LE CHRIST ABOLIT LES DISTANCES

Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (31 octobre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Petites feuilles ? Bonne cachette par la distance !

 

Zachée, descends vite, il faut que je vienne demeurer chez toi aujourd'hui !" Frères et sœurs, je ne veux pas faire de la psychologie ou de la sociologie de bas de gamme, mais je reconnais vraiment, et vous serez d'accord avec moi, pour convenir que ce personnage de Zachée a vraiment des traits de comportement et d'attitude très modernes, très contemporains.

Zachée est un homme d'argent, et il faut le dire, un peu obsédé. Vous savez ce qu'étaient les publicains, c'était plus que des percepteurs, c'était une sorte de maffia, de gens qui avançaient l'argent de l'impôt romain et qui se le remboursaient sur place. Il faut savoir que Jéricho était une ville très importante à l'époque. On pourrait la comparer à la ville de Grasse puisque c'était un des principaux centres de production des parfums. Il faut imaginer à Jéricho le siège social de l'Oréal, de Chanel, de Dior, et Zachée est le contrôleur du fisc de Madame Bettencourt, de Louis Vitton et de tous ces gens-là. C'est vous dire que c'est quand même un homme assez à l'aise, et vu la manière sauvage dont s'opère la perception de l'impôt, il faut bien reconnaître que cet homme était méprisé, voire haï, et il le méritait assez bien. C'est un homme aux dents longues, qui veut faire des affaires avec l'argent, pas simplement en travaillant, mais en se remboursant.

C'est la première chose qui caractérise Zachée et qui touche à vif notre contexte moderne où tout est financialisé. Tour doit pourvoir être évalué par de l'argent. Zachée, il faut se l'imaginer comme quelqu'un qui chaque matin, regarde son ordinateur pour surveiller le cours du Cac 40 et du Nasac. Il veut savoir exactement où il en est. C'est quelqu'un qui surveille son patrimoine fragile parce que c'est basé aussi sur une certaine violence sur la population. C'est quelqu'un qui est obsédé par l'argent, et chez qui l'argent a créé une rupture. L'argent a créé définitivement une distance, on nous le dit. Oui, chef des percepteurs d'impôts, ce n'est pas nécessairement quelqu'un qu'on invite facilement à sa table, et semble-t-il, ce n'était pas non plus quelqu'un qui devait inviter tous les jours à sa table.

Il a fallu que Jésus fasse le forcing quand même. Zachée vit dans cette mentalité que nous avons aussi d'une certaine manière. Vous connaissez sans doute la thèse d'un philosophe moderne, Siemel qui explique que l'argent en réalité avait un effet tout à fait inattendu auquel on ne pense jamais. Quand on avait payé quelqu'un, la distance était prise : il avait son salaire, il ne nous doit plus rien, on ne lui doit plus rien. L'argent crée donc de la distance, et c'est le problème de la vie de Zachée, c'est qu'il vit toujours dans la distance. Pour sauvegarder son bien, pour pouvoir continuer son métier et pouvoir s'imposer aux autres, il prend de la distance. L'argent chez lui représente un moyen de créer sans arrêt un certain fossé, une distance, le pouvoir, la richesse, la manipulation.

C'est pour cela que lorsque Zachée, qui en même temps, et c'est aussi très contemporain, est curieux, évidemment, il a entendu parler du passage d'un rabbi, et donc, comme c'est quelqu'un de connu, par curiosité uniquement, il veut le voir. Mais là encore, à l'intérieur de sa curiosité, vous l'avez remarqué, il crée la distance : il grimpe sur le sycomore. Entre nous soit dit, ceux qui ont des figuiers dans leur jardin, vous savez que c'est très dangereux parce que les branches cassent comme du verre, il ne devait pas très bien s'y connaître en sciences naturelles. Il a pris des risques, il a grimpé sur le sycomore. Il est là dans la distance. Il veut voir sans être vu. Car c'est bien connu les feuilles du figuier depuis la Genèse et Adam et Eve, cachent tout ce qu'on veut !

