AIME-MOI !

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (6 novembre 2005)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Il semble que les bons drames soient toujours en trois actes, donc je vous propose de réfléchir en trois points sur l'amour. Ce n'est pas forcément un drame, quoique … !

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force". Ce commandement du Seigneur, nous le connaissons bien; je crois que finalement, contrairement à ce que l'on peut penser, la religion ne devrait pas être compliquée, puisqu'il faudrait se contenter d'appliquer le règlement. Il suffirait d'obéir au commandement. Il suffirait d'entendre ce que le Seigneur dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu" et de faire exactement ce que dit cette parole. Le monde irait mieux, les choses seraient plus sereines, la paix serait certainement sur la terre, les gens vivraient bien mieux dans la prospérité et dans le partage. Bref tout irait bien, ce serait le paradis. C'est d'ailleurs ce que Dieu dit : "Tu veilleras à mettre en pratique ce que je te dis  et cela t'apportera bonheur et fécondité dans un pays où ruissellent le lait et le miel". Donc, rien ne manquera. Tout sera parfait. On se demande pourquoi on prend autant de recul avec cette parole, pourquoi on met autant de temps à l'appliquer puisque normalement, ça donne le bonheur et la prospérité.

       Je vous encourage aujourd'hui, et je pourrais terminer là mon homélie, à appliquer ce qui est demandé : "Aimez le Seigneur de toute votre force, de toute votre âme, de tout votre cœur". Il n'y a plus rien à ajouter. Cela ne suffit peut-être pas ? Pourquoi ? Je m'interroge effectivement, parce que cette première attitude, ce premier point serait d'aborder cette parole comme un commandement. Cela exigerait de moi une attitude volontariste, ce que Dieu ne remet pas forcément en cause : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force". La force, c'est bien avoir la volonté de vouloir faire quelque chose efficacement, donc de vouloir réellement aimer Dieu, et pas simplement de le vouloir, mais de le faire. Cela dit, prendre cette parole de cette manière, surtout lorsqu'on dit : c'est un commandement, cela n'induit-il pas en l'homme une attitude servile ? Comme si nous étions encore avec le Dieu d'Israël, dans un ancien régime (je ne parle pas de l'Ancien Régime!) où le Dieu commande et où l'homme obéit. Donc on a là le principe vieux comme la nuit des temps du maître et de l'esclave. Il suffit que l'homme esclave, servile, s'humilie devant son Dieu, lui obéisse, sinon il lui arrivera de mauvaises choses. En revanche, si cet homme servile fait les choses bien, les choses bien découleront : "Tu auras un pays où coulent le lait et le miel, tu auras bonheur et fécondité".

       Aborder ainsi le commandement … cela fait des siècles et des siècles que cela se fait. Israël a buté là-dessus, et ne nous faisons pas d'illusions, nos butons aussi un peu sur ce commandement. Nous butons si bien sur ce commandement que pour essayer de tirer notre épingle du jeu, puisque qu'on se dit qu'on est quand même pas des esclaves et qu'on essaie de faire le mieux possible, et au fond de note cœur, on aime quand même Dieu, on est tombé, l'Église est parfois tombée, dans une attitude plutôt moralisante. Si je fais le bien, ça prouve que j'aime Dieu, si j'ai prouvé ainsi que j'aimais Dieu, j'aurai une récompense. Notre attitude moralisante qui a parfois prévalu si ce n'est pendant quelques siècles, au moins pendant de nombreuses années, nous a fait tomber (reproche que l'on a fait à l'Église), et l'Église n'est pas là non plus pour entrer dans le concert lénifiant de tous les discours, reproche d'être un peu juridique. Que faut-il faire ? Que ne faut-il pas faire ? Et je suis désolé quand des chrétiens ou des gens très éloignés du christianisme viennent encore à quelque occasion demander un sacrement, ils ont cette vision moralisante et juridique de l'Église. Pour être à peu près sûrs qu'on célèbrera leur mariage, ils diront toujours : mon père, j'ai tout fait. Vous avez fait tous les péchés ? non, non, j'ai fait le baptême, ma première communion, tout. Comme si cela suffisait. C'est cela l'amour de Dieu ? C'est cela qu'Il nous demande ? C'était le premier point.

       Deuxième point. Jésus élargit l'affaire. Finalement, ce n'est plus "tu aimeras le Seigneur ton Dieu", mais c'est "tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même". Je trouve que cela ouvre beaucoup de perspectives. Car en somme, qui a vérifié que nous aimions Dieu ? Jésus nous appelle à dépasser l'amour de Dieu en aimant le prochain. N'est-ce pas là la solution parce que l'amour du prochain permet de construire un monde plus juste et fraternel. Cela permet de s'ouvrir à l'autre, de partager et de se sentir solidaire de toute l'humanité et de ces hommes, et de ces femmes qui parfois sont en manque d'amour. Aussi, en conjoignant ces deux commandements, Jésus trouve une réponse dans un homme. Enfin, Jésus, le Fils de Dieu doit être content puisque le scribe lui dit : tout cela, aimer Dieu de tout son coeur de toute son âme de toutes ses forces, tout cela vaut mieux que les holocaustes et les offrandes. Mais c'est bien sûr ce qu'il fallait faire et dire, Dieu l'avait dit : "Je n'en ai plus  rien à faire de vos offrandes, de vos holocaustes, de vos sacrifices, ce que je veux c'est un cœur brisé et déchiré". Et finalement, ce cœur brisé et déchiré, ce cœur ouvert, c'était de recevoir non seulement le don que Dieu me faisait, mais le fait qu'Il m'ouvrait à l'autre. C'est pour cela que Jésus répond à ce scribe : "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu". On voit tout de suite qu'en conjoignant deux commandements, qui sont dans l'Ancien Testament, donc Jésus n'invente rien, Il ouvre le Royaume, la terre promise où coulait le miel et finalement, le bonheur et la fécondité. Donc, nous avons la solution à notre problème. Tout est résolu.

