L'AMOUR PEUT-IL ETRE UN COMMANDEMENT ?

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (30 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Quel est le premier de tous les commandements?" demande le scribe et Jésus répond : "Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toute ta force. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même".

L'amour de Dieu, par-dessus tout, de toutes nos forces, l'amour du prochain comme nous-mêmes, voilà le commandement par excellence, dont Jésus a dit : "Je vous donne un commandement nouveau : ai­mez-vous les uns les autres" (Jean 13,34).

Frères et sœurs, sans cesse l'évangile et les épîtres de saint Paul ou de saint Jean nous répètent cela : toute la loi, tous les commandements se résu­ment dans l'amour. Mais comment est-il possible que l'amour soit un commandement ? Comment peut-on commander quelque chose qui est le jaillissement le plus spontané de notre cœur ? comment peut-on aimer par ordre ? comment l'amour peut-il être une loi ? Il semble qu'il y ait là une sorte de contradiction au plan du vocabulaire, et pourtant saint Jean, dans sa deuxième épître, insiste : "L'amour de Dieu consiste à vivre d'après ses commandements". Et il ajoute aus­sitôt "et ce commandement, c'est que vous viviez dans l'amour" (Il Jean 6). Il y a donc bien une sorte d'iden­tification entre l'amour et les commandements. Com­ment résoudre cette difficulté ?

Bien souvent des prédicateurs affirment que l'amour de charité dont il est question ici, qu'il s'agisse de l'amour de Dieu ou de l'amour du prochain, n'est pas la même chose que l'amour humain. L'amour hu­main, dit-on, s'adresse à quelqu'un que l'on voit, que l'on peut toucher, que l'on peut étreindre, tandis que dans l'amour de Dieu, il s'agit de quelqu'un d'invisible et qui échappe à nos prises alors il faut bien un com­mandement pour aimer cette personne inaccessible. Pourtant si nous relisons la première épître de saint Jean, nous entendons ce cri de l'apôtre à propos de l'Incarnation du Christ : "Ce que nous avons touché de nos mains, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et contemplé du Verbe de vie, car la vie s'est manifestée." (I Jean 1,1-2). L'incarna­tion, c'est précisément Dieu qui se met à notre portée pour que nous puissions le toucher, le voir et l'étrein­dre. Il ne s'agit donc pas d'un amour d'une autre es­pèce, il s'agit bien du même amour pour quelqu'un de concret, de tangible. Et si Dieu "que personne n'a jamais vu" (Jean 1,18) s'est rendu visible, c'est préci­sément pour que nous puissions aimer de façon plus proche et plus directe celui qui paraissait inaccessible.

On dira encore : l'amour de Dieu est un amour de bienveillance, un amour purifié, ce n'est pas la même chose qu'un amour humain qui charrie toutes sortes de passions, de désirs tumultueux et de scories. Mais alors, frères et sœurs, si Dieu ne nous aime pas à la folie, que faites-vous de la prophétie d'Osée qui, dans l'amour passionné qu'il avait pour son épouse, a découvert le mystère de l'amour de Dieu pour les hommes ? que faites-vous du cantique des cantiques ? croyez-vous que Dieu nous aime d'un amour platoni­que, croyez-vous que Dieu nous demande de l'aimer d'une manière désincarnée ? On oppose quelquefois, d'après le vocabulaire grec, le mot "eros" qui désigne­rait l'amour passionné, l'amour humain dans toute sa véhémence et puis "l'agape" qui serait l'amour purifié, spirituel, l'amour de dilection et l'on fait remarquer que saint Jean utilise le mot "agape" pour parler de la charité. Mais c'est opposer comme deux espèces dis­tinctes d'amour, des mots qui désignent deux aspects de tout amour. C'est oublier que la charité est aussi remplie de désir et de véhémence, sinon que faites-vous de saint Augustin qui établit toute la dialectique de l'amour de Dieu sur le jaillissement du désir, que faites-vous de saint Grégoire de Nysse qui emploie exprès le mot "eros" pour parler de notre amour fou de Dieu qui doit sans cesse nous faire progresser tou­jours plus avant dans cette découverte de Dieu sans fin et sans limite ?

