TU AIMERAS !

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28 b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année B (4 novembre 1979)
Homélie du Frère Michel MORIN


Il vous est arrivé souvent de vivre dans votre entourage cette expérience. Vous connaissez bien votre quartier, votre ville. C'est un paysage que vous fréquentez régulièrement, mais lorsque quelqu'un vous demande : "Avez-vous remarqué tel aspect ? Avez-vous vu telle chose ?" vous lui répondez : "Non, je n'ai pas remarqué. Tiens, mais comment cela se fait-il qu'un paysage si connu, si souvent fréquenté soit si mal connu ?" Je crains que vis-à-vis de cet évangile, nous soyons un peu dans la même disposition. Car voici un évangile connu, archi connu, connu par cœur, et pas simplement par les chrétiens mais par des tas d'hommes, car aimer les autres, s'aimer soi-même, est entré dans ce que l'on pourrait appeler une sagesse populaire, si le peuple ne pense pas beaucoup aujourd'hui à le vivre. Voici un évangile bien connu, mais je voudrais m'arrêter sur quelques-uns de ses aspects que peut-être nous ne remarquons plus, justement parce qu'il est trop connu, au moins pour notre tête et peut-être pas assez avec notre cœur, car c'est dans notre cœur que se situe la vie.

Avez-vous d'abord remarqué cette réflexion du Christ que je trouve un peu navrante et déconcertante ? "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu ?" Ce scribe avait une bonne connaissance de l'Écriture, de la révélation. Il savait et il avait su reconnaître ce qui était essentiel, non pas les sacrifices, non pas les holocaustes, non pas les rites quand ils sont extérieurs, mais l'amour, l'amour de Dieu, l'amour du prochain, l'amour de soi-même. Or devant cette réponse que le Christ Lui-même dit être fort judicieuse, Jésus lui dit aussi : "Tu n'es pas loin du Royaume !" ce qui veut dire : " Mais tu n'y es pas encore".

Et nous autres aussi, nous connaissons très bien l'évangile, celui-ci du moins. Nous pouvons en faire la réponse exacte si on nous la demande. Mais le Christ nous fera cette belle réflexion : "Très bien ! Mais tu n'es pas encore dans le Royaume de Dieu même si tu sais cela par cœur. Pourquoi ? Parce qu'il ne suffit pas de savoir. Il ne suffit pas de connaître avec sa tête, il faut vivre avec son cœur, avec ses gestes, avec sa chair ce que l'Evangile nous révèle".

Un deuxième aspect de ce paysage, de cet évangile c'est que le scribe demande : "Quel est le premier commandement ? Le premier, c'est Tu aimeras ton Dieu et le second Tu aimeras le prochain comme toi-même" répond Jésus, chose que le scribe ne lui avait pas demandée. Qu'est-ce que cela veut dire ? D'abord il ne faut pas comprendre premier et second de façon arithmétique, quand Jésus nous parle de l'amour. Il n'y a pas à aimer Dieu d'abord, puis quand on aura cessé de l'aimer, quand on l'aura aimé totalement, on passera à l'amour des autres, et puis, en troisième position à l'amour de soi. Cela, c'est de la mathématique. Le lien entre premier et second, dans l'amour, c'est exactement le même rapport entre la source et le fleuve et l'eau. Il y a la source qui va donner naissance au fleuve, il y a le fleuve qui vient de la source, mais cela est inséparable. Il y a l'amour de Dieu, il y a l'amour que nous portons aux autres et à nous-mêmes. Il n'y a pas un, deux, il y a un seul mouvement comme il n'y a dans le fleuve qu'un seul courant.

Il n'y a pas de plus grand commandement que celui-ci. C'est un commandement et cela peut être étonnant de parler d'amour et d'employer le mot commandement. Car nous, nous avons une vision du commandement un petit peu autoritaire, un ordre à exécuter où il n'y a pas à choisir. Même si on ne comprend pas, il faut le faire. Dans la bouche du Seigneur, le mot commandement n'est pas un effet d'une autorité excessive de la part de Dieu, d'un autoritarisme d'un Dieu jaloux. C'est un commandement parce qu'il n'y en a pas d'autre. Il est le plus grand parce qu'il est l'unique. Pour reprendre la comparaison du fleuve et de la source, si rencontrant le fleuve, vous voulez remonter à la source, il n'y a qu'un seul chemin sûr et direct, même s'il est difficile et tortueux, c'est de remonter le fleuve en le suivant jusqu'à sa source. Et si vous commencez à vous éparpiller dans les sentiers qui en partent, jamais vous n'arriverez à la source. Il n'y a qu'un seul commandement, c'est le plus grand parce qu'il n'y a qu'un seul chemin pour aller au Père, c'est l'amour.

