UNE PLACE D'HONNEUR
Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (31 octobre 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Nous avons pris l'habitude en lisant l'évangile trop rapidement d'y relever les erreurs quelque peu grossières que certains de nos frères peuvent laisser apparaître de leur vie, par exemple ne pas être à la bonne place, car apparemment ils ne sont pas à la bonne place. Et pourtant l'homme est appelé à trouver sa propre place et même à trouver sa place d'honneur, si ce mot d'ailleurs semble avoir perdu sa "place" dans le vocabulaire d'aujourd'hui, il est pourtant intéressant de l'entendre dans sa définition : ce n'est pas une vertu, il renvoie à l'idéal de soi. Il désigne en quelque sorte le chemin de l'estime de soi-même à ses propres yeux comme aux yeux des autres. On ne le confondra pas avec la dignité qui est ce caractère intrinsèque inscrit en nous par le baptême par exemple. Ce que Paule aujourd'hui va recevoir, ce caractère profond et ineffaçable qui la déclare fille de Dieu. Au contraire, l'honneur s'acquiert par des actes. Il se mérite. Nous retrouvons alors en posant ces actes une confiance et une estime en nous-mêmes.
Je vais prendre deux exemples concrets. Le premier, je me permets d'en parler puisque l'homme que j'avais rencontré est actuellement décédé. Un jour de permanence, un homme était entré brisé, abîmé, il voulait parler avec un prêtre. Il a fait état, schéma pourtant classique et toujours tragique, d'une maladie que l'on nomme incurable et il avait devant lui un espace nouveau, un espace qu'il n'avait jamais envisagé pour lui, où il n'avait ni à faire ni à paraître, mais simplement à apprendre être. Et cet homme savait que je ne pouvais pas le guérir, mais il voulait apparemment parler, être écouté. Il a commencé par se plaindre de la réaction de son entourage alors qu'il attendait de lui une aide pour qu'il puisse vivre le mieux possible ce dernier moment. Il disait qu'autour de lui, dans sa famille, on ne cessait de lui dire : "mais non tu ne vas pas mourir", chose qu'il ne voulait pas entendre. Quant aux médecins qui l'entouraient et qui continuaient à le soigner tant bien que mal, il sentait que ces médecins étaient comme détournés intérieurement de lui et ils se protégeaient derrière leur technique qu'ils savaient d'ailleurs vaine. Et il le sentait. Quant à certains chrétiens qu'il rencontrait, qui lui disaient : "mais il n'y a pas de mort puisqu'il y a Dieu" ne pouvaient l'aider, pas plus que les deux précédentes réponses.
Cet homme a parlé, a parlé longuement, et lorsqu'il est sorti, j'ai vu ou du moins après avoir écouté en ne sachant pas quoi dire, je l'ai vu sortir malade, mais souverain, souverain comme un homme qui finalement est devenu quelqu'un, qui a réussi à parler en son propre nom pour la première fois peu être. Et cet homme est parti debout, j'ai envie de dire ressuscité, mais il vaut mieux dire redressé, il est parti avec son honneur. C'était lui dont il parlait, c'est lui qu'il était venu chercher en cherchant une oreille qui l'écoute. Une réconciliation : la beauté de l'honneur retrouvé.
Le second exemple que je veux prendre quant à l'honneur est plus humoristique, il reprend un dessin de Sempé où l'on voit dans une immense église, au fond des voûtes, l'immense majesté de Dieu qui se déploie à travers des cortèges flamboyants et des chérubins non moins flamboyants et toutes le trompettes nécessaires pour accompagner cette majesté divine et Dieu le Père, type Michel-Ange, se penchant avec sa grande barbe. Et tout au fond de l'église une petite vieille un peu racornie, agenouillée et qui ne bouge pas. Deuxième image : elle sort de l'église et en se retournant elle fait ce petit geste, ce clin d'œil que l'on réserve en général quand on a vingt ans à son fiancé, mais c'est à la majesté de Dieu qu'elle l'envoie. Le même dessin un peu plus loin : elle revient dans l'église et reprenant sa place elle dit à Dieu : "c'est encore moi !". L'honneur d'un homme ou d'une femme qui parle.