Alors on dira aussi l'amour du prochain ce n est pas la même chose qu'un amour humain car l'amour humain, c'est aimer quelqu'un qui nous plaît, quelqu'un qui nous est sympathique, qui nous attire, qui nous séduit. Tandis que dans l'amour du prochain, il faut aimer tout le monde, il faut aimer aussi ceux qui ne nous plaisent pas et ne nous attirent pas ou même nous repoussent. C'est difficile, c'est un amour ardu, un amour de volonté, et non plus un amour de sensibilité. Mais alors, mes frères, nous allons arriver à cette abominable caricature de l'évangile que nous présentent certains chrétiens qui, selon la formule connue, disent aimer de charité ceux qu'ils détestent au fond de leur cœur tout en faisant extérieurement semblant de leur passer la main dans le dos. Et puis, croyez-vous que l'amour humain soit toujours facile ? Croyez-vous que ce soit toujours le jaillissement spontané, le premier coup de foudre ? L'amour hu­main aussi suppose un creusement, un approfondis­sement, il exige la mobilisation de toute notre vo­lonté, de toutes nos forces. Certes l'amour est un jail­lissement, certes l'amour doit être spontané et venir du fond de notre être, mais cela quelquefois suppose une éducation, un travail, une longue patience. Ou bien croyez vous que nous en serons quittes si nous aimons notre prochain du bout des doigts, si nous l'aimons de loin, si nous l'aimons sans y mettre notre cœur ? Se­rait-ce cela le commandement de Dieu ?

Ou bien on dira encore : l'amour humain c'est un amour qui vient de nous, c'est un amour qui est à notre portée, à notre niveau, tandis que la charité, c'est un amour qui est infus, un amour surnaturel, qui vient du ciel, qui nous est donné. Mais alors croyez-vous que la grâce qui nous est donnée du ciel nous dispense de nous mettre, nous aussi, au diapason de cette grâce ? Croyez-vous que, parce que Dieu nous donne l'amour de charité, nous n'avons pas à l'exercer du tréfonds de nous-mêmes, nous n'avons pas à en faire notre chose, notre bien ? Ou bien croyez-vous que l'amour humain soit véritablement notre affaire, que nous le bâtissions de A jusqu'à Z ? mais n'est-il pas donné lui aussi ? Aimer quelqu'un, n'est-ce pas tou­jours un miracle, n'est-ce pas toujours une grâce, toujours un don de Dieu ?

Non, frères, cela ne tient pas, nous ne pou­vons pas, de cette façon trop facile et finalement dé­courageante et desséchante pour notre religion, oppo­ser l'amour de Dieu et du prochain, l'amour de charité, qui serait surnaturel, qui serait de volonté, qui nous serait imposé comme un commandement, et puis l'amour humain qui serait spontané, mais qui, lui, n'aurait aucune valeur spirituelle, qui n'aurait aucune dimension surnaturelle. Non, c'est bien le même amour, c'est le même amour que Dieu a placé dans notre cœur, dont Il nous rend capables, mais que Dieu sans cesse approfondit, creuse. C'est le même amour humain qui est démultiplié transfiguré par cet amour de Dieu. La charité c'est notre cœur, mais notre cœur vivifié par le cœur de Dieu, c'est notre capacité d'amour élargie, dilatée, transformée, c'est cela la charité.

