L'APPRENTISSAGE DE LA LIBERTÉ FRATERNELLE
Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (4 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
La première, qui n'est pas la plus intéressante, est une critique d'un certain nombre d'attitudes de ces notables, de ces ecclésiastiques, de ces docteurs de la Loi : "ils lient de pesants fardeaux sur les épaules des autres", ils sont souvent hypocrites parce qu'ils enseignent une Loi, mais ne la pratiquent pas mieux que les autres, "ils aiment qu'on les remarque, ils occupent le premier rang".
Et puis la deuxième partie sur laquelle, si vous le voulez, nous nous arrêterons un peu plus longuement, c'est la manière dont Jésus voudrait que les choses se passent dans son Église. Il voudrait qu'on n'appelle personne "Père," parce que nous n'avons qu'un seul Père et nous sommes tous des frères, Il voudrait qu'on n'appelle personne "Rabbi". Rabbi, ce mot araméen vient de "Rab" : grand, et le suffixe "i" qui est un possessif, au fond ça veut dire : Monseigneur. Donc nous ne devons appeler personne "Monseigneur", car nous n'avons qu'un seul Seigneur qui est le Christ. Nous ne devons appeler personne "Maître" parce que nous ne sommes à l'école que de Dieu. Il est notre seul docteur, le seul qui nous enseigne.
C'est dire que les habitudes reviennent très vite, comme on dit : quand on chasse le naturel, il revient au galop et quand on met quelqu'un dehors par la porte, il rentre par la fenêtre. Il en est ainsi des habitudes, car nous passons notre temps à appeler les évêques "Monseigneur", ou, quand nous sommes un peu plus familiers avec eux, à les appeler "Père", qualificatif que l'on donne généralement à tous les prêtres depuis qu'on ne les appelle plus "Monsieur l'Abbé", ce qui voulait dire la même chose d'ailleurs puisque "abba" veut dire "père". Quant au titre de docteur ou au titre de maître, ils sont plus universitaires ou liés au milieu médical, en France du moins, mais la réaction est la même : nous aimons donner des titres, nous aimons souligner la titulature de ceux que nous considérons comme nos guides, nos chefs de file
Jésus est pourtant formel, nous ne devons appeler personne "Monseigneur", nous ne devons appeler personne "Maître," nous ne devons appeler personne "Père" parce qu'aucun homme n'est spirituellement le père d'un autre, aucun homme n'est le maître de l'enseignement du cœur de l'autre, aucun homme n'est seigneur, il y a un seul Seigneur, c'est le Christ Jésus, il y a un seul Père, c'est Dieu, un seul maître intérieur, c'est l'Esprit Saint.
Par conséquent il faudrait que nous remettions en cause ce qu'il y a comme attitude spontanée en nous derrière cette simple question de titres et de noms plus ou moins ronflants. Car ce n'est pas dans les titres que réside le problème essentiel.
Il faut remarquer que Jésus reprochait aux pharisiens ou aux scribes de se faire appeler Rabbi, de se faire appeler Père, mais ce qui est curieux, c'est que même quand les prêtres ne veulent pas qu'on les appelle "Père" ou "Monseigneur", les fidèles adorent ce genre de titres et il ne suffit pas donc de fustiger les prétendus tenants du titre, il faut aussi expliquer à ceux qui ne portent pas ce titre pourquoi il ne faut pas le donner aux autres. Disons qu'il y a une propension chez les fidèles chrétiens, comme probablement les fidèles de toutes les religions, à donner une sorte d'aura, à mettre sur une sorte de piédestal ceux qui sont les prêtres, les responsables, les chefs de leur communauté.
Pourquoi ? je pense que l'idéal de fraternité que Jésus propose à son Église, qu'Il nous propose à nous aujourd'hui, cet idéal où nous serions tous frères parce que fils d'un même Père, même si certains parmi ces frères sont les serviteurs des autres, comme il est dit dans le dernier verset de cet évangile (et là vous reconnaissez ce que sont les prêtres, évêques, diacres et ministres), même si parmi ces frères il y a des serviteurs, nous sommes tous frères, cet idéal appelle, met en jeu notre liberté.
Je crois qu'il est plus simple d'obéir à une consigne que de découvrir seul ce que doit être le sens de sa vie, (j'ai tort de dire seul d'ailleurs, car nous ne sommes pas seuls, nous sommes en communauté, nous sommes en communion), mais de découvrir, si j'ose dire, à l'intérieur de soi-même, quelle doit être la signification, l'orientation, l'axe de notre vie. Obéir à une consigne, c'est tellement plus simple, on n'est pas obligé de se poser de questions, on n'est pas obligé de se remettre en question, il suffit d'avoir l'échine un peu souple et d'accepter de faire telle ou telle chose plus ou moins agréable parce que c'est comme ça et pas autrement.
