L'IMAGINATION CRÉATIVE FONDÉE DANS LE SALUT DE DIEU

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (2 novembre 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Il règne comme une atmosphère de parloir de presbytère dans cet évangile C'est la rencontre d'un scribe qui porte dans son cœur une question précise et claire : "Quel est le premier des comman­dements ?" Et à question claire et courte, on demande un réponse claire et courte ! Si je n'ai pas une expé­rience d'accueil pastoral immense, quand j'ai entendu cet évangile avec vous, sont remontées en moi beau­coup de rencontres avec des personnes qui viennent préparer le baptême pour leur enfant et dans lesquel­les on se retrouve très souvent avec ce genre d'intérêt différent entre d'un côté, des chrétiens qui ont envie d'avoir enfin une réponse claire par rapport au sens de la vie, et ce scribe qui n'est pas si intellectuel que cela, et une réponse aussi claire sur la manière dont ils ont à se comporter, puisque la question en définitive, est : qu'est-ce que je dois faire, et pas tellement du savoir comment c'est, comment est l'avenir, comment est le monde, mais plutôt comment je dois me comporter dans ce monde ? Très souvent, les chrétiens, quand l'atmosphère de confiance commence à s'établir dans une rencontre, il y a des questions qui fusent, et l'on arrive à demander : mais Jésus, qui est-Il ? Question très courte, et généralement, réponse très compliquée parce qu'en tant que prêtre, théologien, on va leur dire, mais c'est un homme, mais c'est aussi Dieu, et qu'est-ce qui est homme, et qu'est-ce qui est Dieu en Lui ? Déjà, à une question, deux réponses. On pour­rait continuer pour une foule de questions théologi­ques sur la Trinité : on croit en un seul Dieu, mais en même temps, il y a le Père, le Fils, le saint Esprit et comment tout cela fonctionne-t-il ?

D'une certaine manière je vois dans cette rencontre entre le scribe et Jésus, le même problème. C'est-à-dire, que le scribe attend une réponse, il veut une chose : qu'on lui révèle enfin la source de tout, non seulement du savoir, mais aussi de ce qu'il doit faire dans le monde, et ce, à la fois pour sa propre vie spirituelle, mais aussi peut-être pour rendre compte aux autres. C'est quelque chose qui nous habite aussi en tant que chrétiens, de vivre des moments où ne savons pas rendre compte. Il y a alors l'athée de ser­vice qui vous pose ce genre de question et le chrétien semble perdu parce qu'il ne sait pas répondre d'une manière simple et claire à ce genre de questionnement : qui et Jésus, et la Trinité, la grâce, le salut ? On se sent un peu déconcerté, un peu minable. On a l'im­pression même parfois que dans d'autres religions ils s'en sortent mieux que nous, ils ont des réponses plus claires et plus simples.

Le scribe attend une chose et Jésus lui en donne deux. Jésus aurait pu répondre simplement à la question : "Quel est le plus grand des commande­ments ?" Non, Il répond deux choses C'est intéressant de constater que Dieu parle, Dieu dit, mais cela reste toujours de l'ordre du puzzle à construire. Nous aime­rions que la réponse de Dieu soit simple, claire et nette, précisé et rapide. En fait, Dieu et celui qui s'évertue à donner plusieurs éléments. Pour cet homme, il s'agira de deux commandements, peut-être que pour nous ce seront des événements qui sont aussi contradictoires que ces deux commandements que Jésus a donné au scribe. Jésus nous dit : voilà, je te donne cela, et toi, que vas-tu en faire ? Pour moi, la remarque du Christ vis-à-vis du scribe, c'est prati­quement la remarque que des parents peuvent faire vis-à-vis de leur enfant quand ils le voient en plein acte de création. J'ai beaucoup joué avec des Lego, j'aimais cela, et je crois que c'est le même regard, comment en fait les parents regardent un enfant de­vant cette multitude de pièces, de formes et de cou­leurs diverses, en gros tas sur le tapis, et de voir avec émerveillement l'enfant qui prend ces pièces et qui commence à les assembler pour construire quelque chose qui deviendra une voiture, un avion, une mai­son, que sais-je. Un sens, quelque chose qui va se dégager de ce magma, qui va vers une œuvre créa­trice.

C'est exactement ce qui se passe pour ce scribe. Jésus lui propose deux choses qu'il n'avait pas demandé, puisqu'il n'en voulait qu'une, et le scribe est celui qui va interpréter. C'est cela qui est très beau, il laisse aller son imagination, il prend ces deux partis qui au premier abord n'ont pas trop l'air de fonction­ner ensemble, aimer Dieu et son prochain, nous après deux mille ans de christianisme, on a l'air de croire que cela tombe sous le sens, peut-être qu'il faudrait comprendre que non, et Jésus est celui qui voit ce scribe en train de faire de deux parties, une seule chose. Il construit, il crée, et cet acte créateur du scribe rentre véritablement dans le plan de Dieu.

