LA VRAIE GRANDEUR C'EST D'ÊTRE PETIT

Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (2 novembre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, dans cette page d'évangile, Jésus est d'une grande sévérité à l'égard des scribes, des prêtres, des pharisiens, des docteurs de la Loi. Il leur reproche d'enseigner et de ne pas vivre ce qu'ils enseignent. En réalité les choses sont peut-être un petit peu plus compliquées car les pharisiens s'efforçaient de pratiquer la Loi mais ils s'imaginaient que leur exactitude dans la pratique de la Loi leur servait de sainteté et qu'ils étaient meilleurs que les autres parce qu'ils observaient davantage les commandements.

Dans les paroles de Jésus comme dans celles que je viens d'ajouter, le problème est le même : "Celui qui s'élève sera abaissé, celui qui s'abaisse sera élevé" (Mt. 13, 12). Si nous faisons de notre vie, de nos actes, de notre vie spirituelle, de notre recherche de Dieu un titre de gloire, alors, nous serons abaissés. C'est tout le sens profond de l'évangile. Vous l'avez entendu hier dans les Béatitudes, ne sont pas bienheureux ceux qui sont forts, ceux qui sont riches, ceux qui ont du renom, mais sont bienheureux ceux qui sont pauvres, ceux qui sont petits, ceux qui sont doux. La béatitude, ce n'est pas le pouvoir, ce n'est pas la perfection personnelle, la béatitude, c'est l'ouverture au mystère de Dieu et au mystère de nos frères. Et Jésus pourra dire : "Bienheureux ceux qui ont le cœur ouvert à la misère de leurs frères – c'est le sens du mot miséricordieux – car eux-mêmes obtiendront la miséricorde" (Mt. 5, 7).

Il faut donc se faire petit pour être à la hauteur de Dieu : "Je te rends grâce Père, d'avoir caché cela aux sages et aux puissants et de l'avoir révélé aux tout-petits (Mt. 11, 25). Et Jésus prenant un petit enfant dit à ses disciples : si vous ne devenez pas des petits enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux" (Mc. 10, 15). Et Jésus dit encore à ses disciples : "Celui d'entre vous qui veut être le plus grand, qu'il se fasse le serviteur de tous" (Mt. 11, 43). Voilà donc le maître mot de l'évangile : ce n'est pas dans la gloire, ce n'est pas dans le pouvoir, ce n'est même pas dans notre prétendue perfection que peut se trouver le bonheur.

Je voudrais illustrer cela par un passage de saint Augustin que nous lisions avant-hier aux Vigiles de la Toussaint. Il commente les Béatitudes et nous dit que suivre les Béatitudes, c'est suivre le Christ, car le Christ s'est fait pauvre lui qui était riche, le Christ s'est fait doux et humble de cœur. Le Christ a pleuré, il a été miséricordieux. Et Augustin ajoute ceci : "Je te vois, ô Jésus très bon avec les yeux de la foi que tu as ouvert en moi, je te vois criant, proclamant, comme si tu haranguais le genre humain : "venez à moi, mettez-vous à mon école". Quelle est donc la leçon, je t'en conjure, Fils de Dieu ? Quelle est la leçon que nous venons apprendre à ton école ?" Que je suis doux et humble de cœur" (Mt 11, 29). Voilà donc à quoi se réduisent tous les trésors de la sagesse et de la science cachée en toi, à apprendre cette leçon capitale que tu es doux et humble de cœur". Et cette phrase extraordinaire dans laquelle saint Augustin résume ce que j'essaie de vous dire : "Est-ce donc chose si grande d'être petit que si ce n'était à ton école à toi si grand, on ne pourrait absolument pas l'apprendre ?"

C'est à l'école du Christ que nous apprenons que la vraie grandeur c'est d'être petit. Voilà qui va contre toutes les philosophies et toutes les manières d'être des hommes qui cherchent toujours à se perfectionner, à se grandir, à donner d'eux une image meilleure comme Jésus le reproche aux scribes, alors que la gloire, c'est d'être petit : "Est-ce donc chose si grande d'être petit que si ce n'était à ton école à toi si grand, on ne pourrait absolument pas l'apprendre?" En effet, si Jésus dit à ses disciples : "Que celui d'entre vous qui veut être le plus grand se fasse le serviteur de tous" (Mt. 11, 43), et dans un autre passage de l'évangile, il dit d'une manière encore plus fondamentale : "Qui est le plus grand ? Celui qui est à table, ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ?" Et la conclusion qui renverse d'un seul coup toutes nos certitudes : "Et bien moi, je suis parmi vous comme celui qui sert" (Lc. 22, 27). Non pas comme celui qui est à table, celui que le monde considère comme le plus grand, mais comme celui qui sert, celui qui se fait petit, celui qui se met à genoux devant ses frères, et c'est ce que Jésus fera la veille de sa Passion, quand il lavera les pieds de ses disciples, se faisant leur esclave, leur serviteur (Jn 13, 4-5).