Notre ami Zachée prend la distance de se cacher derrière le feuillage du figuier afin de pouvoir observer, ce qui est exactement le phénomène moderne : tout savoir en restant derrière son écran. On ne va plus interviewer les gens, on envoie un mail. C'est cette espèce de distance que Zachée met à profit en se disant que comme il est de petite taille, il faut qu'il grimpe pour le voir, sinon il sera perdu dans la foule.

Mais on voit bien pourquoi il ne veut pas être perdu dans la foule : il veut de la distance. C'est là où la rencontre est extraordinaire parce que l'injonction de Jésus qui le voit, qui le démasque, lui dit : "Il faut que j'aille aujourd'hui, demeurer chez toi". Jésus dit à Zachée: jusqu'ici, tu a vécu sur le régime de la distance, de rester sur son quant-à-soi pour tous les problèmes, ta vie financière, ta curiosité du monde extérieur, et peut-être certaines questions ou angoisses religieuses que tu portes en toi. Aujourd'hui, "il faut que j'aille demeurer chez toi". Si ce personnage de Zachée est devenu emblématique dans notre foi chrétienne, ce n'est pas simplement parce qu'après il a compris exactement ce qu'il avait fait. C'est vrai, et lorsqu'il dit : je rembourserai le quadruple à la fin de l'évangile, il sait de quoi il parle. C'est-à-dire qu'il a sûrement extorqué dans la population de Jéricho quatre fois plus que ce qu'il avait versé à l'état romain, donc il ne risquait pas de tomber dans la misère, rassurez-vous. Certains exégètes soupçonnent même que ce nom de Zachée a été retenu parce que peut-être qu'il faisait partie de ce cercle large autour de Jésus qui, ensuite, peut aider financièrement. Cela me gêne un peu de penser que Jésus a pu nourrir ses disciples avec de l'argent sale, mais ce n'est pas absolument impossible qu'on ait gardé le souvenir de ce Zachée pour cela. Mais précisément, ce qu'on a voulu retenir et c'est cela qui est le déclic, c'est quand Zachée pour la première fois de sa vie se fait interpeller par quelqu'un qui jusque-là était simplement un objet de curiosité, et qui lui dit : écoute Zachée, je franchis la distance, moi, je ne veux pas rester à l'extérieur, je ne veux pas être un objet d'observation. Je ne suis pas sur la plaquette du microscope pour me laisser regarder comme des pattes de fourmi. Je suis quelqu'un qui vient à toi.

C'est la révélation chrétienne. Ce n'est pas l'homme qui va à la rencontre de Dieu et qui essaie par des constructions plus ou moins habiles, intellectuelles, affectives, etc … de se créer sa petite religion, c'est Dieu qui dit : écoute, voilà, moi, je viens chez toi. Je n'ai pas de raisons d'approuver le fait d'une telle distance entre toi et moi. C'est pour cela que je trouve cet évangile si beau et qui convient si bien au baptême des trois petites filles qu'on va baptiser tout de suite, car c'et cela le baptême : "Je viens aujourd'hui demeurer chez toi". C'est tout simple. Bien sûr, après, on met beaucoup de barrières, beaucoup de distances, c'est ce qu'on appelle le péché. On dit à Dieu : oui, d'accord, tu viens, mais je gère ! En réalité, non, il vient et c'est lui qui gère et c'est lui qui dit à Zachée : tu ne peux plus vivre comme avant.

Frères et sœurs, qu'au moment où nous allons entrer dans la fête de la Toussaint qui est la fête de notre vocation, nous redécouvrions ce qu'est vraiment le sens de notre foi, de notre existence chrétienne. Que nous retrouvions à travers le baptême de Capucine, Lughia et Ludivine, que c'est véritablement Dieu qui vient habiter chez elles et chez nous et qui s'invite à notre table pour partager la vraie richesse, celle que nous avons toujours cherchée, mais que nous ne savons pas trouver par nous-même. Il faut que ce soit Dieu lui-même qui s'invite comme à chaque eucharistie, à chaque baptême, et à chaque sacrement.

 

 

AMEN