ZACHÉE LE SAINT PÉCHEUR

Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (4 novembre 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 Il est allé loger chez un pécheur" ! Frères et sœurs, en écoutant cet épisode bien connu de Zachée, il faut que nous essayions de réaliser vraiment la situation. Zachée est ce qu'on appelle un "publicain", c'est-à-dire qu'il récolte l'argent public, il est collecteur d'impôt. Transposons, ce n'est pas sim­plement un percepteur, mais c'est quasiment un contrôleur fiscal, avec ce côté "pitbull" qui lui permet de fouiller dans votre intimité bancaire, parce que tout est permis quand il s'agit de l'argent public. Donc, il n'est déjà pas très aimé pour cette raison.

Deuxième chose, c'est un statut original des contrôleurs fiscaux dans l'empire romain, c'est qu'ils défendent non seulement l'argent de l'Etat, mais le leur propre, puisqu'ils avancent l'argent à l'Etat et le récupèrent après. Donc, il y a collusion permanente entre l'intérêt public et l'intérêt privé. Aujourd'hui, on s'en scandalise, à l'époque, c'était monnaie courante. Cela démultiplie déjà le problème.

Troisième aspect, et ce n'est pas le moindre : c'est un "collabo", parce que l'argent qu'il ramasse, ce n'est pas pour le Temple ni pour les associations caritatives, en Judée, c'est pour l'empire romain qui finance ainsi les légions qui écraseront la révolte juive soixante ans plus tard. Donc, c'est le genre de bonhomme qu'on n'ose même pas saluer dans la rue de peur d'être sali par son bonjour. Denier élément, c'est celui que reconnaît Jésus : lui aussi est un fils d'Abraham.

Le paradoxe est complet : terrifiant du point de vue de la gestion de l'argent public, mélange avec intérêts privés, collaboration politique, le dossier est lourd et cependant, fils d'Abraham. Et c'est sans doute pour cela que Jésus lui dit : "Il faut que j'aille aujourd'hui demeurer chez toi", parce qu'Il a reconnu en cet homme une appartenance vis-à-vis de laquelle on ne peut pas hésiter. Il est complètement englué dans ses trafics, mais le Christ Lui dit : "Il faut que j'aille demeurer chez toi" ! Remarquez-le bien, quand Zachée "se convertit", ce n'est pas qu'il a accumulé des mérites ou qu'il a une sorte de curiosité religieuse extraordinaire, il ne regarde pas les émissions religieuses à la télé, en fait il est simplement curieux, il veut voir, il veut être renseigné (un peu comme aujourd'hui tout le monde veut acheter des bouquins sur l'islam pour savoir comment fonctionnent les talibans). On ne peut donc même pas parler de bonne volonté de sa part, il y a de la curiosité plus ou moins saine, peut-être un peu malsaine. Et Jésus accepte cela et Il dit : "Il faut aujourd'hui que j'aille demeurer chez toi". Evidemment, l'entourage se scandalise, "Il est allé loger chez un pécheur", c'est-à-dire qu'Il contredit tous les éléments sains et saints de la Tradition des pères pour aller chez un petit malfrat.

Une telle attitude pose une question fonda­mentale sur laquelle je voudrais méditer quelques instants avec vous. C'est le problème du péché dans l'Église. Evidemment, on peut toujours se dire : Za­chée, dès qu'il a compris qu'il était visité par Dieu a eu le cœur brûlé de componction, il s'est repenti et ce contrôleur fiscal a remboursé tout le surplus du fisc qu'il avait accumulé dans sa maison, quatre fois plus et l'on se demande d'ailleurs où il va chercher les trois autres parts. Cela donne l'impression qu'il est passé de ce moment où il était une crapule, à celui où il s'ins­talle dans une niche à la suite d'une métamorphose radicale. Depuis ce temps-là Zachée mérite l'épithète de saint tel qu'on l'emploie dans les litanies Pourtant, je fais le pari, et je crois ne pas me tromper, en disant que Zachée est resté un pécheur. C'est vrai qu'il s'est converti, c'est vrai qu'il a abandonné ses pratiques, et qu'il a dû chercher un autre job à l'ANPE de Jéricho, il a dû arrêter son travail de contrôleur fiscal, mais je fais le pari qu'il a continué après à être un pécheur. De fait, demandez à tous les convertis, demandez au cœur de chacun d'entre vous qui êtes tous des convertis depuis votre baptême, tous, ici, sans exception, nous continuons à être des pécheurs. Je plaide pour une lecture de cette histoire de Zachée, non pas pour confronter une image d'Epinal, du style : il était tout mauvais, tout méchant, tout pécheur, et ensuite il est devenu, tout gentil, tout plein de miséricorde et de bonté, il a beaucoup donné au denier du culte, mais en fait, je plaide pour un Zachée qui est resté avec un certain nombre d'habitudes difficiles à déraciner, dans un combat au corps à corps avec son péché et avec son passé. Je crois que Zachée a continué, ou mieux, à découvert un combat intérieur, et que d'une certaine manière, la véritable conversion de Zachée ce n'est pas de ne plus être pécheur, mais c'est de se découvrir pécheur. C'est assez différent.

