CE N'EST PAS SI FACILE D'AIMER

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (3 novembre 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


"Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toutes tes for­ces. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là".

C'est l'unique commandement, c'est ce que l'évangéliste saint Jean appelle le commandement nouveau. Nouveau, non pas parce que Jésus l'invente­rait : Il cite deux textes de l'Ancien Testament, et tout d'abord celui du Deutéronome que nous entendions tout à l'heure complété par un texte du Lévitique, mais nouveau parce que c'est Jésus qui fait de ces deux préceptes le tout de la Loi, le tout de la Loi nou­velle, le tout de notre vie.

Alors vous me direz : "nous allons encore parler une fois de plus de l'amour". Je vous répondrai par une anecdote qui nous est rapportée dans une lé­gende sur la vieillesse de saint Jean. On nous dit que l'Evangéliste saint Jean devenu très vieux répétait sans cesse: " aimez-vous les uns les autres, comme le Christ nous a aimés". Et ses disciples lui disaient : "ne pourrais-tu nous donner une autre parole pour changer un peu" ? Et saint Jean leur disait : "non, il n'y a pas d'autre parole, car celle-là suffit".

Mais me direz-vous : "réduire toute la vie chrétienne à l'amour, c'est peut-être un peu facile. Aimer, aimer. Et puis après" ? Mais est-ce si facile, est-ce si simple que d'aimer ? Aimer Dieu, aimer quelqu'un que nous ne voyons pas, que nous ne pou­vons pas toucher, que nous ne pouvons pas étreindre. Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme. Si vous avez essayé de prier, vous savez à quel point cela est difficile. Combien cet amour risque d'être abstrait, d'être aride, d'être rude et désertique. L'expé­rience de la prière telle que tous les chrétiens, tous les hommes de prière, tous les grands priants l'ont faite, c'est une traversée du désert. Est-il si simple d'aimer Dieu ? ou bien ne peut-on pas se payer de mots ? pré­cisément dire qu'on aime Dieu parce que ça ne coûte pas cher, Dieu qu'on ne voit pas, c'est peut-être moins compliqué que d'aimer le prochain que l'on voit. Et saint Jean nous dit : "Celui qui dit qu'il aime Dieu et qui ferme son cœur à son frère est un menteur".

Alors est-il simple d'aimer notre frère, juste­ment ce frère que l'on voit ? Mais d'abord qu'est-ce qu'aimer ? de quoi parlons-nous ? ne nous leurrons pas sur ce mot d'amour, il ne s'agit pas seulement d'un sentiment, il ne s'agit pas seulement d'un coup de cœur, d'une sympathie, d'une séduction. Mais il ne s'agit pas non plus d'un amour qui consisterait seule­ment à rendre service sans aucune harmonique affec­tive, il ne s'agit pas seulement d'un amour de pure volonté. Jésus nous le dit à la suite du Deutéronome : "Tu aimeras de tout ton cœur", avec son cœur, avec son cœur de chair, et aussi "de toute ton âme et de toutes tes forces", avec tes mains, ton corps, ton temps, ton attention, "de tout ton esprit", de toute ta volonté. C'est un amour qui nous mobilise tout entier. Et n'allez pas me dire qu'il s'agit d'un amour surnatu­rel et qu'il est sans commune mesure avec l'amour humain. Il n'y a pas trente-six manières d'aimer. Il n'y a pas une manière d'aimer qui serait cordiale, qui se­rait affective, et puis une autre qui, sans prétexte d'être surnaturelle, serait désincarnée. La charité, ce n'est pas faire "comme si" on aimait ceux qu'en réalité on déteste ou qui nous sont indifférents. La charité, c'est un amour qui s'incarne dans un cœur de chair, "de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de tout ton être". Alors ce n'est pas si simple d'aimer. Il faut que ce soit cet élan profond qui mobilise toutes nos forces, qui mobilise tout notre être.

