L'AVENTURE DE LA RENCONTRE IMPRÉVUE
Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (31 octobre 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Je trouve ce texte étonnamment moderne, et Zachée est un homme étonnamment moderne. Il nous ressemble, parce que d'abord, c'est un homme occupé. Il est collecteur d'impôts, et il n'y a pas de métier plus sérieux que les collecteurs d'impôts, le fisc, c'est une chose extrêmement grave, surtout à cette époque, il faut ramasser un tout petit plus que ce que l'on doit, pour pouvoir amortir ses propres frais de prêts d'argent à l'état. Et puis, c'est surtout un homme moderne, parce que c'est un homme curieux. Curieux essentiellement de religion. Quand Zachée grimpe sur son sycomore, il me fait penser à nous tous, qui, une fois ou l'autre, quand on se ballade devant un kiosque avons envie d'acheter Le Point, l'Express ou le Nouvel Obs, parce que cela parle de l'islam ou du bouddhisme. C'est quand même intéressant de se tenir au courant de la religion. Zachée, comme il n'y a pas de kiosques et pas de journaux à l'époque, pas d'hebdomadaires, il se dit qu'il va y avoir une sorte de "happening" religieux à Jéricho, il s'en moque complètement, mais il est curieux de religion. C'est très moderne, aujourd'hui, nous sommes tous curieux de religion. Mais précisément, nous ne sommes que curieux ! Sitôt après, le travail étant tellement urgent, les obligations, quand on a étanché sa curiosité, et comme la plupart du temps c'est tellement compliqué toutes ces religions, il vaut mieux laisser cela aux curés et aux imams qui règlent les questions, d'ailleurs pas toujours parfaitement bien, on le constate tous les jours.
Zachée est vraiment cet homme moderne, qui, à première lecture n'y paraît pas, à un moment donné, Jésus passe, et Il lui dit une chose tout à fait ordinaire (je ne sais pas ce qu'on aurait fait dans ce cas-là, mais peut-être aurions nous fait comme lui), Jésus lui dit : "Descends, il faut que j'aille demeurer chez toi". Evidemment, on peut mettre derrière tout cela un sentiment de flatterie, le publicain et quand même quelqu'un qui est peut-être encore plus mal vu que les inspecteurs des impôts aujourd'hui, et donc, avoir l'honneur de recevoir celui qui fait la une de la presse religieuse de Jéricho, ce jour-là, Jésus-Christ, c'est quand même à ne pas négliger. Il y a de cela, mais sans doute, y a-t-il davantage. Effectivement, il y a plus parce qu'il ne se contente pas de recevoir Jésus pour lui poser des questions concernant les différences entre la religion cananéenne et la religion romaine ou grecque, et ce que lui-même annonce. On n'engage pas le débat théologique. Il le reçoit.
Je voudrais vous faire percevoir la démarche très originale de Zachée, et de Jésus par la même occasion, à travers un point de comparaison qui est arrivé à peu près à tout le monde dans cette assemblée. Puisqu'on va baptiser trois enfants, je voudrais parler de la naissance d'un enfant. Quand on sait qu'un enfant est attendu, qu'il va naître, et maintenant, on sait tout du calendrier, les échographies, mais en réalité, ce qu'on attend, c'est un petit d'homme, petit garçon ou petite fille. Sauf exception qu'on souhaite les plus rares possible, c'est un enfant qui aura une tête, deux yeux, un nez, une bouche, deux bras, deux jambes, etc … En réalité, on pourrait dire que normalement, vu sous cet angle-là, la naissance est sans surprise. Du point de vue de ce qui va se présenter au moment de la naissance, il n'y a quasiment pas de surprise. C'est un enfant, un membre de l'espèce humaine qui a la nature humaine, un Q.I. à peu près normal, sans doute une affectivité qui ne demander qu'à se développer normalement, individu normal. Mais en fait, une naissance est toujours un événement extraordinaire. Pourquoi ? Pour une raison très simple, c'est que c'est "lui", ou c'est "elle". Aucune naissance n'est comparable à une autre, parce que ce qui se passe, c'est que lui, ou elle, personnellement, dans sa constitution absolument intime, originale, et unique, vient au monde. Et quand je dis lui ou elle personnellement, je ne dis pas simplement que grâce à cette mécanique génétique extrêmement compliquée que chacun d'entre nous a un génome absolument unique, ce qui n'est déjà pas si mal, mais ce génome absolument unique n'est que la traduction de l'unicité de ce que chacun d'entre nous "est". D'ailleurs, on peut dire que l'enfant en général, et dans les débuts de sa vie principalement, en use et en abuse, c'est tellement lui qu'il le fait bien sentir. Si "j'ai faim" à deux heures du matin, il faut que ma mère se lève ! Pour lui, cela ne fait pas un pli. C'est très clair dans sa tête que "je suis là", donc, voilà !
Dans l'expérience la plus courante de notre existence humaine, la naissance, c'est qu'il advient au monde quelqu'un d'absolument unique, original et nouveau. C'est pour cela aussi que c'est une fête. Et quelles que soient les coordonnées naturelles de la réalisation concrète de cet individu humain, garçon ou fille, aux yeux clairs, cheveux châtain, aux yeux foncés, peu importe, c'est lui, c'est elle. A partir de ce moment-là, tout est bouleversé dans le foyer : on change de voiture, parce que c'est le plus petit qui prend le plus de place, on change d'appartement, on est obligé de faire des tas de choses qui sont simplement à cause de lui ou à cause d'elle.