Reconnaissons-le, nous avons besoin de lire ce texte comme si c'était tout noir d'abord, tout blanc après, tout mauvais avant, et tout bon après. Mais cela, c'est nous qui le pensons ! Nous avons besoin de ce schéma, nous avons besoin de penser qu'il y a le mal d'un côté, le bien de l'autre, et nous avons besoin de penser que le monde est mauvais et que L'Église est bonne. Nous avons besoin de nous sécuriser en disant que finalement, nous sommes du côté des bons. D'accord, on ne va pas y regarder de trop près, mais en gros, nous sommes du bon côté, et donc, du côté de la sécurité, du Salut, pas de problème, tout va bien !

Ainsi, lorsqu'on parle de l'Église, on en parle en fait comme d'une Église de "purs". Désolé de le dire un peu brutalement, mais en disant cela, on a le réflexe sectaire. En effet, le réflexe sectaire consiste à penser que nous, nous sommes tous bien, surtout ici à saint Jean, et puis, regardez dehors, le monde c'est lamentable, c'est minable, le comportement des gens, c'est inadmissible. Ouvrez votre télé, regardez les journaux, il se passe des choses affreuses, mais nous au moins, on est dans le petit coin, on est avec le Za­chée tout blanc, tout gentil et qui rembourse toutes les malversations qu'il a commis auparavant. Or, ce n'est pas vrai ! l'Église, Zachée en tête, est une Église qui est peuplée de pécheurs. Et j'en veux pour autorité, je pourrais vous en citer pas mal, j'en citerai un seul qui est d'importance, c'est le Cardinal Newman, converti de l'anglicanisme au catholicisme au dix-neuvième siècle, et qui écrivait à l'époque de Pie IX,( soit dit en passant, il est regrettable qu'on ait béatifié Pie IX avant Newman, cela fait partie des incohérences). Il écrit en 1837, à une époque où la conception de L'Église concernant la sainteté était plutôt du style "caramel mou", et en fait, Newman n'y va pas par quatre chemins, et dit qu'il faut regarder L'Église avec les yeux en face des trous. Je cite : "Il y a des scan­dales dans L'Église, des choses blâmables et honteu­ses, aucun catholique ne pourra le nier. L'Église a toujours encouru le reproche et la honte d'être la mère de fils indignes. Elle a des enfants qui sont bons, elle en a bien davantage qui sont mauvais. C'est la volonté de Dieu telle qu'Il l'a affirmé dès les commen­cements. Il aurait pu instituer une Eglise qui soit pure, mais Il a formellement prédit que l'ivraie serait semée par l'Ennemi, et qu'elle demeurerait avec le froment jusqu'à la moisson à la fin du monde. (Newman applique la parabole de l'ivraie et du bon grain à l'Église, non pas à l'Église et au monde, comme nous en avons l'habitude, cela change un peu la perspective et ce n'est pas faux). Il a affirmé que son Eglise serait semblable à un filet de pêcheur qui ramasse des poissons de toutes sortes, que l'on ne trie pas avant le soir. Allant plus loin encore, Il a déclaré que les mauvais et les imparfaits l'emporteraient de beaucoup sur les bons. Il y a beaucoup d'appelés a-t-Il dit, mais peu d'élus. Et son apôtre dit qu'il s'est trouvé un reste par élection de grâce (le dossier est lourd). Il y a donc sans cesse dans l'histoire et dans la vie des catholiques largement de quoi faire le jeu des contradicteurs, qui partant du principe que la sainte Eglise est l'œuvre du démon, veulent avoir confirma­tion de leur idée. S'il y a eu un Judas parmi les apô­tres (c'est difficilement niable), pourquoi nous éton­ner que pendant dix-huit siècles il y ait eu des exem­ples si flagrants de cruauté, d'infidélité, d'hypocrisie ou de dépravation, cela non seulement dans le peuple catholique, mais aussi en haut lieu, dans les palais des rois et des évêques, voire même (il ne mâche pas ses mots), dans la chaire de saint Pierre". C'est sans appel, je crois qu'il faut le dire, il a raison. Cela devait être lu à l'époque avec des grincements de dents et en trouvant qu'il y allait fort, mais il écrivait cela à l'épo­que de Grégoire XVI qui n'a pas dit que des choses saintes et intelligentes, il a quand même soutenu le tsar pour écraser la révolte de Varsovie et ensuite occuper la ville.