Au fond, souvent, nous croyons aimer, mais il n'est pas si sûr que cela que nous aimions. En tout cas notre amour est bien parasité par toutes sortes d'autres sentiments. Même l'amour apparemment le plus obla­tif, comme l'amour d'une mère pour son enfant, et Dieu sait si une mère spontanément donne tout ce qu'elle est, tout son temps, toutes ses forces, toute son attention à son enfant, même cet amour-là peut être parasité par l'égoïsme. Combien de parents, combien de mères imposent, sans même s'en rendre compte, à leur enfant, un modèle. Combien de parents, au lieu d'écouter le développement de l'enfant, veulent le modeler à leur manière, réaliser en lui ce qu'ils n'ont pas su réaliser en eux-mêmes. Combien de parents, sans s'en rendre compte toujours, aiment les enfants pour se faire plaisir ou se donner satisfaction. Non, tout amour est capable d'être parasité par l'égoïsme. Ce n'est pas si simple que cela d'aimer.

Et d'ailleurs cela s'explique très bien. Car l'égoïsme nous est tout à fait conaturel, fondamental. Je ne parle pas de l'égoïsme au plan moral comme un péché, mais d'un égoïsme beaucoup plus spontané, comme une attitude fondamentale, ordinaire de notre être. Réfléchissons, nous sommes le seul être que nous connaissions de l'intérieur. Et d'habitude la plus normale, pour chacun d'entre nous, c'est de considérer l'univers, l'univers lointain, mais plus encore l'univers familier, non seulement les objets, non seulement les choses qui nous appartiennent, mais les êtres qui nous entourent, comme précisément nous entourant. Nous considérons tout cela comme une sorte de décor dont nous sommes le centre. C'est la manière tout à fait naturelle et spontanée que nous avons de considérer le monde et même les autres. Et c'est précisément la merveille de l'amour, de tout à coup faire transporter le centre de notre être dans un autre que nous. Quand on aime, quand on devient amoureux de quelqu'un, tout à coup c'est dans le cœur de l'autre que se situe le centre de référence de l'univers, et non plus en nous. C'est peut-être une illusion, peut-être une folie, mais c'est en tout cas le sens même, le sens profond de l'amour. Et nous comprenons tout de suite combien cet amour est une tentative fragile, car renoncer à notre habitude, j'allais dire séculaire, mais à notre habitude depuis toujours qui est celle de regarder tout à partir de nous-mêmes, de tout centrer autour de nous-mêmes, renoncer à cela pour cette entreprise un peu folle, un peu imaginaire de croire que l'on va mettre le centre en quelqu'un d'autre, après tout c'est peut-être une folie, c'est peut-être une illusion, c'est en tout cas quelque chose de très difficile à réaliser.

Et nous comprenons tout de suite combien cela est ardu, combien cela demande de renoncement à soi, de conversion, que d'apprendre à aimer, c'est-à-dire à sortir de soi, sortir de ses habitudes de penser, sortir de tout ce qui nous semble évident à priori, car notre caractère, notre tempérament, notre façon de voir les choses, nos idées toutes faites, tout cela ça meuble notre vie quotidienne. Nous avons besoin d'un effort pour comprendre que les autres ne voient pas exactement les choses comme nous les voyons, qu'ils ne sentent pas exactement les choses comme nous les sentons. Quand on a l'habitude d'entendre beaucoup de confessions, on se rend compte à quel point chacun interprète la vie et l'attitude de l'autre en fonction de ses propres critères et de ses propres normes. Et beaucoup, un très grand nombre de difficultés conjugales par exemple, entre des époux, viennent de ce que chacun attribue aux attitudes de l'autre la signi­fication qu'elles auraient si c'était lui qui avait cette attitude, sans arriver à faire ce dépaysement qui, se mettant à l'intérieur de l'autre, comprend ce que cela veut dire de son point de vue à lui. Que de malenten­dus, que de silences, que de barrières, que de refus de s'entendre, s'originent simplement dans ce manque de sortie de soi, dans cette incapacité qui est la nôtre d'aller comprendre, découvrir le monde de l'autre.