Cela peut nous aider à comprendre ce qui se passe pour Zachée. Quand Zachée est curieux de religion, en réalité, la religion lui est totalement indifférente. Il n'a même pas compris de quoi il s'agissait. C'est pour cela qu'il peut grimper sur un sycomore, il peut regarder cela de haut et de loin, et c'est cela le symbole de Zachée sur son sycomore, il est petit, d'accord, mais en fait, ce qu'il veut, c'est de ne pas se mélanger à la foule. Lui, il a ce recul critique, distant, il est moderne, lui, il ne veut pas croire à toutes ces histoires. Et puis, tout à coup : "Il faut que je demeure aujourd'hui chez toi". C'est-à-dire, il faut que je sois là personnellement pour toi. C'est comme une naissance. C'est cela le déclic chez Zachée, cela ne se mesure pas, cela ne se décrit pas, mais cela se constate. Le Salut, c'est la présence de Dieu, personnellement, telle une naissance. Vous me direz qu'à la naissance, on voit le bébé, tandis que là, Jésus … oui, mais cela commence par le fait que Jésus dit : je veux être là. Et vous reconnaissez qu'immédiatement, le comportement de Zachée change sur ce plan. Auparavant, quand il percevait les impôts, c'étaient simplement des contribuables auxquels il avait à faire, peu importe que ce soit X ou Y qui me doit de l'argent, sa grille de relation avec les autres était purement et simplement : tu me dois de l'argent, et à partir du moment où il a rencontré personnellement le Christ, il rencontre personnellement les autres : "Si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais réparer personnellement". Il ne se contente pas de mettre un cierge à Notre-Dame de la Garde ! Il va réparer personnellement. C'est là où on voit que la conversion est intervenue. Ce n'est pas uniquement le fait qu'il se repente de ses fautes, et qu'il veuille améliorer l'ordinaire religieux de sa vie, mais c'est que, quand il a rencontré Dieu et qu'il l'a accueilli personnellement, à ce moment-là, il est obligé de reconnaître que tous les gens de Jéricho qu'il côtoyait comme des contribuables anonymes, sont devenus des personnes auxquelles il est lié.
C'est bien quand on rencontre Jésus soi-même, mais précisément aujourd'hui, cela ne marche plus ! C'est justement sur ce point que je voudrais vous inviter à réfléchir, car il s'agit bien de l'originalité du christianisme. Que dit la foi chrétienne ? Elle dit : Dieu veut être connu lui-même, personnellement dans la singularité de sa personne. C'est notre grande différence même avec les grandes traditions monothéistes. Dans le judaïsme qui est la matrice même du christianisme, la relation à Dieu, c'est le commandement. Dieu se donne comme celui qui dit à l'homme : voilà ce que tu dois faire pour être homme. Dans la tradition musulmane, Dieu se présente, non pas lui personnellement, il envoie le Livre. Le Coran, c'est un peu comme des e-maill. Dieu ne se révèle pas, il est inconnaissable, mais Il envoie des messages, et c'est le Coran. Dans le christianisme, ce que nous croyons, c'est que Dieu, personnellement vit et intervient dans l'histoire du monde. C'est même cela que nous essayons de réaliser jusqu'au bout, car nous croyons que Dieu vit, existe, et se manifeste personnellement dans l'histoire du monde, à travers chacun des membres de son peuple, de son corps. Aujourd'hui, le lieu même de la révélation personnelle de Jésus-Christ, c'est l'Église. C'est peut-être difficile à avaler, mais c'est pour cette raison qu'on baptise Charles, Jules et Octave aujourd'hui. On les baptise dans l'Église parce que c'est ici, dans l'Église, le peuple que nous sommes qu'ils reçoivent leur identité devant Dieu et qu'ils vont découvrir l'identité personnelle de Dieu. C'est pourquoi l'Église, avec beaucoup de bon sens a choisi ce texte de Zachée pour les fêtes des églises. Quand on fête la dédicace d'une église, ce monument qui a été bâti, il y a bon nombres d'années, normalement, on lit l'histoire de Zachée. Ce qu'on veut dire par là, c'est que l'église est le lieu de la découverte personnelle de l'identité unique de Dieu, de sa personne, et ce Dieu comme personne se manifeste à travers les personnes que nous côtoyons. Ainsi, chacun d'entre nous (et personnellement, j'y pense chaque fois que je baptise des enfants), devient dans sa personne une "épiphanie", une manifestation de Dieu. C'est cela le christianisme, c'est cela la foi chrétienne. C'est de croire, en attendant mieux, que l'accès, pour l'instant en chacune des personnes est capable de manifester le mystère personnel de Dieu. Si j'ai fait du tort à quelqu'un, désormais, je vais réajuster et répondre à la relation personnelle que je dois avoir avec lui. "Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons … aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés". Il n'y a pas d'autre secret de la vie chrétienne. Maintenant, le lieu même de la connaissance du mystère personnel de Dieu, du surgissement personnel de Dieu, comme l'enfant à sa naissance, c'est chacun de nous, c'est notre prochain. Et prochain ne veut plus dire simplement aujourd'hui, celui qui est à côté de moi, même si ce sens-là n'est pas négligeable, le prochain, le frère, c'est le lieu même, en tant qu'il devient la révélation de la proximité de Dieu pour moi.
Frères et sœurs, on fête la Toussaint demain, on ne pouvait pas avoir une plus belle introduction au mystère de la Toussaint que de relire aujourd'hui l'évangile de Zachée. Il n'y a plus qu'à réaliser ce que cela veut dire pour chacun d'entre nous, c'est ce que je nous souhaite à tous.
AMEN