Mais alors comment est-ce que cet amour peut être un commandement ? C'est peut-être là que nous devons réfléchir sur la façon un peu simpliste que nous avons de parler de loi et de commandement quand il s'agit de l'évangile ou même de l'Ancien Testament. Pour nous, la loi c'est une sorte d'obliga­tion, un devoir à accomplir, quelque chose de totale­ment extérieur qui s'impose à nous et qui nous contraint, pour nous le commandement, c'est ce qu'il faut accomplir, de préférence contre son gré, sans y prendre de plaisir, sans y prendre de joie, pour nous le commandement c'est la justice qui s'impose à nous, en dehors de tout sentiment, de toute adhésion affective et joyeuse. Mais ce n'est pas cela le sens vrai, le sens biblique, le sens chrétien de la loi et du com­mandement. La loi, ce n'est pas un carcan qui nous écrase. La loi telle que Dieu a voulu la donner à son peuple, et c'est sûr que le vocabulaire français est très inadéquat pour exprimer cela, la loi de Moïse, c'est la pédagogie amoureuse de Dieu pour apprendre à son peuple à vivre selon l'amour de Dieu et à vivre pour trouver le bonheur. La loi, c'est la pédagogie du bon­heur. La loi, c'est une manière pour Dieu de dire à ses enfants : attention, cela est mauvais, cela est dange­reux, cela va te faire du mal, cela va te détruire. Non pas : c'est comme ça et pas autrement, non pas la discipline est la sagesse des armées, non pas une loi qui s'impose de façon brutale et rigoureuse, mais une loi qui doit s'intérioriser, qui doit de venir notre pro­pre manière de vire, notre propre manière de respirer, une loi qu'on reçoit comme un enfant qui reçoit les conseils de son père et que l'on va mettre en pratique par amour filial, par confiance, par adhésion à la vo­lonté de celui qui nous aime et que nous aimons. C'est cela la loi. Un commandement, c'est la vivification intérieure de notre cœur pour le mettre au diapason de la vérité, au diapason de la vie, au diapason du bon­heur. Et si nous nous faisons de la morale une idée différente, c'est nous qui nous trompons. La morale chrétienne, ce n'est pas un ensemble de préceptes qui nous écrasent et qui s'imposent à nous et qui nous détournent de ce que nous ferions spontanément. La morale chrétienne, c'est l'éducation de notre cœur pour qu'il apprenne à aimer toujours mieux, toujours davantage, toujours plus profondément, pour que nous soyons capables d'aimer non pas simplement ce qui nous passe sous les yeux ou sous la main, non pas ce qui brille, non pas ce qui nous séduit au premier abord, mais pour que nous sachions creuser, que nous sachions regarder plus profondément dans l'autre, et alors jaillira de notre cœur un amour vrai, spontané, un amour réel, pas un amour imposé, mais un amour qui est vraiment celui de notre cœur, mais qui saura aimer celui qu'au premier regard, au premier abord, nous n'avions pas imaginé aimable parce que ceci ou cela, telle apparence nous avait rebutés.

Voilà ce qu'est la loi : c'est l'éducation du cœur. Voilà ce qu'est le commandement de l'amour : c'est l'approfondissement de l'amour, mais bien de cet amour de notre cœur humain, non pas d'un autre amour, non pas d'une autre manière d'aimer qui des­cendrait du ciel et qui nous prendrait à rebrousse-poil. C'est notre vraie façon d'aimer, mais révélée à elle-même, mais approfondie jusqu'à sa plus profonde vérité, et à ce moment-là nous pourrons aussi appren­dre à aimer Dieu, ce Dieu qu'on ne voit pas, mais que l'on peut pressentir, dont on peut découvrir le mur­mure au fond de notre cœur, ce Dieu qui nous attire, qui nous appelle, qui nous aspire vers Lui, ce Dieu dont l'amour nous entoure de toutes parts et dont le témoignage de l'amour fait la substance même de notre vie. Et nous l'aimerons, tous les mystiques en sont les témoins, non pas d'un amour de volonté sèche et froide, mais d'un amour passionné, d'un amour rempli de désir. C'est cela qu'il faut arriver à faire, ce n'est peut-être pas immédiat, ce n'est peut-être pas facile, ce n'est certainement pas donné au premier abord, mais c'est cela le but : arriver à ouvrir toujours davantage notre cœur, à élargir les espaces de notre cœur, à faire fleurir la joie de notre cœur, même là où apparemment il ne semblait y avoir qu'un désert.

Frères et sœurs, tel est le commandement de l'amour, c'est un commandement sans fin, c'est un commandement qui n'a pas d'accomplissement où l'on puisse se dire : "je suis arrivé, je suis au but". saint Bernard nous le dit : " la mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure". Nous n'aurons jamais fini d'apprendre à aimer. Comme le scribe, mettons-nous à l'écoute de Dieu, comme Israël, prêtons l'oreille : "Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est l'Unique, tu L'aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton être, de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même".

 

AMEN