C'est vrai que l'Église est un Église de pé­cheurs. Mais alors, à quel saint peut-on se vouer ? Pourquoi cela nous choque-t-il ? C'est parce que nous avons une fausse idée de la sainteté. C'est pour cela qu'il est bon que cet évangile de Zachée coïncide au temps après la Toussaint, et je vous signale que la deuxième fois où nous l'entendons, c'est pour la fête de la dédicace de l'Église, la consécration, parce que précisément, c'est un évangile sur la sainteté de l'Église. Qu'est-ce que la sainteté ? Je paraphraserai une phrase de Bernanos qui disait : "Il n'y a pas un royaume du bien et un royaume du mal, il n'y a qu'un Royaume, le Royaume de Dieu". C'est très subtil. Cela veut dire comme le disait Newman, qu'il n'y a qu'une chose au monde, coextensive à toute la création, c'est le Royaume de Dieu. Tout est sous la royauté de Dieu, tout appartient à Dieu, même les malfrats, même les pécheurs, même les assassins, même les talibans (d'ailleurs ils sont persuadés qu'ils appartien­nent à Dieu) et même nous ! Donc, nous appartenons tous à Dieu. Parce que nous appartenons à Dieu : "Il faut que j'aille demeure chez toi", parce que toute la création Lui appartient, il faut qu'il vienne la visiter. Donc, la sainteté n'est pas une chose fixée, idéale, figée, ce n'est pas un type d'êtres, ce n'est pas un type d'existence, c'est un mouvement. La sainteté, c'est l'acte même de Dieu qui se communique. On ne peut pas dire que d'un côté il y a immobile, photographié pour l'éternité, le monde mauvais, et de l'autre côté, immobile, photographiée pour l'éternité l'Église qui est bonne, il n'y a qu'une réalité, la réalité créée, visitée sans cesse, fréquentée sans cesse par la sainteté de Dieu. Donc, la sainteté du monde, de l'Église c'est d'être visitée par Dieu dans son péché : "Il faut que j'aille demeurer chez toi".

La sainteté du côté de Dieu elle est perfection, mais la sainteté du côté de l'homme, surtout actuellement, elle est encore imparfaite. C'est une sainteté en train de se faire, en train de se construire, c'est une sainteté qui vient de Dieu, c'est pour cela qu'on en est sûr, mais c'est une sainteté qui nous est donnée, et là, on en est moins sûr. La sainteté pour nous ne peut être expérimentée et reconnue que comme ce combat intérieur à chacun d'entre nous, entre la sainteté de Dieu qui vient en nous par la grâce, et toutes les résistances que nous manifestons par notre propre péché. La sainteté humaine et la sainteté de l'Église est le lieu même du combat et de l'affrontement. On peut donc dire que l'Église est sainte car elle visitée par la sainteté de Dieu, et sans cette visite, elle ne serait rien, mais il faut cependant dire aussi que L'Église est marquée dans la vie et la personnalité de chacun de ses membres par le péché. Ainsi, le propre même de la sainteté de chacun d'entre nous, c'est d'appartenir à Dieu en reconnaissant notre péché.