La liberté intérieure, c'est une chose difficile, c'est d'ailleurs pour cela aussi qu'un bon nombre de chrétiens depuis, qu'à la suite du concile, on a essayé, en profondeur, de remettre en valeur notre attitude chrétienne véritable, depuis qu'au lieu d'accuser en confession un certain nombre de manquements bien caractérisés comme de manger de la viande le vendredi ou d'oublier sa prière le matin ou de ne pas aller à la messe le dimanche, depuis qu'on essaie de s'interroger sur l'amour, beaucoup de chrétiens disent : "ça devient bien difficile, on ne sait pas comment se confesser". Et c'est vrai que c'est plus difficile, il est plus difficile de s'interroger sur l'amour, et la liberté est corrélative de l'amour, que de s'interroger sur une règle, sur une loi, une discipline, sur un certain nombre de préceptes qu'il faut observer sans même peut-être trop savoir pourquoi on les observe.
Alors, frères et sœurs, je crois que le Christ nous appelle à cette liberté, la liberté qui ne veut pas dire être soi-même sa propre règle. La liberté, ça ne veut pas dire qu'on fait ce qui nous semble bon et que nous sommes les juges absolus qui décident où est le bien et où est le mal, ce n'est pas cela la vraie liberté. La liberté, c'est d'adhérer intérieurement, de faire sienne en plénitude, non pas une loi, non pas une règle, mais la vérité, non pas une vérité pensée, spéculative, mais la vérité de ce que nous sommes, la vérité de ce qu'est l'homme, la vérité de notre vie.
Il faut donc que nous sachions rentrer à l'intérieur de nous-mêmes, écouter la parole de nos frères et, à travers eux, la parole de Dieu, ruminer intérieurement cette parole pour découvrir quel est le sens vrai, non pas arbitraire mais vrai, de notre vie, de notre existence, de notre existence personnelle, de notre existence en communion avec nos frères, de notre existence comme sortis des mains de Dieu et appelés à entrer en pleine communion avec Dieu.
Découvrir ce sens, ce n'est pas faire ceci ou cela comme cela monte à notre cœur ou selon ce qui nous semble agréable ou valable à un moment ou à un autre, ce n'est pas une affaire de sincérité, c'est une affaire d'abord d'honnêteté, donc de lucidité, de réflexion. Et puis ensuite il s'agit d'intérioriser le résultat de cette réflexion, de faire profondément nôtre ce qu'on appelle couramment une loi et qui est, comme je viens de vous le dire, la vérité structurelle de ce que nous sommes et de ce qu'est le monde autour de nous.
Intérioriser cela en nous, il ne sert à rien de dire : les choses ont l'air d'être ainsi, mais je préférerais qu'elles soient autrement, ça ne sert à rien. Il faut découvrir la vérité, la réalité de notre être profond et de l'être profond de nos frères et du monde qui nous entoure et essayer à ce moment-là d'assumer, d'assimiler, d'apprivoiser à l'intérieur de notre cœur cette structure de notre être et du monde pour la faire vraiment nôtre et pour qu'elle devienne spontanément, naturellement, de façon droite et simple notre manière de voir et notre manière d'agir.
Vous le voyez, c'est un long apprentissage, c'est une longue familiarisation, une longue accoutumance qui doit se produire en nous. Cela ne peut pas se faire d'un seul coup et cela ne peut pas se faire simplement en lisant les codes d'une loi. Cela suppose que nous soyons sincères avec nous-mêmes et que nous essayons de mettre tout notre être et tout notre agir en communion avec ce que nous avons découvert des structures réelles de ce monde et de nous-mêmes et de Dieu qui l'a fait. Alors c'est ce lent apprentissage que fait l'homme chrétien. La morale ce n’est pas quelque chose qu'on applique de façon mathématique ou mécanique : la morale, ce n'est pas un certain nombre de préceptes qu'Il faut, de gré ou de force, faire passer dans la vie. La morale, c'est cette longue rumination intérieure de nous-mêmes sur nous-mêmes et de nous-mêmes sur nos frères et ensemble sur notre rapport avec Dieu et avec le monde. Et cette rumination, petit à petit, nous nourrit, nous ensemence et nous rend capables d'agir conformément avec ce que nous avons ainsi découvert.
Que la loi de liberté que le Christ nous apprend vienne remplir notre cœur, que nous n'ayons plus besoin qu'on nous dise et qu'on nous dicte ce qu'il faut faire, mais que, ensemble, comme des hommes libres, comme des hommes libérés par le Christ, qu'ensemble, nous aidant fraternellement, nous découvrions cette vérité. Et tout cela à la lumière de cette Parole de Dieu, car Lui est notre Père, et Lui seul est notre Père, nous ne sommes que des courroies de transmission les uns par rapport aux autres, de cette parole paternelle, ce cette vérité fondatrice, car finalement, ce secret du réel, ce secret de ce que nous sommes, ce secret de ce qu’est le monde, c'est de Dieu qui a fait le monde, qui nous a faits que nous le tirons. C'est par Lui que nous découvrirons cette vérité sur nous-mêmes et sur les autres.
Alors mettons-nous ensemble humblement, fraternellement, joyeusement, librement à l'écoute de Dieu, à l'école de Dieu pour devenir de vrais chrétiens, c'est-à-dire de vrais disciples du Christ, c'est-à-dire vraiment des fils de Dieu, non pas des esclaves, non pas des hommes qui appliquent des directives, mais des enfants qui participent à la pensée de leur Père.
AMEN