LA CURIOSITÉ N'EST PAS TOUJOURS UN VILAIN DÉFAUT !
Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 novembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Frères et sœurs, il faut en convenir, pour les adultes et malheureusement ceux qui ont laissé en arrière leur âme d'enfant, l'évangile de Zachée nous intéresse et nous l'aimons, pas parce que Zachée grimpe aux arbres, mais parce qu'il est pour beaucoup d'entre nous l'archétype de celui qui voit sans être vu. C'est peut-être moins noble dans le cœur de l'homme que pour les enfants qui aiment monter aux arbres, mais Zachée retient notre attention pour cela. C'est quelqu'un qui a envie de savoir mais qui en même temps, veut rester en retrait. Il veut savoir mais sans être impliqué dans ce genre de démarche. Il aurait pu en jouant des coudes arriver à fendre la foule et se placer au premier rang pour voir Jésus passer. Il veut voir sans être vu. C'est une première originalité de Zachée.
Une autre originalité de Zachée, c'est mettre en rapport de ce personnage avec l'évangile de dimanche dernier, le pharisien et le publicain. Le pharisien est cet homme qui s'autoglorifie, qui utilise Dieu pour sa propre eucharistie. Le publicain, c'est celui qui ploie sous le poids du péché, il sait tout ce qu'il a mal fait, et il sait qu'il a besoin du Seigneur parce qu'il est comme écrasé par tout ce qu'il a fait et il ne veut pas être sauvé sans Dieu. Zachée qui est aussi un publicain ne se sent pas écrasé par le poids de son péché. C'est une grande différence entre Zachée le chef des publicains et les autres publicains qu'on rencontre dans les évangiles. Il y a les moins évangéliques, puis les prostituées, les publicains qui connaissent le poids de leur vie et qui s'en remettent d'une manière plus aiguë dans les bras de Dieu. Là aussi, c'est une originalité de Zachée, non seulement il est publicain, mais chef des publicains, on ne peut pas dire qu'il soit rongé par le remords.
Ce qui anime son désir de voir Jésus ce n'est pas le désir d'être sauvé. C'est la curiosité. C'est assez intéressant et réconfortant pour beaucoup d'entre nous de découvrir qu'un des leviers possibles de conversion et de découverte du Christ, ne soit pas toujours cette impression d'être écrasé par le péché (le monde contemporain a beaucoup critiqué l'Église sur ce sujet), mais nous voyons aujourd'hui que cette conversion va se faire non pas sur le poids du péché, ni même sur le besoin d'être sauvé, mais en fait tout simplement sur une curiosité. Cette démarche est très contemporaine. On pourrait en quelques traits, essayer de comparer le comportement de Zachée vis-à-vis de Dieu et le comportement de nombreux contemporains vis-à-vis de Dieu, ce qu'on appelle maintenant le fait religieux, l'Église. Beaucoup de nos contemporains ne se retrouvent pas par exemple dans la parabole de dimanche dernier, du pharisien et du publicain. Ils ne se sentent pas comme le pharisien à se glorifier de ce qu'ils sont, parce qu'ils connaissent le poids de la société, du travail, des soucis, de la maladie, et parfois, ils auraient plutôt envie de s'autoglorifier et ils n'y arrivent même pas. Ils n'arrivent même pas à trouver dans leur cœur quelque chose de beau, de bon à présenter au Seigneur. Beaucoup de nos contemporains, ne se sentent pas non plus vraiment touchés par ce publicain écrasé par le péché, car il faut bien reconnaître que les gens qui nous entourent ont un certain orgueil, ou une certaine noblesse de cœur qui les empêchent de se reconnaître dans le publicain parce qu'ils pensent qu'ils peuvent puiser en eux cette force pour rester debout face au monde et à l'adversité. Comme me le disait il n'y a pas très longtemps un fiancé : il m'est arrivé quelque chose de catastrophique, presque mortel, et je n'ai pas pensé à mes péchés, je n'ai pas pensé à me remettre dans les mains de Dieu, j'ai fait face en essayant de trouver dans mon esprit et mon corps ce qui me permettrait de résister et de continuer.
Beaucoup de nos contemporains sont comme Zachée, ils n'ont pas besoin d'un Dieu qui viendrait les sauver, car Dieu n'est pas d'abord quelqu'un, ou même au principe de notre salut, mais c'est quelque chose qui régit l'univers. En revanche, on le constate par l'abondance des reportages télé, ils ont cependant envie de voir et de savoir. Ils sont curieux de savoir comment les évangiles ont été écrits, savoir qui est Jésus, curieux de découvrir l'histoire de l'Église, ils sont curieux. Mais jusque-là il y a encore une sorte d'abîme entre leur propre vie, leur propre existence dans laquelle Dieu n'a pas grand-chose à faire, Dieu n'est pas tellement convoqué par ce genre de personnes. Dieu est absent dans leur vie intime, dans leur maison, dans leur cœur, mais il y a une envie, une curiosité de savoir beaucoup de choses. Pensez à certaines émissions d'il y a quelques années, sur la rédaction des évangiles, et on sait que cela a rallié une très grande audition, notamment sur Arte, alors que c'était une émission très ardue et difficile.