"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ! Tu aimeras ton prochain ! Tu t'aimeras toi-même !" Vous allez me dire : ça en fait des amours à vivre ! Et c'est vrai. Cela en fait des amours à vivre et nous savons très bien que, dans notre vie quotidienne, nous n'arrivons pas à vivre de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain et de l'amour de nous-mêmes d'un mouvement unique, d'un mouvement évident pour Dieu, pour nous et pour les autres. Nous vivons notre amour, nos amours, nos affections à plusieurs rythmes, selon que nous nous occupons de nous-mêmes, et à ce moment-là notre cœur est très gonflé, selon que nous nous occupons de Dieu, quand nous en avons le temps ou quand nous avons pris l'habitude d'un rendez-vous fixe avec Lui, et nous nous occupons des autres, parce qu'il faut bien s'en occuper puisqu'ils sont là et ont besoin de notre aide parce qu'ils sont dans la misère physique ou morale.

Nous faisons comme si nous avions plusieurs cœurs et que nous les utilisions successivement selon la personne que nous avons en face de nous. Dieu, à la messe, les autres, dans la rue, et nous chez nous. On ne danse pas sur plusieurs rythmes de musique en même temps. Notre drame, dans notre vie d'amour, d'amitié, c'est que notre cœur est divisé. C'est cela fondamentalement notre péché.

Car il y a un Dieu unique, il y a un amour unique de ce Dieu. Cependant, ce Dieu unique n'est pas solitaire. C'est un Dieu relationnel, en trois personnes. Mais l'amour de ce Dieu en trois personnes n'est pas divisé. Il n'est pas divisible, il n'est pas déséquilibré d'une personne à une autre. C'est l'amour unique qui fait que Dieu Trinité est unique. Et c'est cela que nous, nous ne savons plus vivre, c'est cela que nous, nous ne pouvons plus vivre parce que, à cause de notre péché, nous avons détruit ce lien organique que Dieu avait établi entre Lui et nous, en nous façonnant à son Image et à sa ressemblance, c'est-à-dire selon les traits de cet amour unique d'un Dieu unique en trois personnes. Et nous nous retrouvons séparés de Dieu, et par le fait même, divisés pour notre vie intérieure comme pour notre vie extérieure. Et c'est cela notre péché. Le Christ nous l'a dit : "Tout royaume divisé en lui-même court à sa perte !" Et la perte de notre royaume, de notre amour, c'est que nous l'éparpillons, nous le gaspillons nous ne savons plus comment le vivre, nous ne savons plus comment le réunifier. Et alors nous sommes des êtres dispersés, incapables d'aimer avec un peu de permanence, avec un peu de profondeur, d'un même mouvement et Dieu et nous et les autres.

Nous sommes intérieurement et communautairement un royaume divisé. Et alors nous essayons de refaire ce que nous avons brisé ; nous allons faire des efforts, nous allons choisir des démarches pour essayer de recomposer ce que nous avons cassé. Alors nous disons : je vais aimer Dieu et uniquement Lui, je ne vais m'occuper que de Lui, comme cela je suis sûr d'aimer les autres et de m'aimer moi-même. Cela n'est pas évident du tout. Ou alors nous disons : Dieu, je ne sais pas très bien qui c'est, comme Il nous a dit de nous aimer les uns les autres, je vais passer tout mon temps, toute mon énergie toute ma force, tout mon argent à aimer les autres. Et même si je ne pense pas à Dieu, tant pis, Il s'y retrouvera Lui-même, dans les autres. Cela n'est pas évident du tout. Je crois même que ce genre de démarches ne sont pas tout à fait chrétiennes. Et elles ne sont pas tout à fait chrétiennes parce que leur point de départ, c'est nous, c'est notre royaume intérieur qui est brisé. Et comment voulez-vous faire quelque chose d'unifié en partant d'un point de départ brisé ? D'où nos échecs perma­nents dans notre vie personnelle dans notre vie sociale, politique ou communautaire.

