DEUX VOLETS D'UN MÊME AUDIT
Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (3 novembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Aujourd'hui c'est intéressant, parce que je crois que l'évangile que nous venons d'entendre est exactement un audit, et il est bon de le lire comme un audit. C'est Jésus qui fait l'audit de la société religieuse dans laquelle Il vit. Il vit en Palestine, au premier siècle, dans une société religieusement très organisée. Une société qui, d'ailleurs, ne se pose pas beaucoup de problèmes sur son identité, elle est très sûre d'elle, elle n'est pas dominatrice. Cette société, Jésus vit dedans, Il parle avec les gens du peuple en Galilée, avec les spécialistes, et là-bas, les grands spécialistes, c'est la Torah, c'est la Loi, et Il voit ce qui se passe. Un beau jour, Il n'en peut plus, Il est obligé, comme on dit un peu vulgairement, de casser le morceau. Il est bien obligé de dire que cela ne peut pas continuer comme cela.
Je vais vous dire en quelques mots le verdict de mon analyse. Cet audit est double. Commençons par celui que Jésus fait sur sa société. Comment cette société est-elle bâtie ? Jésus dit : les scribes et les pharisiens, c'est-à-dire les autorités religieuses et morales enseignent dans la chaire de Moïse. Notez bien qu'Il ne mettra pas en cause le principe : le fait qu'il y ait des scribes et des pharisiens qui enseignent sur la chaire de Moïse, c'est bien, même si cela nous paraît bizarre. C'était une manière de penser à l'époque, que le Sinaï avait été comme la chaire, le siège solennel de proclamation de la Loi par Moïse, et ensuite, la tradition par les prophètes, Josué, les rois, les grands juges, et finalement les grands docteurs de la Loi comme une sorte de succession épiscopale ou pontificale, siégeaient sur la chaire de Moïse. Jésus reconnaît ce fait. Il ne conteste pas l'autorité des scribes et des pharisiens. Ils sont sur la chaire de Moïse, et donc ils ont pour coutume et pour rôle, pour fonction, de proposer ce qu'a proposé Moïse.
C'est une vision des choses très intéressante, car les juifs sont les premiers à avoir inventé les sacrements. Nous croyons que c'est nous, les catholiques qui avons inventé les sacrements à partir de Jésus-Christ, ce n'est pas si vrai que cela, car quand vous lisez tous les théologiens, ils vous racontent bien qu'il y a eu des sacrements dans la Loi ancienne, même s'ils ne fonctionnaient pas exactement comme les nôtres, mais c'est un détail. A quoi servent les docteurs et les scribes sur la chaire de Moïse ? Ils sont là pour dire : voilà ce que Moïse a dit. Ils ont un rôle très précis : ils disent que Moïse n'a pas parlé, il y a mille ans, ou cinq cents ans, mais que la parole de Moïse est encore vivante aujourd'hui, et leur présence sur la chaire de Moïse atteste que la Parole de Dieu est encore vivante aujourd'hui. C'est cela un sacrement. C'est un acte, un geste, une institution, une parole, qui rappellent la source et l'origine. Par conséquent quand les scribes et les pharisiens siègent sur la chaire de Moïse, ils font bien, et ils font du bien en renvoyant le peuple aux exigences premières de la Loi, non pas par un goût de l'archéologie, pour faire comme on a toujours fait, mais au contraire, comme le dit un mot théologique un peu barbare, on actualise la Parole que Dieu a donnée à Moïse. Ainsi, pour les pharisiens et les scribes, le fait de siéger sur la chaire de Moïse, c'est le fait de remplir un office indispensable, nécessaire pour la société : rendre vivante et présente la Parole de Dieu.
Vous remarquerez qu'il n'en va pas autrement aujourd'hui. Pourquoi avons-nous le ministère de Pierre en la personne du pape, le ministère des évêques, c'est-à-dire celui des apôtres, aidés par les prêtres ? Pourquoi y a-t-il des ministères dans l'Église? C'est uniquement pour cette raison : rendre vivante et présente la Parole. Jusque-là, tout va bien. Le parallélisme entre Israël et l'Église est parfait.
Dans la deuxième partie de son audit, Jésus dit : "Vous vous servez fort mal de ce principe et de la responsabilité qui vous est confiée. Normalement, votre rôle est de rendre vivante et présente la Parole. Et que faites-vous ? Vous vous faites vous-mêmes la Parole". C'est ce que veulent dire tous ces petits éléments critiques qui nous paraissent un peu folkloriques : élargir les phylactères, par exemple. Qu'est-ce que ces phylactères ? Ce sont des petites boîtes en cuir de veau, rattachées à des lanières et qui s'attachent aux bras le matin, et au front, et ces petites boîtes contiennent des paroles de la Bible. Elargir les phylactères équivaut à dire : nous sommes les maîtres de la Parole et nous la dominons totalement. Chercher les salutations sur les places, c'est s'attribuer à soi-même l'autorité de la Parole. Imposer le fardeau et ne pas le porter c'est dire : moi je vous transmets la Parole, l'effet que cela fait sur moi est sans intérêt, mais vous, vous êtes obligés de m'obéir. C'est forcer la Parole à devenir soi-même la propre autorité.
