs devant sa vie et ce qu'il prêchait, il aurait pu tomber dans la tentation de se croire le Fils de Dieu. Or, que s'est-il passé ? Saint Jean-Baptiste rectifie et dit : le Messie, ce n'est pas moi, je ne fais que prêter ma voix à la Parole de Dieu. Le Messie, il est là. C'est le geste que fait Jean-Baptiste en montrant l'Agneau de Dieu, Jésus.

Frères et sœurs, que toutes ces polémiques autour des pharisiens soient pour nous une bonne occasion de remettre nos pendules à l'heure. Il ne s'agit pas de dénoncer certaines catégories de croyants en disant que nous, nous sommes toujours les meilleurs. Il s'agit d'aller au plus profond des textes et de la Parole de Dieu et de découvrir que ce qui prime dans notre vie, c'est de ne jamais, au grand jamais instrumentaliser la Parole, mais d'accepter de nous mettre à sa suite pour aller là où elle va nous mener. C'est ce qui est au cœur de tout comportement chrétien, et c'est ce qui est bien sûr au cœur des parents qui ont aussi pour tâche de catéchiser leurs enfants.

 

AMEN