Peut-être est-cela que Jésus voulait faire naître dans les personnes qu'Il rencontrait, non pas simplement d'équilibrer les relations sociales entre ceux qui volent, un honneur qui ne leur est pas dû, et ceux qui ont été volé, mais tenter de donner à chacun la place d'honneur qui lui convient. Et je cherche à découvrir, à réfléchir sur la façon dont Dieu nous reçoit, nous aime, nous attend. Souvent nous avançons vers Lui avec cette fausse humilité, prenant conscience de notre petitesse, mais finalement à l'intérieur de nous-mêmes, nous n'en sommes pas si certains que cela. Nous nous revêtons pour la circonstance de ce mauvais honneur qui n'est pas celui que nous pourrions présenter à Dieu. S'Il nous aime, Il doit nous trouver quelque charme. Car il est bien une chose étonnante, c'est que si Dieu aime les hommes et les femmes que nous sommes, chacun de nous par son prénom, en son intimité, Lui de son intimité propre de Père, de Fils et d'Esprit saint se penchant vers nous, c'est qu'Il éprouve à notre égard un "désir", un attrait pour ce que nous sommes, non pas simplement pour ce que nous sommes, mais aussi pour ce que nous pourrons faire ou pour ce que nous faisons. Et il me semble que nous sommes souvent à nos propres yeux si aveugles que nous ne voyons pas ce que Dieu voit de nous ou ce qu'Il aimerait voir de nous et que nous nous inventons des honneurs qui n'ont rien à voir avec nous, mais que nous ne prenons pas le chemin de nous revêtir de l'honneur qui nous conviendrait. Or cette relation d'intimité et d'honneur a dû exister entre Dieu et l'homme. Au tout début de la Création, lorsque après avoir fait passer les animaux devant l'homme et demandant à celui-ci de les nommer comme apparemment ayant quelque peu perdu son inspiration, Dieu le fit dormir. Et j'imagine le regard de Dieu posé sur cet homme qui dort, attendant que de son rêve, que de son désir naisse la femme comme si Il attendait un peu de l'homme quelque chose, comme si Il demandait à l'homme de participer un peu à la création, d'être un peu créateur avec Lui. Pour une fois, Il ne lui demande pas de rester parmi les créatures mais de quitter le rang des créatures pour devenir avec Dieu capable de création.
L'honneur que Dieu nous demande, ce n'est pas de nous dégager de nos péchés, ce n'est pas d'être parfaits, mais c'est d'être cette personne humaine riche d'une souveraineté que nous avons perdue et qu'Il avait mise. Dieu voudrait découvrir en nous un véritable partenaire d'amour, une personne libre et donc capable d'aimer et capable de renvoyer réellement l'amour dont elle est comblée. Non pas quelqu'un qui se joue à être quelqu'un d'autre ou quelqu'un qui se trompe sur lui-même, qui n'est pas à sa place comme apparemment ces pharisiens et ces scribes que nous pouvons finalement plaindre parce qu'ils n'ont pas trouvé leur bonne place, leur vraie place d'honneur. Alors l'homme a besoin de différentes méthodes pour briser en lui ces faux honneurs, ces fausses places et retrouver cette place unique comme cet homme dont je vous parlais qui, recentré sur lui à cause de la maladie, était sorti comme un homme libre et souverain. Je crois que le théâtre ou le spectacle sert à montrer en face de nous ces fausses places, ces faux honneurs, ces caricatures d'être dont nous nous revêtons souvent parce que nous avons un peu la paresse de faire naître en nous cette personne humaine et que nous préférons nous identifier à telle ou telle autre personne. Il faut sans arrêt nous réveiller d'une fausse torpeur pour reprendre le chemin d'une vraie naissance intérieure. Je pense que c'est là le but du théâtre que de nous réveiller, que de nous mettre en face, en nous faisant rire ou pleurer, à cause de ces caricatures d'hommes et de femmes, ces faux honneurs, ces faux falbalas, ces fausses majestés dont nous avons envie naturellement, mais qui sont pas les nôtres. Je me méfie toujours des gens qui pensent que le cinéma, le spectacle et le théâtre sont des choses frivoles parce que j'ai bien peur qu'en les méprisant, ils méprisent de se regarder eux-mêmes !
Alors, frères et sœurs, une place d'honneur pour chacun de nous, oui, plus encore la place du festin divin, nous sommes tous conviés à revêtir cette robe nuptiale. Quel magnifique mariage Dieu prépare entre lui et entre chacune de nos humanités. Nous serons à ce moment-là, dans ce face-à-face avec Dieu, revêtu de l'honneur d'être aimé. C'est pourquoi il nous faut dès aujourd'hui préparer nos vies à être autant vénéré par Dieu.
AMEN