LE FIL ET LE BALANCIER : LA VIE VÉCUE OU LA VIE VIVANTE

Sg 11, 23-12-2 ; 2 Th 1, 11—2-2 ;Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année C (5 novembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN


 

Notre vie ne tient qu'à un fil, la meilleure fa­çon de marcher et d'avancer sur ce fil, c'est de savoir jouer du balancier. Il y a deux fa­çons de regarder notre vie. D'abord celle de fixer son regard sur le fil et donc de mesurer toute la profon­deur du vide sous nos pieds, d'être pris de vertige, de perdre le fil et de tomber. Il y a un autre regard possi­ble, lever les yeux au-delà du fil pour voir où nous conduit ce fil. Il y a la vie simplement vécue, il y a la vie vivante. Il y a le regard de la foule sur cet homme qui s'appelle Zachée, il y a le regard de Jésus qui lève les yeux vers cet homme. Le regard de la foule ne s'arrête qu'au fil apparent de la vie de Zachée, il ne se fixe que sur ce qui crève les yeux, la malhonnêteté de cet homme, sa richesse accumulée par vol ou détour­nement de fonds publics, pour cela le nom de Zachée signifie paradoxalement "celui qui est pur". Mais il y a une façon de s'arrêter sur les choses et de considérer les êtres qui n'est qu'une pirouette ou une entourlou­pette facile pour nous cacher la vérité profonde de ce qu'ils sont. Ce premier regard, nous le posons souvent sur notre propre vie comme sur la vie de ce monde, les évènements nous apparaissent alors de pures et de simples péripéties, des aventures ou plus exactement des mésaventures, une sorte d'enfilade de hasards et d'aléas dont nous sommes plus souvent les victimes et presque jamais les maîtres ou les responsables. Nous nous installons ainsi dans une conception de la vie simplement vécue accumulation de faits et d'événe­ments, concours de péripéties et de circonstances qui ne nous comblent pas parce que, par définition, tout cela est sans lien, sans unité. On laisse traîner son regard sur ce qui crève les yeux et qui d'ailleurs nous empêche de voir la réalité telle qu'elle est profondé­ment. Cette façon de vivre, ne nous berçons pas d'illu­sions, est celle qui nous berce chaque jour et qui nous fait ressentir notre existence quotidienne avec amer­tume ou indifférence, lassitude ou usure. Nous vivons notre vie de façon extrêmement superficielle, même dans la foi, nous avons l'impression que ce que nous croyons est bien étranger et extérieur à ce que nous vivons. Ainsi nous avançons cahin-caha sur ce fil de notre vie, plus souvent tombé en bas que marchant réellement vers notre destinée.

Ceci se manifeste en nous sous trois formes de tentations qui sont d'ailleurs bien présentes dans notre vie, même de façon diffuse, ce qui nous permet de ne pas y prêter trop d'attention. Ne sommes-nous pas parfois atteints par un certain fatalisme ? Les cho­ses sont ce qu'elles sont. Qu'est ce que nous pouvons changer au monde et à nous-mêmes ? Après tout tel accident arrive, mais c'est le destin ! Que puis-je changer ? Tout est comme cela. Est-ce que ça vaut la peine de reprendre quelque chose en mains et d'aller voir un peu plus loin. Nous sommes menacés, même en tant que chrétiens, par ce fatalisme, oh non pas philosophique, mais au moins pratique, nous faisant vivre au jour le jour, au coup par coup, pas par pas, mais en définitive sans très bien savoir qui nous sommes et où nous allons. Notre vie se dessine plus souvent en dents de scie qu'en ligne droite. Ce fata­lisme peut se conjuguer parfois avec une sorte de pessimisme, et de deux façons : le pessimisme en lui-même, qui consiste à considérer que tout est mauvais, que le monde ne vaut rien, il n'y a nulle bonté, ni d'avenir possible pour le bien. Le pessimisme, c'est aussi cette espèce de misanthropie : tout le monde va mal, moi aussi d'ailleurs. Je me suis insupportable à moi-même et les autres m'importunent. Comment sortir de cette espèce de négativisme permanent, de fatalisme de notre vie qui nous amène souvent à cette conclusion au fond est-ce que nous ne vivons pas quelque chose d'absurde, qui n'a pas de sens ? Vous savez, le mot absurde vient d'un terme latin qui signi­fie la cacophonie, ce qui est assourdissant par discor­dance, ce qui nous casse les oreilles, alors on se bou­che les oreilles et l'on devient sourd. Absurde, "surdus", le sourd. Notre vie, frères et sœurs, n'est-elle pas marquée par tout cela, qui nous entraîne dans cette médiocrité, dans cette tiédeur journalière qui au mieux nous satisfait par paresse, et au pire nous fait désespérer des autres, de nous-mêmes et de Dieu.