Alors devant cela que faire ? A la question du scribe Jésus dit : "Ecoute, Israël !" Ecoute Israël, il n'y a qu'un seul Dieu, il n'y a qu'un amour unique. Ecoute, peuple de Dieu pour entendre, pour percevoir dans les battements de ton cœur, même s'il est divisé, quelque chose qui te reste encore du mystère de l'amour de Dieu, cet amour de Dieu qu'Il t'avait transmis, qu'il t'avait donné lorsqu'Il t'a créé. Écoutant dans notre cœur le mystère de l'amour de Dieu, le mystère de son amour unique, petit à petit reprendra son rythme dans notre cœur brisé, viendra réunifier ce que notre péché avait brisé, viendra retisser, avec le fil unique de sa tendresse, ce que notre péché avait tranché de la trame première que Lui-même avait brodée à son image et à sa ressemblance. Et c'est pour cela que c'est un devoir, pour nous chrétiens, de nous aimer nous-même. C'est parce que même si notre cœur est brisé, même si l'image du Christ en nous ressemble plus à un puzzle de fait qu'à autre chose, c'est à cause de cela que nous devons nous aimer nous-mêmes, tels que nous sommes, pécheurs, mais pécheurs qui avons en nous, si nous le voulons, la possibilité, avec la grâce et l'amour de Dieu, d'être refaçonnés à son image, c'est-à-dire d'être réunifiés selon l'unité de son amour trinitaire. Nous avons le devoir de nous aimer nous-mêmes.

Cela peut vous paraître étonnant, parce qu'on a tellement dit dans la religion qu'il fallait s'oublier que vous ne savez plus que faire. Et bien il y a deux manières de s'aimer. Ou bien s'aimer les yeux fermés, alors nous n'avons le regard tourné que vers nous, et vous savez bien que les yeux fermés sont les ténèbres, et que nous ne voyons rien si ce n'est un rêve ou des images intérieures. S'aimer les yeux ouverts, les yeux ouverts vers le visage de Dieu, vers la tendresse de Dieu, pour qu'ils soient imprégnés de l'amour unique de Dieu. Nous aimer nous-mêmes parce que nous avons en nous quelque chose de cet amour trinitaire de Dieu. Et ce que Dieu aime en nous-mêmes, par-dessus tout, c'est justement l'image de son Fils que nous avons brisée mais qui lui tient tant à cœur de restaurer, pour que vraiment nous devenions des fils et non plus des esclaves. Il ne faut pas avoir peur de nous aimer nous-mêmes, tels que nous sommes, sous la lumière de Dieu.

Et puis aussi, aimer les autres. Aimer les autres, tels qu'ils sont, j'allais dire pour ce qu'ils sont, pas simplement pour une raison spirituelle, générale d'amour universel, humanitaire. Aimer les autres tels qu'ils sont, mais non pas uniquement avec notre regard avec nos goûts, nos jugements. Aimer les autres avec le regard de Dieu. Et nous le pourrons si nous avons les yeux assez ouverts pour ce que ce regard vienne nous éblouir et nous imprégner, et transformer le nôtre. L'amour de notre prochain prend sa véritable dimension chrétienne, prend son véritable poids de vérité chrétienne si nous laissons peser sur les autres un peu de ce par-dessus tout avec lequel Dieu nous aime et avec lequel Il veut que nous nous aimions les uns les autres. Si nous laissons rejaillir sur nos frères cette splendeur de la beauté du visage de Dieu qui rejaillit dans notre cœur si nos yeux sont ouverts pour voir cette lumière.

Se laisser aimer par Dieu, se laisser aimer par les autres, se laisser aimer par soi-même, c'est se laisser emplir le cœur de l'unique amour d'un Dieu unique. C'est de devenir comme un vase communicant, recevant l'amour de Dieu en nous et le transmettant et le laissant déborder dans le cœur des autres. Il faut beaucoup fréquenter Dieu pour le connaître, mais c'est en aimant que nous pourrons le plus profondément faire connaissance avec Dieu.

 

AMEN