Oui, aimer est une entreprise difficile. Et puis il y a aussi un autre obstacle à l'amour, c'est que, pour aimer le prochain comme moi-même, il faudrait m'aimer moi-même d'abord. Et c'est si difficile de s'aimer soi-même, il y a si peu de gens qui s'aiment vraiment c'est-à-dire qui s'aiment humblement, tels qu'ils sont, qui s'acceptent, qui se reçoivent des mains de Dieu. Nous sommes généralement si mal à l'aise avec nous-mêmes, en difficulté, mal dans notre peau, comme on dit. Nous avons une bataille perma­nente à livrer contre nous-mêmes, contre ce qui ne nous plaît pas en nous, contre ce qui nous gêne. Et quelquefois ceux qui ont l'air les plus contents d'eux-mêmes, ceux qui font le plus de surface, ce n'est sou­vent qu'un masque qu'ils se font à eux-mêmes pour se cacher leur complexe d'infériorité réel, parce que c'est très difficile de s'aimer. Quand on se connaît un petit peu, on découvre tant de choses qui ne sont pas telle­ment brillantes, et alors il faut beaucoup d'humilité pour se recevoir tel qu'on est, pour accepter et aimer ses limites, pour être heureux que les autres aient un certain nombre de choses que nous n'avons pas. Et c'est quand on est en paix avec soi-même qu'on a le cœur disponible pour pouvoir accueillir les autres. Il faut d'abord avoir fait la paix à l'intérieur de son pro­pre cœur pour pouvoir s'ouvrir à cet apport nouveau, à cet apport enrichissant que sera la différence de l'au­tre.

Oui, frères et sœurs, ce n'est pas si simple que cela d'aimer. Ce n'est pas une chose si évidente. Alors quand le Christ nous propose de rassembler toute notre vie dans cet unique précepte de l'amour, de ne pas multiplier les commandements : "Tu feras ceci, tu feras cela, tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d'adultère, tu ne voleras pas, ou bien simplement tu ne mentiras pas, tu ne seras pas étranger à l'autre", quand le Christ veut rassembler tout cela dans cet unique commandement : "Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et tu aimeras ton prochain comme toi-même", ce n'est pas du tout une solution de facilité. C'est au contraire nous amener au cœur du problème, là où tout se noue et là où toutes les difficultés pren­nent leur source et où toutes les difficultés peuvent aussi se résoudre. Alors il y faut une conversion, il y faut plus qu'une conversion, il y faut une illumination de la grâce, car l'amour ne vient pas de nous. Le se­cret, c'est que ce n est pas notre cœur qui est la source de l'amour. L'amour nous est donné. Et pour pouvoir aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, pour pouvoir aimer son prochain comme soi-même, pour pouvoir aimer son épouse ou son époux, ses enfants ou ses parents, pour pouvoir aimer son voisin, pour pouvoir aimer cette personne qu'on rencontre ou ce collègue de travail, pour pou­voir aimer cet étranger que nous croisons, pour pou­voir aimer, il faut que l'amour nous soit donné. Il faut d'abord que nous soyons aimés. Et c'est pourquoi nous devons d'abord nous savoir aimés, recevoir l'amour, nous recevoir de l'amour de Dieu. C'est cela le secret fondamental de l'évangile et du christia­nisme. Nous sommes aimés. Et parce que nous som­mes aimés, Dieu nous donne la capacité d'aimer à notre tour. L'amour de notre cœur est comme le re­jaillissement de l'amour que Dieu a pour nous. Et c'est en nous abreuvant à cette source que nous pouvons découvrir en nous la force de dépasser cet égoïsme naturel, la force de nous aimer d'abord nous-mêmes pour pouvoir aimer les autres comme nous-mêmes. C'est à partir de cela que nous pouvons nous conver­tir.

Alors si vous le voulez, frères, prions le Sei­gneur pour que nous nous sachions aimés, pour que nous nous manifestions les uns aux autres cet amour de Dieu qui est la source de notre vie, patte que nous aimer les uns les autres, ce n'est pas simplement quel­que chose qui part de nous, c'est quelque chose aussi qui nourrit notre frère et qui lui manifeste comme une sacrement cet amour qui vient de Dieu. Que tout cela circule entre nous, dans nos familles, dans notre communauté chrétienne, dans nos relations humaines, que petit à petit nous nous laissions prendre, impré­gner par cet amour de Dieu qui, seul, peut transformer notre vie et celle de nos frères.

 

 

AMEN