La différence entre Zachée et cet homme contemporain comme je viens de le décrire à grands traits, hélas, certains de nos contemporains ont envie de savoir, sont curieux, mais ils peuvent se contenter de ce qu'on appelle l'opinion. Quand Jésus arrive à Jéricho, il attire les foules, il a fait de nombreuses guérisons, on vient pour le voir comme un phénomène, et les hommes comme nos contemporains se glisseraient derrière la foule, et vont faire leur opinion sur ce Jésus à partir de ce que les gens du premier rang vont transmettre : ils vont dire ce qui se passe, comment il est habillé, est-ce qu'il prend les petits enfants pour les embrasser, est-ce que certains vont être guéris en agrippant son manteau, etc … On est toujours dans l'ordre de la curiosité du côté de l'opinion comme ceux qui se contentent de lire quelques articles de deuxième troisième ou dixième main, pour avoir quand même quelques idées sur ce qu'est l'Église, et qui est Jésus.
Zachée se cache dans l'arbre, mais pour lui, c'est très différent. Il ne veut pas se contenter de l'opinion d'une autre personne. C'est vrai qu'il a besoin des autres pour récupérer l'argent, il envoie ses sbires pour récupérer les sous, mais quand il s'agit de se faire son opinion sur Jésus, il n'envoie pas ses collaborateurs pour lui faire un compte-rendu sur le personnage de Jésus. Non, Zachée veut voir par lui-même, et c'est son erreur et son salut. Son erreur, pourquoi ? Parce qu'il va être beaucoup plus rapidement démasqué par Jésus que s'il s'était contenté de rester tout au fond, derrière le dixième rang de la foule. C'est son salut pourquoi ? parce que c'est à ce moment-là que tout bascule. C'est à ce moment-là que la frontière entre sa vie intime et son existence d'une part et d'autre part de Dieu relégué dans le phénomène, de la connaissance, de l'ordre des idées, c'est à ce moment-là que la frontière disparaît. On passe du désir de voir Jésus sans que cela ne change rien dans sa vie, à l'accueil de Dieu dans sa vie.
Ce n'est pas anecdotique. En conclusion, on en arrive à découvrir qu'il n'y a pas qu'une seule forme de salut ou de vocation, mais que nous pouvons chacun trouver certains modèles dans l'évangile, tout en n'étant pas le publicain ni le pharisien, et rechercher où nous situons. Dans l'évangile de Zachée on découvre que le salut vient pour chacun d'entre nous quelle que soit notre vie et quels que soient nos péchés. C'est une première chose.
Une deuxième chose et vous l'avez aussi entendu dans cette très belle première lecture du livre de la Sagesse : "Tu épargnes tous les êtres parce qu'ils sont à toi, tu les reprends peu à peu, tu les avertis, tu leur rappelles en quoi ils pèchent pour qu'ils se détournent du mal. Tu fermes les yeux sur leurs péchés". Nous pensons souvent que la conversion consiste d'abord à changer pour ensuite accueillir Dieu. Or, dans cet évangile, Jésus n'attend pas que Zachée se convertisse pour venir habiter chez lui, pour venir le visiter. On ne parle absolument pas de ses péchés, de sa vie de publicain, cela n'intéresse absolument pas Jésus. Il n'est pas question de conversion au premier abord. Je crois qu'il faut vraiment méditer cela sérieusement, nous ne pouvons pas croire que Dieu attend que nous nous convertissions pour nous donner sa grâce et venir nous visiter. C'est exactement l'inverse. Dieu nous donne sa grâce, Dieu ferme les yeux sur nos péchés, non pas pour nous encourager mais pour nous permettre de faire comme Zachée, de nous lancer en avant pour être ensuite bouleversés par cette visite et désirer mettre de l'ordre dans notre vie.
Frères et sœurs, je crois que cet évangile nous ouvre une perspective extrêmement importante. C'est d'abord le regard que nous pouvons porter sur certains de nos contemporains, et autour de nous, nous sommes amenés à discuter avec des gens qui sont comme Zachée, très loin de l'Église et des notions de ce que nous appelons le péché, de la grâce. Est-ce que nous pouvons dire que l'évangile n'est pas pour eux ? Est-ce que nous pouvons dire qu'il faut d'abord les travailler au corps pour leur faire découvrir leur propre péché et ensuite les amener à la découverte du salut ? Ou bien, ne pouvons-nous pas faire comme Jésus, partir de quelque chose qui nous paraît très peu théologique, très peu spirituel, c'est-à-dire la curiosité. Partir de cette curiosité qui est dans le cœur de beaucoup de nos contemporains, et les accompagner sur ce chemin, petit à petit et laisser le Christ venir dans leur cœur, qu'ils puissent découvrir que ce n'est jamais la morale qui précède la grâce, mais bien l'inverse. C'est parce que j'ai été touché par le Seigneur qui est venu me visiter, que je décide comme le fait Zachée, de mettre de l'ordre dans ma maison pour le recevoir.
AMEN