Puisque nous sommes le dimanche des familles, je voudrais attirer votre attention sur le fait que cette situation est beaucoup plus fréquent qu'on ne le pense, et encore aujourd'hui. Je vous livre un petit exemple, c'est de la psychanalyse de bas-étage, d'accord. On dit habituellement que dans le couple, le père, c'est la loi, et que la mère, c'est la tendresse, la douceur. Totalement faux ! Le père n'est pas la loi. Le père symbolise la loi. C'est tout différent. Si un père dit à son enfant : je suis la loi et toi tu n'as qu'à m'obéir parce je suis la loi, il fait de cet enfant un dénaturé, un gamin qui baissera la tête tout le temps, qui n'aura aucun rapport vrai avec la loi. La loi ce sera papa et éventuellement, la fessée. Même dans les relations les plus simples et les plus humbles de la vie quotidienne, si on se prend pour la loi, on tue la relation qu'on veut imposer. C'est dramatique, car l'enfant ne comprend plus que la loi est une valeur universelle, elle se réduit à faire ce que dit papa. C'est s'établir dans une relation de dépendance totale vis-à-vis du père, et finalement, c'est une sorte d'esclavage. L'enfant n'arrivera jamais à comprendre que son rapport avec la loi est un rapport avec quelque chose qui n'est pas papa, mais que papa est là sans cesse pour rappeler. C'est le rôle de papa, ce n'est pas très facile, parce qu'il faut aussi montrer à l'enfant que nous aussi, comme père et mère, nous sommes soumis à la même loi. C'est seulement lorsque l'enfant a compris cela, que lui, comme ses parents, sont tous soumis à la même loi, qu'il pourra saisir ce que veut dire être un membre d'une société dans laquelle tout le monde obéit à la loi.
C'est exactement ce que ne faisaient pas les pharisiens et les scribes. Ils disaient : pour le pauvre peuple d'Israël, nous, nous sommes en matière de religion, votre père. Nous vous imposons ces lois, ne posez pas de questions, obéissez, on s'occupe de tout ! Mais c'est l'horreur. C'est la première partie de mon audit.
J'en viens à la deuxième partie de mon audit. Vous aurez sans doute remarqué que Jésus dit dans la première partie du texte : "N'agissez pas comme les pharisiens, ils disent et ne font pas, eux-mêmes ils agissent pour être remarqués des hommes etc …" Crique sévère de la société dans laquelle vivait Jésus. La deuxième partie du texte est très intéressante : "Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de rabbi, ne vous faites pas donner le titre de maître, de docteur, le plus grand sera le serviteur, ne vous faites pas pseudo-maître". Cela veut dire qu'à l'époque à laquelle saint Matthieu écrivait son évangile, il voyait déjà le danger qui commençait à renaître dans les communautés chrétiennes. Il voyait que ce qu'on pourrait appeler "la hiérarchite", c'est-à-dire, l'inflammation du pouvoir hiérarchique, était en train de reprendre le dessus. Il voyait que finalement les communautés auxquelles il s'adressait n'étaient pas à l'abri de ce danger qui consiste à retomber dans une sorte d'infantilisme par rapport à la Parole de Dieu. Et ici, Matthieu rappelle à travers les Paroles de Jésus, que pour l'Église elle-même aujourd'hui encore, l'attitude vis-à-vis du magistère, c'est-à-dire les évêques, le pape, en tant qu'ils ont charge, de rappeler et de rendre présente et vivante la Parole de Dieu, ce n'est pas une attitude servile. C'est au contraire une attitude de véritable émancipation, non pas en détruisant la chaire de Moïse ou la chaire de saint Pierre, ce qui serait la même erreur, mais tout est dans l'art et la manière de s'en servir. Il y a effectivement une attitude chrétienne qui est profondément servile et qui consisterait à dire : je ne cherche pas plus loin que d'obéir platement, sans problème, à ce qu'on me dit. Mais cette façon d'agir est une manière d'appeler certains autres docteurs, maîtres, et de vouloir avoir à la fois cette espèce d'autorité sécurisante qui évite de penser, qui évite de faire face à sa liberté, qui évite de réfléchir, et à ce moment-là, c'est une démission par rapport à soi-même. On tue la fraternité chrétienne. Que de fois n'a-t-on pas mis en danger cette fraternité chrétienne.
Il n'y en a qu'un maintenant qui est véritablement et la Loi, et le Maître, et le Principe de la Parole vivante, et la Parole en personne, c'est le Christ. Tout ce qui existe dans l'Église pour nous rappeler l'évangile, pour nous le commenter, pour nous aider à le vivre, tout cela n'est que ministère et service, non pas pouvoir et emprise. C'est très important qu'à la fois, comme j'y faisais allusion tout à l'heure, dans notre vie de tous les jours, dans la vie de nos familles, et dans la vie de l'Église même, que nous sachions tenir les deux bouts de la chaîne, non seulement vouloir reconnaître fondamentalement la liberté de croire qui nous est donnée, et c'est cela qui nous est donné par le baptême, c'est cela que recevra Olivia dans un instant, c'est une liberté pour croire, pas pour s'auto-anéantir par des discours religieux, et en même temps de savoir reconnaître exactement le sens et le rôle irremplaçable de ceux qui ont été appelés à exercer cette fonction qu'on appelle aujourd'hui le magistère, et qui est simplement le souci de rendre vivant au cœur de chaque Église et de toutes les Églises, et de l'Église tout entière, le mystère de celui qui est la présence vivante et qui est le seul Maître, la seule Parole et le seul Rabbi pour chacun d'entre nous et pour tous ensemble.
AMEN