Il y a un autre regard que Jésus pose en levant les yeux sur Zachée. Mais il ferme les yeux sur ce qui crève les yeux de la foule. D'ailleurs le livre de la Sagesse nous le signifiait de façon très belle Dieu ferme les yeux sur le mal, car Dieu ne voit dans sa création que ce qui est beau, bon, c'est-à-dire ce qui a l'avenir non seulement dans la vie du monde, mais dans l'existence de chacun, dans l'existence de Za­chée. Le Christ ferme les yeux sur ce que tout le monde voit. Il ouvre ses yeux sur le cœur de Zachée qui n'intéresse personne, pour en faire jaillir, non plus une vie vécue, mais une vie vivante, la sienne. Voilà ce que j'appelle le balancier, non plus le fil, mais ce que nous possédons grâce à l'évangile et la Révéla­tion, qui nous fait vivre autrement qu'à ras de terre, si ce n'est parfois, et bien souvent de façon souterraine, c'est-à-dire en des sous de nos capacités, au minimal de nos possibilités. Le Christ porte sur Zachée un regard qui d'abord ferme les yeux sur son péché et sur son mal de façon à ne voir que sa capacité de bien, sa possibilité de conversion, sa richesse intime. C'est seulement ce regard-là de Dieu sur nous qui permet la purification du cœur, le partage avec les autres, la réception du salut, en un mot la conversion, en un deuxième mot la communion avec Dieu, avec nos frères et avec nous-mêmes.

Frères et sœurs, ce regard, Jésus le pose au­jourd'hui sur votre vie, sur notre vie personnelle, Il le pose sur la vie collective de l'Église et du monde. Et nous n'avons qu'un seul effort à faire, qu'une seule recherche à accomplir, entrer dans ce même regard, c'est-à-dire fermer nos yeux sur ce qui crève les yeux: le mal, le péché, les défauts, les limites de nos frères et de nous-mêmes, et entrer dans cette lumineuse clarté qui nous permet de discerner, au-delà de ce que nous voyons de la surface des êtres et des choses, la présence d'un Dieu qui attend que nous le regardions nous aussi, ainsi. Cette façon de voir, c'est la seule qui nous permette d'avoir une vie vivante, vivante de la tendresse de Dieu, vivante du pardon de Dieu, vivante du salut, c'est-à-dire de ce qui, en nous, sans cesse est appelé à vivre et à ressusciter. Le balancier, nous le tenons fermement en mains pour qu'avec son aide, nous puissions de façon sûre avancer personnellement et ensemble vers notre destinée. Au balancier, il y a deux extrémités que j'allais définir de la façon sui­vante, avec deux passages de l'Écriture. Le premier au chapitre cinquante quatrième du Livre d'Isaïe : "Quand les montagnes changeraient de place, quand les collines s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera jamais, mon alliance de paix ne sera pas ébranlée, déclare le Seigneur dans sa tendresse pour toi".

Peu importe les événements, les péripéties, les aventures ou les mésaventures de notre vie vécue, au milieu de cela il y a la certitude de la présence de Dieu dans une alliance avec le meilleur de nous-mê­mes, alliance de paix, alliance de tendresse : cela nous devons le tenir fermement dans une de nos mains. Et dans l'autre main, ce passage de l'apôtre Paul aux chrétiens de Rome : "Nous savons que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu". Tout ce que nous vivons doit être lié, signifié, finalisé, vivifié par le bien que Dieu veut nous donner et qu'Il veut que nous puissions accomplir en coopérant librement et volon­tairement avec Lui dans tous les évènements qui nous arrivent, et non pas contre eux et non pas malgré eux. Ainsi rien de ce qui nous arrive ne peut être contre nous. Frères, tout ce que vous vivez d'heureux ou de malheureux, de difficile ou de facile tout coopère à votre bien si vous aimez Dieu, c'est-à-dire si vous croyez en ce regard de Dieu posé sur vous, un regard uniquement de tendresse, de miséricorde et de paix. Et c'est ce regard-là, cette présence de tendresse, d'amour et de miséricorde qui est le liant de notre vie et qui est la vie de notre vie et qui nous permet de ne pas simplement vivre d'accumulation d'événements ou de péripéties, mais vraiment de l'enfouissement et du surgissement au rythme de tous les évènements de notre vie de la Pâque du Christ, de sa mort et de sa Résurrection.

En cette eucharistie, nous allons tenir dans nos mains le corps de la tendresse du Christ, le sang de son alliance de paix. Qu'avec cette nourriture de viatique, nous puissions avancer plus courageusement, plus fermement sur le fil de notre vie, en sachant que ce qui compte ce n'est pas tellement ce que nous vivons que ce vers quoi nous allons, c'est-à-dire le visage du Christ, qui nous attire à Lui et nous vivifie de sa vie éternelle.

 

 

AMEN