AIMER DIEU ET LES FRÈRES, C'EST TOUT UN !
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 novembre 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
On va l'interroger sur trois problèmes, c'est pour cette raison qu'il est intéressant de re-situer l'évangile que nous venons d'entendre dans l'ensemble des trois polémiques. La première, vous la connaissez bien, il s'agit de l'impôt dû à César : les romains occupent le pays, ils représentent le "monde" par opposition à "Israël" qui est choisi, élu et choyé par Dieu, et comme l'impôt est la seule chose que les romains plutôt bonasses, avec une légère oppression militaire, demandent au peuple. On demande à Jésus : "Faut-il payer l'impôt à César" ? Premier élément du manuel de savoir-vivre à l'époque de Jésus. Cela équivaut à demander : "Quelle doit être notre attitude vis-à-vis du monde tel qu'il va ?" La réponse de Jésus est devenue célèbre et elle a fait couler des tonnes d'encre théologique : "Rendez à César ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu". On lui a fait dire beaucoup de choses, mais je pense que dans la polémique sur le moment, Jésus a voulu dire simplement : "Il faut ce qu'il faut !" C'est une réponse très avisée. Face au monde, le juif ou le disciple de Jésus, dans ce cas-là c'est pareil, ont à remplir les obligations qui sont celles de tout le monde, s'il y a un impôt dû à César, il faut le payer. Donc, pas de tromperies vis-à-vis du fisc, pas la peine d'enrichir la cagnotte de "Fabius-César", en fait, donnez plutôt au denier du culte ! Voilà pour la première polémique. C'est vite fait, c'est vite réglé, vous pouvez transposer pour ce qui concerne la vie de tous les jours. Donc, là encore, pas de pilule pour la résurrection, ni pilule d'avant-hier, d'aujourd'hui, ni encore de demain qui devrait d'ailleurs s'appeler la pilule contre le lendemain. Dieu se montre ici comme le Vivant, et dans notre manuel de savoir-vivre à la question : "Comment vivre vis-à-vis de l'éternité" ? il suffit de répondre qu'on attend la vie que Dieu voudra bien donner, on entrera dans la résurrection que sur le mode de la grâce radicale du don de Dieu, de la grâce et de la vie dans le Christ ressuscité.
A ce moment-là, un scribe plutôt bienveillant sort du rang, il a repéré que Jésus donnait de bonnes réponses, il aborde la troisième polémique. Si on a abordé vis-à-vis du monde tel qu'il va, si on a abordé vis-à-vis du monde à venir, troisième volet : comment vivre concrètement aujourd'hui la Loi vis-à-vis du frère qui fait partie de la communauté religieuse ? C'est alors qu'il pose sa question : "Quel est le plus grand commandement de la Loi ?" Il faut bien comprendre que sa question sur la Loi n'est pas une question de morale générale ni qui concernerait les Droits de l'Homme, mais c'est une interrogation sur l'interprétation de la Loi telle que Dieu l'a donnée à Moïse. C'est comme s'il disait : nous entre juifs (et transposez pour l'évangéliste saint Marc qui parle à de nouvelles communautés chrétiennes), comment devons-nous vivre aujourd'hui ce que Dieu nous demande comme attitude fondamentale les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu ? C'est une question très fortement débattue à l'époque, on pourrait vous aligner des dizaines de citations émanant de rabbins, les uns disant qu'il y a quatre commandements, d'autres qu'il y en a trois ou deux, mais personne n'avait dit qu'il n'y en avait qu'un seul, et ils citaient Amos, Osée, etc ... Ce scribe saisit l'occasion au vol et pense poser à Jésus "la" question : "Qu'est-ce qui fait le cœur même de la Loi ?" Jésus va lui répondre d'une manière assez subtile : "Le premier commandement, c'est Ecoute Israël, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toute ta force". Le scribe demandait : "Quel est le premier de tous les commandements ?" Et tout de suite, Jésus ajoute : "Et voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même". Il répond un peu plus, c'est voulu. Et Marc nous donne une réponse de Jésus bien plus subtile que celle de saint Matthieu qui a immédiatement résolu le problème en disant : "et le second qui lui est semblable". Précisément, Marc ne dit pas qu'il lui est "semblable". Jésus dit : tu me demandes le premier commandement... Moi je suis obligé de te répondre sur le premier et le second. Et c'est à ce moment précis que le scribe comprend l'intelligence de la réponse de Jésus, et vous aussi vous allez devenir aussi intelligents que le scribe, car il ajoute aussitôt : "Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique, et qu'il n'y en a pas d'autre que Lui, l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices". Voyez ceci : Jésus dit qu'il y a deux commandements, et c'est le scribe qui réunit les deux commandements, c'est très fort. Jésus expose la Loi à ce scribe qui lui demandait l'essentiel de la loi, c'est un peu comme si Jésus lui disait : je te donne la Loi en "kit" ; le scribe répond en assemblant les deux commandements : "Fort bien, Maître, j'ai compris, en réalité c'est un seul !"