       Vous aimez votre prochain bien sûr ? Est-ce qu'il n'aurait pas été plus facile que Dieu dise : tu haïras ton prochain, tu feras du mal à ton voisin. Tu diras des choses insipides, fausses et mauvaises sur l'autre. Dès que tu peux, tu te vengeras de ton compagnon, surtout n'hésite pas si l'idée t'en vient, d'aller jusqu'au meurtre de l'autre. Finalement, je pense que nous serions assez bien en phase avec ce que nous demande Dieu pour une fois. On aurait pu conjoindre tous les commandements de Dieu. Non seulement on aurait obéi à "tu feras ceci ou cela ou autre chose", mais en plus, en nous demandant de haïr et de détester notre voisin, nous y réussirions parfaitement. Ce qui veut dire que ni l'amour de Dieu, ni l'amour du prochain, pour l'instant ne semblent être arrivés à leur accomplissement, à leur achèvement. Peut-être que les chrétiens se donnent du mal mais on n'a pas l'impression que le christianisme ait changé grand-chose à ce niveau-là.

       Troisième point, mais je ne sais pas si ce sera une solution. Devant cette grande difficulté d'aimer que faut-il faire ? Surtout, n'aimez pas. Ou en tout cas, n'aimez pas comme vous croyez qu'il faut aimer. D'abord parce qu'il ne "faut" pas aimer. Ce n'est pas un commandement. Mais c'est pourtant ce que Dieu demande : "Tu aimeras". Effectivement, Dieu demande : tu aimeras. Mais en y réfléchissant, la première chose que Dieu demande, c'est : "Ecoute". C'est cela le premier commandement : "Ecoute Israël", et ensuite, "tu aimeras le Seigneur ton Dieu". Et dans le récit du Décalogue Dieu commence même par dire : "Je t'ai fait sortir du pays d'Égypte", autrement dit, j'ai fait quelque chose pour toi, je t'ai donné tout ce que je pouvais faire. En fait, Dieu dit à Israël : en te faisant sortir d'Égypte, en te faisant traverser la Mer Rouge à pied sec, maintenant, je peux te donner ma Parole. C'est parce que je t'aime que tu peux faire quelque chose. Et ce quelque chose que tu peux faire, je te demande simplement ceci : aime-moi. C'est bouleversant parce que Dieu ne demande pas qu'on lui obéisse, mais Dieu nous prie de l'aimer; Dieu se met à genoux devant nous en disant : aime-moi de tout ton cœur, de toute ta force, de toute ton intelligence. Et quand Il a commencé en disant : "Ecoute Israël", c'était pour dire : reçois mon amour, écoute comme je t'aime, regarde jusqu'où va mon amour. Et moi, je te crois capable de faire comme moi, je te crois capable d'aimer. Tu peux aimer comme je t'aime. Et moi Dieu, j'aime qui ? j'aime l'autre, parce que pour aimer, il faut toujours qu'il y ait relation, et c'est parce qu'il y a relation que je t'aime.

       C'est un  grand spirituel juif Joshua Herschel qui expliquait au niveau de la prière que trop souvent, nous avons l'impression que nous devons prier Dieu et il dit, on ne comprendra rien au judaïsme si on ne saisit pas que ce n'est pas l'homme qui prie Dieu, mais c'est Dieu qui prie l'homme. Et il en arrivait à conclure qu'on se demande même si on n'en est pas au point que l'homme est plus nécessaire à Dieu que Dieu n'est nécessaire à l'homme. Dieu a besoin et veut notre amour. Et cela me faisait penser à ce qu'écrivait Emmanuel Mounier dans "Personnalisme". Il explique que pour pouvoir dire "je", il faut pouvoir dire "tu", et que c'est parce qu'on dit "tu" d'abord qu'on peut se comprendre comme "je" personnel. Autrement dit, l'être ne peut se dire et s'expérimenter que dans la relation. Il écrivait : "On pourrait presque dire que je n'existe que dans la mesure où j'existe pour autrui, et à la limite, être, c'est aimer". Quelle belle définition si on l'applique à Dieu: être. "Je suis celui qui suis", Yahvé. Être, c'est aimer, et c'est parce que Dieu est amour que si nous sommes à son image et ressemblance, nous n'avons pas à obéir à un commandement, nous avons à être comme Dieu, amour. Comprendre notre identité, notre être et notre existence, dans cette action même de Dieu. Recevoir l'amour de Dieu, c'est donc répondre à sa Parole. Nous  croyons en un Dieu de la révélation : quand Il croit, Il agit, quand Il agit, c'est par amour, quand c'est par amour, Il aime, quand Il aime, Il est, et Il est amour.

 

       AMEN