Frères et sœurs, cela veut dire que cette priorité du service, cette priorité de la petitesse, n'est pas simplement un conseil ou même un commandement que Jésus nous donnerait. C'est ce que lui-même a fait : il est venu sur la terre pour se faire petit parmi les hommes, petit comme homme et petit au milieu des autres hommes et il a accepté d'être le plus petit, le serviteur, jusqu'à cet ultime service de donner sa vie comme un criminel, comme un malfaiteur sur la croix. "Il s'est humilié plus encore, jusqu'à la mort sur la croix" (Phil. 2, 8). Il est doux et humble de cœur, il s'est humilié jusqu'à la croix.

Frères et sœurs, si Jésus nous demande de prendre la dernière place, d'être des petits, si Jésus lui-même a voulu pendant sa vie sur terre être le plus petit, prendre la dernière place, celui qui sert, ce n'est pas simplement pour nous donner un exemple, ce n'est pas simplement pour nous inviter à l'humilité devant l'immensité de Dieu, c'est pour nous révéler le secret véritable de Dieu et du monde. La vérité c'est que la vraie grandeur ne consiste pas à avoir grande apparence, à avoir grande science, à avoir grand pouvoir. C'est l'image que Satan donne du monde, il est le Prince de ce monde et donc il va nous faire croire que le monde appartient aux puissants, que le monde appartient aux riches, que le monde appartient à ceux qui sont forts. Depuis toujours dans la Bible, Dieu a choisi les faibles, les petits. C'est l'expérience même d'Israël, un tout petit peuple écrasé entre les grands empires de l'Égypte et de Babylone. Ces empires se sont écroulés les uns après les autres, et Israël est resté le peuple de Dieu, le peuple choisi, parce qu'il était le plus petit et c'est pour cela que Dieu l'a choisi. Dans toute la Bible, Dieu ne cesse de choisir les petits plutôt que les grands, les cadets plutôt que les aînés. C'est le sens du choix de Jacob en face de son frère Esaü, c'est le sens du choix par Jacob lui-même parmi les deux fils de Joseph, le plus jeune, Ephraïm, avant Manassé (Gen. 48, 13-20). C'est le sens du choix de David, le plus jeune des fils de Jessé, alors que ses frères aînés avaient grande apparence, le prophète Samuel a su par Dieu que ce n'était pas eux qui étaient choisis. Dieu lui a dit dans son cœur : "Les hommes regardent à l'apparence, mais moi, je regarde au cœur" (I Sam. 16, 7).

Toute la Bible, d'une certaine manière nous apprend que la vraie grandeur n'est pas celle que nous croyons, n'est pas celle que l'Esprit du Mal veut nous faire croire. La grandeur de Dieu ce n'est pas d'être le Tout-puissant qui fait tourner les étoiles et les mondes. La grandeur de Dieu, c'est son amour. Comme vous le disait hier, d'une façon profonde et définitive, le frère Daniel, la vraie grandeur, c'est de se laisser toucher, de se laisser atteindre par l'autre, de se laisser atteindre par la souffrance, la misère, la pauvreté de l'autre. C'est de devenir le frère du pauvre, c'est cela la vraie grandeur, et c'est la grandeur de Dieu. Dieu dans son cœur est infiniment vulnérable à cette misère, à cette pauvreté et il est toujours proche de ceux qui sont petits, de ceux qui sont pauvres, de ceux qui savent que la vraie grandeur n'est pas dans l'apparence mais qu'elle est dans le don que nous faisons de nous-mêmes aux autres, le don que Dieu fait de lui-même à toutes choses. Voilà le secret réel de Dieu, le secret réel de notre monde, de notre vie, de l'appel qui nous est adressé et de la vie que nous devons accomplir pour entrer dans la bénédiction et la béatitude de Dieu, celle des tout petits.

 

AMEN