Jésus ici, n'explique pas comment il faut vivre ni comment il faut interpréter la Loi, mais, il expose les données et, il dit à cet homme : "Qu'as-tu compris?" Cet homme comprend que les deux choses sont indissociables." Il y a l'amour de Dieu, il y a l'amour du prochain, comment comprends-tu cette double exigence ?" Et le scribe lui-même associe les deux éléments, c'est l'homme qui les réunit, le Christ dit car Il est la Loi nouvelle, mais c'est l'homme qui la reçoit et l'interprète. Et c'est pour cela qu'à la fin, cela paraît banal, "Jésus voit qu'il avait fait une réponse judicieuse". Effectivement, il avait fait une réponse judicieuse, c'est comme la "twingo" il avait inventé la vie qui va avec. Il avait compris qu'il y avait l'amour de Dieu, il avait compris qu'il vivait au milieu de ses frères, et il fallait qu'il invente la vie et l'amour de ses frères qui va avec l'amour de Dieu, et la vie et l'amour de Dieu qui va avec l'amour de ses frères.
Voilà comment on dépasse ainsi une certaine problématique de la Loi tout en la respectant. Jésus n'est pas venu abolir la Loi, Il la donne. Mais en fait, Il la donne d'une façon nouvelle. Il la redonne, il dit : "Maintenant, je n'ai rien d'autre à vous révéler que ce qui était déjà dit sans le Loi de Moïse, c'était Moi-même qui l'avait donnée, je ne vais pas me contredire, mais aujourd'hui, je vous la donne d'une nouvelle manière : inventez vous-mêmes comment vivre la Loi. C'est le début, c'est la charte de la liberté chrétienne. Qu'est-ce que c'est la liberté chrétienne ? Ce n'est pas de vivre hors la Loi, c'est de vivre avec la loi, mais de telle sorte que ce soit notre liberté, notre volonté, notre désir du bien renouvelé par la grâce de Dieu qui devient le lieu de manifestation du fait qu'aimer Dieu et aimer son prochain c'est la même chose.
Cette pédagogie de Jésus est très importante, et je terminerai par là. En effet, surtout dans l'époque moderne, je dirais volontiers que tout ce qui concerne la volonté, le désir ou l'affectivité a toujours été traité plus ou moins comme le miroir aux alouettes. Le vouloir, le désir, veulent toujours tout. C'est l'histoire du gamin qui, à quatre ans veut un piano tout de suite parce qu'il l'a vu dans une vitrine, à partir du moment où cela devient l'objet du désir, c'est cela l'illusion du désir, c'est qu'il ne voit pas pourquoi il y aurait des résistances. Quand on vit avec ses désirs, on vit de façon extrêmement dangereuse, parce qu'il n'y a pas de régulation, le désir, c'est "tout, et tout de suite", c'est cela le principe du désir. Ce peut être terrible, il suffit de lire toute la littérature philosophique moderne sur la volonté, de Descartes à Nietzsche, la volonté de puissance, c'est dire : quand je veux, je veux, je me pose là et je suis une sorte d'absolu pour moi-même, je me pose des buts absolus et je fonce. C'est la porte ouverte à toutes les catastrophes. De la même façon et encore pire, quand cette espèce de désir s'applique au problème religieux, il n'y a plus de garde-fous. L'amour de Dieu peut devenir prétexte à tuer des millions de gens, cela se voit encore aujourd'hui, les idéologies religieuses, qu'elles soient idéologies avec un Dieu ou sans Dieu, on en a connu pas mal ces derniers temps, tout cela, si c'est "mon désir pur, ma volonté pure de Dieu" qui s'affirme, cela devient très vite n'importe quoi.
C'est là que le mystère même de la foi chrétienne pose les barrières, car si mon amour de Dieu n'est pas capable d'être "un" avec mon amour du prochain, c'est que c'est de la frime, c'est clair, c'est simple. Si mon amour de Dieu sous prétexte de se donner un contenu extraordinaire, énorme, immense, est une manière de mépriser les autres le monde, de me mépriser moi-même, c'est clair, ce n'est pas ce que Jésus a voulu nous donner de la part de Dieu, ce n'est pas du domaine de la grâce de Dieu. Si l'amour de Dieu se pose dans une sorte de refus de tout ce qui constitue l'humanité comme humanité, c'est clair, c'est un mensonge, c'est de la rage religieuse, mais ce n'est pas la foi chrétienne.
Frères et sœurs, vous voyez comment à travers des phrases extrêmement simples Jésus a posé très concrètement pour nous aujourd'hui, les normes et les limites de notre existence religieuse comme fils de Dieu. Qu'il s'agisse de la grâce, de tous les dons de Dieu, qu'il s'agisse de toutes les vertus que Dieu veut nous donner pour vivre de son amour et selon son amour, cela ne se passera jamais que dans la relation concrète et immédiate avec le prochain. C'est pour cela que lorsque Jean dit dans sa lettre : "Celui qui dit qu'il aime Dieu et qui n'aime pas son prochain, celui-là est un menteur", il ne fera que développer la réponse que Jésus avait donné au scribe lorsqu'il y avait la polémique dans le Temple. Que ce temps nous le vivions dans la conjonction des deux Paroles de la Loi, que ces deux commandements n'en fassent vraiment qu'un seul dans notre vie la plus simple et la plus ordinaire.
AMEN