En fait, quand nous procédons à cet acte créateur vis-à-vis de notre vie, quand comme le scribe, nous sommes capables de prendre des mor­ceaux de notre vie qui nous paraissent parfois aléatoi­res, incompréhensibles, dénués de sens, quand nous commençons à construire, quand nous commençons à poser les pièces, quand nous laissons aller même no­tre imagination, quand nous interprétons ce que nous sommes et ce que nous vivons, nous sommes comme ce scribe sous le regard de Dieu, et Dieu est celui qui se dit dans son cœur : tu n'es pas loin du Royaume. Tu es en marche vers le Royaume. Tu avais cette vie et tu en fais quelque chose à mesure des événements. C'est la première chose qui a retenu mon attention dans ce texte, comment en définitive, garder le commande­ment, ce qui nous paraît souvent un peu rasoir et petit, garder le commandement pour Jésus, pour Dieu, c'est faire œuvre d'imagination et de création. Ce n'est pas se replier sur soi-même, ce n'est pas essayer de s'an­crer dans une tradition sûre et rassurante, mais au contraire, garder la Loi, c'est faire preuve de cette imagination, c'est aller de l'avant. C'est découvrir que les choses ne sont pas statiques et stériles, mais au contraire, que Dieu est celui qui nous donne la possi­bilité de découvrir que toute chose a un sens et va vers un futur, vers le Royaume de Dieu et à ce mo­ment-là nous aussi, nous apportons notre pierre à ce Royaume.

Peut-être faut-il nous interroger sur la ques­tion de l'imagination dans notre cœur, dans notre so­ciété ? Parfois il m'arrive de penser vis-à-vis de jeu­nes, de collégiens particulièrement que cette œuvre d'imagination est sinon en péril de disparition, au moins est-elle énormément abîmée. La grande diffi­culté, et je le voyais encore à la Salette avec un groupe de quatrième du diocèse, c'est que si on le leur donne pas tout déjà construit, on a du mal à réaliser quelque chose de concret. On ne voit pas où l'on va, on ne sait pas construire, ils n'ont pas l'imagination pour "faire".

La deuxième chose, c'est la source de ce commandement. C'est pour cela que c'était utile d'en­tendre la première lecture du Deutéronome. Il ne faut s'étonner que devant un commandement, il y ait des gens qui n'aient absolument pas envie d'obéir. Il faut une bonne raison pour obéir, il faut connaître celui qui nous donne l'ordre. Et ce qu'on oublie très souvent dans le Décalogue, dans les commandements, c'est que le premier commandement dont il est question ce n'est pas "Je suis le Seigneur, l'unique", etc … Le premier commandement c'est la phrase qui est juste avant et que tout le monde oublie, qui n'est pas ins­crite sur la table de la Loi : "Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude, c'est pourquoi tu n'adoreras qu'un seul Dieu, c'est pourquoi tu ne tueras pas, c'est pourquoi, c'est pourquoi … " C'est cela que nous oublions très souvent. C'est peut-être là aussi le drame de notre société. Comment peut-on demander à quelqu'un d'obéir quand il n'a plus dans son souvenir l'acte de salut de Dieu dans sa vie ? Entre nous soit dit, je comprends qu'on ne veuille absolument pas obéir à des commandements de l'Église ou de l'évangile. Cela n'a aucun sens. Il y a d'abord le salut : je t'ai sauvé, et par conséquent, parce que je t'ai sauvé, parce que tu sais qui je suis, que je suis ton Dieu, que je t'aime, voilà ce que tu feras, parce que maintenant tu me connais comme celui qui t'a sauvé. Cela change tout. Je crois que c'est ce que vit d'une certaine manière le scribe et la remarque de Jésus : "Tu n'es pas loin du Royaume" a quelque chose à voir avec ces deux élé­ments. Comment le scribe est celui qui, encore un peu confusément, parce qu'il n'a pas encore découvert qui était véritablement Jésus, parce que Jésus n'est pas encore mort et ressuscité, le scribe est celui qui a su articuler à la fois son imagination, son interprétation de sa vie à partir d'un élément fondateur.

Frères et sœurs, je crois que peut-être la crise de la foi dans notre cœur, la crise de la foi dans notre société vient peut-être que d'abord nous ne savons pas toujours écouter. Quel est le premier des commande­ments ? Ecoute ! Et qu'est-ce qu'écouter sinon être capable de laisser Dieu parler dans notre cœur, l'uni­que, de découvrir que Dieu l'unique est celui qui s'of­fre à nous d'une multitude de manières et d'expérien­ces. Il est celui qui vit comme des pièces de puzzle éparses sur un tapis et que nous avons à construire pour y trouver son visage d'amoureux, son visage de Dieu et de salut, son visage de miséricordieux. C'est cela que le scribe commence à construire avec pa­tience, la mise en place de pièces grâce à son imagi­nation, fondée sur un acte qui fait écho dans sa vie : comment Dieu m'a-t-il sauvé ?

Frères et sœurs, je crois qu'en ce jour où nous gardons encore en mémoire la Toussaint, et que de­main nous avons aussi à prier pour nos fidèles dé­funts, peut-être qu'aujourd'hui ce scribe nous donne encore aujourd'hui une définition de ce qu'est la sain­teté : la sainteté est capable de découvrir dans sa vie comment Dieu est à l'œuvre, comment Dieu se donne d'une manière multiple afin de nous laisser la possibi­lité de le découvrir, de le construire et de lui donner ce visage de Dieu sauveur.

 

 

AMEN