LE PLUS GRAND COMMANDEMENT : AIMER DANS LA VÉRITÉ DE DIEU
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (3 novembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Durant ces derniers jours, à l'occasion des fêtes de la Toussaint et du jour des morts, vous avez participé à de tels banquets spirituels, avec des homélies plantureuses et des psaumes, dans les liturgies qui coulaient à flots comme des vins capiteux, qu'aujourd'hui, je pense, il faut vous mettre à la diète : un peu de bouillon de légumes avec quelques biscottes, je veux dire par là un peu de catéchisme. En effet, le texte que nous avons entendu nous ramène à ces vérités absolument fondamentales qui constituent le cœur même de notre foi, et il est caractéristique du temps où nous vivons que ces éléments fondamentaux de la foi soient compris souvent de misère un peu faussée.
Ainsi donc, en commentant ce commandement de l'amour tel que nous le donne le Christ, je voudrais commencer par une sorte de situation de cette parole, soit dans l'Écriture de l'Ancienne Alliance, soit dans la bouche de Jésus. Il y a une première chose qu'aujourd'hui on oublie trop : l'Ancien Testament disait déjà que toute la Loi consistait à aimer le Dieu unique et, dans cet amour du Dieu unique à aimer son prochain. Lorsque Jésus donne sa réponse, le scribe l'approuve, et Jésus ajoute: "Tu n'es pas loin du Royaume des Cieux". Cela veut donc dire qu'il n'y a pas une opposition entre l'Ancienne Alliance qui serait une religion de crainte et la Nouvelle Alliance qui serait une religion d'amour. Il n'y a pas d'une part une religion juive qui serait la crainte, l'obéissance tatillonne à des versets de la Loi et à des prescriptions inutiles, et d'autre part la religion chrétienne qui consisterait en une libération par rapport à toutes ces pratiques. Dans l'une comme dans l'autre, il s'agit de la même et unique révélation, la révélation de l'amour de Dieu : le même Dieu qui s'est révélé à Israël, est encore ce Dieu qui s'est révélé en Jésus-Christ. Et lorsque le Christ résume la Loi à la demande d'un scribe, le scribe s'y retrouve et l'approuve. Ainsi donc, il est important de manifester cette continuité entre toutes les Alliances. Il s'agit d'une unique foi, il s'agit d'un seul peuple, même si actuellement, il vit de façon dramatique une certaine division : Israël et l'Église, se tiennent dans le même et unique projet de Dieu.
Deuxième aspect sur lequel se manifeste aussi beaucoup de confusion, aujourd'hui : notre foi chrétienne ne peut pas être confondue avec les autres. On entend aujourd'hui un certain discours qui consiste à penser que toutes les religions se valent et que seul compte dans la religion, le fait d'être "gentil" avec son prochain. Pour nous chrétiens, l'existence de l'amour est évident : être religieux c'est être charitable. Et sans le vouloir nous projetons la même perceptive sur toutes les autres expériences religieuses de l'humanité que nous rencontrons. C'est ainsi qu'on est venu à un lien commun aujourd'hui : on traite la religion juive, l'islam et le christianisme comme trois aspects d'une même religion monothéiste qu'on appelle les "religions du Livre". Il s'agit là d'une extension indue de la part du christianisme et irrespectueuse pour les autres.
Pour reprendre le cas de l'Islam, l'Islam ne repose pas du tout sur la même expérience de Dieu. Vous avez entendu la parole du Deutéronome : "Écoute Israël, Ton Seigneur est Unique", tandis que dans l'islam, on proclame "Allah est grand". Ce sont deux expériences religieuses très différentes. La manière même dont Dieu se manifeste dans la fraction judéo-chrétienne n'est pas la même que celle qui fonde l'expérience religieuse fondamentale de l'Islam : dans le cas de la révélation judéo-chrétienne, le mystère de Dieu transcendant est perçu dans la relation, dans l'Alliance, dans le lien que Dieu établit entre Dieu et l'homme. Dans l'Islam, la manifestation de Dieu dans sa transcendance fait que la notion d'alliance et le lien est comme anéantie par cette grandeur de Dieu. Il ne s'agit pas d'établir des comparaisons ou de degrés de supériorité, mais de manifester la spécificité de chacune des expériences religieuses et de ne pas vouloir les mélanger trop vite dans un syncrétisme qui, en tout état de cause, est mauvais et pour nous et pour ceux que nous prétendons "intégrer". C'était la deuxième question de catéchisme : il ne faut pas confondre la spécificité de la foi chrétienne avec les autres expériences religieuses, quelles qu'elles soient. Il y va comme je l'ai dit, du respect de notre propre foi et du respect de la foi des autres.
Le troisième point, c'est de déterminer quelle est la spécificité même de notre foi : ce texte va nous y aider. Quand on demande à Jésus quel est le plus grand commandement, l'essence de la Loi, Il répond comme tout bon juif : "Écoute Israël Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur. Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur de toutes tes forces". C'est très étrange, car on Lui demande quel est le commandement le plus grand et Jésus répond : "Écoute Israël le Seigneur ton Dieu est seul Seigneur, Il est Unique". Autrement dit, quand nous lisons la question du scribe, nous traduisons : "Qu'est-ce qu'il faut faire " ? et le Christ répond ce qui est : c'est Dieu l'unique. Pourquoi ce décalage ? Notre foi chrétienne n'est pas basée sur une pratique humaine. Notre foi chrétienne n'est pas un "amour tous azimuts". Notre foi chrétienne est une réponse au commandement et elle consiste dans l'ordination de tout être à Dieu. Notre foi chrétienne est la reconnaissance que Dieu est unique et qu'il faut l'aimer de tout son cœur.