Actuellement, nous sommes tellement fixés sur une sorte de modèle de perfection qui n'est finalement qu'une idole, que nous en perdons le sens de la sainteté de Dieu dans notre histoire et dans l'histoire tout court. Ce qui fait la grandeur de l'Église ce n'est pas d'avoir été tout le temps au-dessus de la mêlée, mais c'est d'être dedans, et elle y est tellement dans cette mêlée que Celui qui est l'initiateur de cette sainteté a voulu Lui-même y venir. C'est le drame de la croix, c'est le drame du salut. On confond la sainteté qui est en Dieu comme source avec la sainteté telle qu'elle s'exerce et qu'elle s'accomplit en nous actuellement sur le mode du salut. Que veut dire sauvé. Cela veut dire arraché au Mal, à la maladie, à la mort. Nous avons une sainteté qui est marquée par la précarité de l'existence humaine, par la fragilité de la volonté humaine et de sa liberté, par la vulnérabilité au mal et par le péché. Ce n'est pas pour autant qu'il faille tout mélanger, mais sous prétexte de distinguer bien et mal et sainteté de péché, il ne faut pas vouloir les séparer abstraitement comme deux entités qui n'ont rien à voir, puisque précisément c'est l'enjeu de Dieu : "Il faut que j'aille demeurer chez toi". Il est là l'enjeu du Salut, c'est cela la sainteté chrétienne, ce n'est pas une sainteté hors-jeu, sinon ce serait un idolâtrie de l'humanité par elle-même. Quand l'humanité se fait sainte, elle se trompe non seulement sur Dieu, sur l'intention de Dieu sur elle, mais surtout elle se trompe sur elle-même. Or ce que Dieu veut, c'est que la sainteté qu'Il communique révèle en nous la puissance du Mal et du péché, et ne fasse qu'activer le combat. Là encore, c'est une manière tout à fait sotte d'envisager la vie des mystiques et des saints comme si parce qu'ils avaient prononcé des vœux, parce qu'ils avaient eu des visions mystiques, ils étaient désormais hors-jeu du point de vue de la tentation. Quand vous lisez la plupart des écrits mystiques, il est intéressant de constater que le com­bat a été beaucoup plus vif en eux, l'affrontement au mal et le sens même de leur fragilité de leur foi, et de leurs défaillances, a été beaucoup plus aigu. On ne dit pas, mais c'est la vérité du Bon Dieu que le curé d'Ars est mort avec un sentiment de peur et de terreur atroce. Il avait peur ! Pourquoi ? Parce qu'il était livré à ce combat contre le mal. C'est là où le bât blesse, c'est lorsque nous nous imaginons que la sainteté est une sorte de réalité, car précisément, le but de Dieu c'est que la sainteté soit aux prises avec ce qu'il y a à sauver, et nous nous imaginons simplement que la sainteté de Dieu est cette espèce d'opération d'asepsie où l'on passe toute la création à l'acide chlorhydrique, on la détruit pour que resplendisse une sainteté de figure de zombie, qui paraît édifiante, intéressante, mais qui en fait n'a aucun intérêt, cela devient de la sainteté en plâtre, c'est du toc, c'est faux.

Que ce patronage de Zachée nous aide, puis­que nous venons de fêter la Toussaint, à remettre en jeu notre image de la sainteté. C'est aujourd'hui le dimanche des familles. Réfléchissez dans votre vie de famille à ce qui fait la solidité même de l'esprit de famille ? Ce n'est pas d'éviter les conflits, parce que cela peut donner une impression de vie familiale ab­solument lisse et sur laquelle tout glisse comme sur les plumes d'un canard, quitte à se réveiller un peu plus tard en se demandant ce qui s'est passé. Ce n'est pas cela la vraie vie familiale. C'est plutôt le fait que de temps en temps, cela grince, les adolescents ont des problèmes avec leurs parents, c'est normal, ce stade et qu'on est au niveau de la perfection. C'est précisément parce qu'on accepte que le milieu même de la vie familiale soit ce lieu dans lequel se joue un réel combat, celui du bien et du mal, de l'égoïsme de chacun, aussi bien des parents, que celui des enfants, et que petit à petit, il faut arriver à vivre avec cela. La sainteté n'est pas de vivre "hors de", mais c'est de vivre "avec", il faut inventer la vie qui va avec. C'est de cela que nous avons besoin. Et c'est de cela que nous avons à être les témoins.

 

 

AMEN