Et ce qui est profondément spécifique de la tradition judéo-chrétienne, c'est la corrélation entre les deux réalités : la reconnaissance de Dieu comme l'Unique et jaillissant de là notre amour inconditionnel pour cet Unique. Mais si l'on perd l'un ou l'autre de ces deux aspects du commandement, alors la base même de notre foi est chancelante, elle sera inévitablement faussée.
La tradition judéo-chrétienne est la seule tradition religieuse dans laquelle sont liées de façon indissociable, d'une part la reconnaissance par la foi du Dieu unique qui est Dieu, c'est la reconnaissance de la vérité de Dieu, et d'autre part l'expérience qui permet d'entrer dans ce mystère de l'unité divine, c'est-à-dire l'ouverture de notre cœur à Dieu et à nos frères par l'amour.
Si l'on vit en dehors de ces deux données, on se situe purement et simplement hors de la réalité du mystère chrétien : la pierre de touche est la corrélation des deux : il ne s'agit pas d'isoler des affirmations de données complètement abstraites hors de notre existence telle qu'elle s'accomplit au jour le jour, mais il s'agit de la confession du Dieu unique au cœur même de notre expérience, que l'homme peut faire et qu'on appelle l'amour : un amour qui prend tout le cœur, toutes les forces, pour être au Dieu unique et à nos frères.
Il n'y a pas à opposer ces deux réalités. Elles constituent toutes deux le commandement unique. Cela retentit à travers toute l'Écriture, en nous-mêmes comme une écriture nouvelle. Cette spécificité profonde de l'amour humain comme lieu de la révélation et de la rencontre du Dieu unique. Unique parce qu'Il est le seul point de convergence de tout ce qui en nous, s'appelle l'amour, voilà toute la loi et tout le Christ. Parce que ce Dieu est unique et que tout amour doit être orienté vers ce Dieu unique, peut y être intégré l'amour du prochain comme lieu réel et vrai de la manifestation de Dieu. Ainsi dans nos communautés chrétiennes aujourd'hui, il n'est pas une confession du Dieu unique et vrai, sans la mise en œuvre et l'expérience de la communion fraternelle, dont le Dieu unique est la source et le garant qui affermit l'unité même de cette communion.
Nous sommes toujours en deçà de cette communion, mais même si nous sommes des pécheurs et brisons à tout moment ce tissu de l'Église qui vient souder le Dieu unique, il n'empêche qu'en réalité, nous ne pouvons pas trouver hors de la communion fraternelle la perception authentique du mystère de Dieu comme l'unique, c'est-à-dire comme le trésor du cœur.
Enfin, quatrième et dernier aspect. Vous vous demandez peut-être s'il subsiste encore une différence entre la révélation de l'Ancien Testament et celle du Nouveau Testament. Pourquoi le Christ dit-il à ce scribe : "Tu n'est pas loin du Royaume des Cieux". Il y a là une différence infime et infinie. Et c'est sans doute très délicat à délimiter, car il y va de notre existence chrétienne. Pour l'exprimer, on pourrait dire que Jésus est Celui qui a rendu proches les deux commandements : le commandement de l'amour de Dieu et le commandement de l'amour du prochain.
C'est vrai que déjà, dans la Loi ancienne, ces deux commandements étaient rapprochés, c'est vrai que dans l'Ancienne Alliance, Dieu demande d'aimer son frère parce que "Dieu est le Seigneur", et c'est l'unique motivation. Mais il y a une chose tout à fait unique, c'est que le Christ Lui-même est le Fils de Dieu en personne et qu'Il a enraciné sa présence dans notre humanité, Il s'est fait l'un de nous de sorte que, aujourd'hui aimer son frère engage la même réalité que celle qui consiste à aimer ce Dieu qui a pris le visage d'un frère. Nous chrétiens aujourd'hui, nous croyons que désormais, la manifestation même de l'amour de Dieu pour les hommes a pris le visage d'un homme, Jésus de Nazareth, Fils de Dieu. Et par conséquent, les deux expériences, celle de l'amour de Dieu et celle de l'amour du frère, sont aussi inséparable que l'humanité et la Divinité qui sont unies dans l'Unique personne de Jésus-Christ. Cela ne constitue pas une "supériorité" par rapport à la foi juive, car si nous pensions cela, nous serions les plus pharisiens de tous les hommes. C'est une grâce : une grâce qui constitue la spécificité même de notre être de croyant, de chrétien, la grâce d'accueillir l'unification totale et définitive du commandement que le Christ déclare le plus grand, non pas comme un idéal religieux supérieur à réaliser par nos moyens humains, mais comme le don unique de la grâce d'être aimés et d'aimer. Si Dieu en personne vient au cœur de notre humanité, alors il n'y a plus de distance possible, parce que cette union est scellée par Dieu Lui-même entre le mystère de l'ouverture de notre cœur à sa présence divine et le mystère de l'ouverture de notre cœur à la présence de nos frères.
AMEN